Le savoir, fondement de la religion musulmane : Une dynamique intellectuelle et scientifique inégalée

  • Dr Ragheb El-Sergany

La vérité première qui est descendue à l’humanité lorsque Jibril (la paix soit sur lui) a révélé au Prophète (paix et salut à lui) les premiers versets du Coran, est que cette nouvelle religion, l’islam, était fondée sur la science et rejetait totalement l’égarement et la superstition. Les cinq premiers versets révélés abordent en effet ce thème crucial de la science : «Lis au nom de ton Seigneur qui a créé, créé l’être humain d’une adhérence ! Lis, car ton Seigneur est le Très-Généreux, qui a enseigné par la plume, enseigné à l’être humain ce qu’il ne savait pas !» Cette première révélation est étonnante sur bien des plans. D’abord par le choix du thème : il est remarquable qu’Allah ait choisi ce thème parmi tant d’autres abordés dans le Coran pour la toute première révélation, alors même que le Prophète (paix et salut à lui) qui recevait cette révélation était illettré. Cela indique clairement que cette question du savoir est la clé de la compréhension de cette religion comme de ce bas-monde et de la vie dernière vers laquelle tout un chacun se dirige. Ce qui est également remarquable, c’est que le sujet de cette première révélation ne suscitait pas d’intérêt particulier chez les Arabes à cette époque. Leur vie était au contraire dominée de bout en bout par les légendes et les superstitions. La science sous toutes ses formes leur était peu familière, si l’on excepte la rhétorique et la poésie où ils excellaient. La révélation coranique appelait à se surpasser dans tous les domaines du savoir et de la science. L’Islam et l’importance du savoir L’avènement de l’islam fut donc une véritable révolution dans ce milieu peu accoutumé à l’esprit scientifique, à tel point que la période antérieure à la révélation coranique est appelée période de l’Ignorance (al-jâhiliyya). L’ignorance caractérise donc la période préislamique tandis que l’islam est venu entamer une ère de connaissance où le monde serait éclairé par l’enseignement divin. Dieu dit dans le Coran : «Est-ce le jugement de l’Ignorance qu’ils recherchent? Qui donc est meilleur juge que Dieu pour un peuple qui croit fermement ?» Il n’y a pas de place pour l’ignorance, la conjecture et le doute dans cette religion. Le Coran n’aborde pas uniquement le thème du savoir et de son importance dans ses premiers versets révélés : quasiment chaque sourate du Livre évoque, directement ou indirectement, ce thème primordial. Le mot `ilm (le savoir, la science) et ses dérivés apparaissent pas moins de 779 fois dans le Coran, ce qui revient à en moyenne sept fois par sourate ! A cela s’ajoutent bien évidemment de nombreux autres termes relatifs à ce même thème du savoir, tels que la certitude, la guidée, la raison, la pensée, la réflexion, la sagesse, la compréhension, la preuve, la démonstration, l’argument, le signe, l’évidence, etc. Toutes ces notions qui reviennent de multiples fois tout au long du texte coranique sont liées au thème du savoir et de la science. Quant à la Sunnah, il est quasiment impossible de recenser l’immense nombre de fois où ce thème y est abordé. On remarque également que cet intérêt coranique pour le thème du savoir ne se limite pas aux premiers instants de sa révélation. Il joue un rôle primordial depuis les premiers moments de la création de l’être humain, comme en témoignent les versets du Saint Coran. Dieu a créé Adam et a fait de lui son lieutenant sur la terre. Il a ordonné aux anges de se prosterner devant lui, Il l’a honoré et a élevé son statut, puis Il nous a informés, ainsi que les anges, que cette place d’honneur était réservée à Adam pour une raison particulière : son savoir. «Lorsque ton Seigneur dit aux anges : ‘Je vais établir sur terre un lieutenant’. Ils dirent : ‘Vas-Tu y établir quelqu’un qui y sèmera le désordre et y versera le sang, alors que nous célébrons Tes louanges en Te glorifiant et que nous proclamons Ta sainteté ?’ Il répondit : ‘Je sais ce que vous ne savez pas.’ Et Il apprit à Adam tous les noms, puis Il présenta les êtres aux anges et leur dit : ‘Informez-moi des noms de ceux que voici, si vous dites la vérité.’ Ils répondirent : ‘Gloire à Toi ! Nous n’avons d’autre savoir que ce que Tu nous as appris. C’est Toi qui es l’Omniscient, le Sage.’ Dieu dit : ‘Ô Adam, informe les de leurs noms.’ Lorsque celui-ci les eut informés de leurs noms, Dieu dit : ‘Ne vous ai-Je pas dit que Je connais l’Invisible des cieux et de la terre et que Je sais ce que vous divulguez et ce que vous gardez caché ?’ Et lorsque nous dîmes aux anges : ‘Prosternez-vous devant Adam’, ils se prosternèrent ; seul Satan refusa avec orgueil et fut du nombre des infidèles. » C’est donc sans exagération que le Prophète (paix et salut à lui) a indiqué dans un hadîth que ce bas-monde tout entier est sans valeur, mis à part ce qui se rapporte au souvenir de Dieu et au savoir. Le Prophète (paix et salut à lui) a dit : «Ce bas-monde est maudit, hormis le souvenir de Dieu et ce qui s’y rapporte, les savants et ceux qui s’instruisent.» Cette vision de la place du savoir a eu un impact considérable sur l’évolution de l’Etat musulman. En effet, elle a suscité une vaste dynamique intellectuelle dans tous les domaines de la science et de la connaissance. Cette dynamique inégalée dans l’histoire a conduit à un âge d’or de la civilisation sous l’impulsion des savants musulmans, apportant une imposante contribution scientifique au patrimoine de l’humanité. Le monde entier leur en est redevable jusqu’à nos jours. Si l’on compare la position de la science en islam et dans la vision chrétienne, on s’aperçoit vite qu’au Moyen-Age, l’Eglise était totalement hostile à la science. Depuis ses débuts à Rome, l’Eglise s’était dissociée des cultures grecque et romaine. La civilisation romaine agonisait sous ses assauts. Puis lorsque l’Eglise catholique d’Orient eut achevé son développement, elle entama une campagne d’oppression des philosophes et savants; elle ferma l’école d’Athènes et mit sous contrôle les philosophes grecs d’Alexandrie. Elle considérait que la seule voie de purification de l’âme était la voie cheminant vers Dieu, tandis que l’égarement consistait à rechercher la vérité hors du Livre saint et à s’intéresser aux affaires de ce bas-monde. L’orientaliste allemande Sigrid Hunke souligne ces faits lorsque, comparant la vision de la science au Moyen-Age en islam et dans le christianisme d’Europe occidentale, elle rappelle que le Prophète (paix et salut à lui) a recommandé aux croyants et aux croyantes de rechercher le savoir, une recherche qui était un devoir religieux ; elle souligne qu’il voyait dans l’étude de la Création et de ses merveilles un moyen pour ses adeptes de comprendre la toute-puissance du Créateur, et qu’il les incitait à faire leurs les connaissances de tous les peuples. Puis elle compare cette attitude avec la vision chrétienne : «‘Dieu n’a-t-Il pas qualifié de folie la sagesse de ce monde ?’ demandait en revanche l’apôtre Paul.» Sigrid Hunke montre comment ils en arrivèrent à considérer tous ceux qui prônaient de nouvelles idées scientifiques (comme la rotondité de la terre) comme des hérétiques et des mécréants. Elle cite par exemple les commentaires de Lactance, docteur de l’Eglise, sur l’affirmation par certains que la terre était ronde ; il demanda avec mépris : «Est-il possible (…) que des hommes soient assez fous pour croire qu’il existe des plantes et des arbres suspendus de l’autre côté de la terre et que les hommes y vivent les pieds plus haut que la tête ?» Elle poursuit : «On condamnait à présent, et de plus en plus violemment, le seul fait d’admettre l’existence d’un principe de causalité dans les phénomènes naturels, on tenait pour sacrilège d’attribuer des causes naturelles au lever d’un astre, à une inondation, à une fausse couche ou à la guérison d’une fracture, quand la punition divine, le démon ou le miracle étaient là pour les motiver.» Cette position mena à un conflit entre la science et la religion en Europe, paralysant l’évolution de la science jusqu’à la révolution scientifique qui vit l’Europe se défaire de l’emprise de l’Eglise. Par exemple, Copernic conclut en 1543 que la terre était ronde et que le soleil était au centre de l’univers, et non pas la terre comme on le croyait auparavant. L’Eglise la rejeta. Comme le résume Will Durant, «La théorie de la centralité de la terre concordait logiquement avec la vision selon laquelle tout avait été créé pour servir l’être humain. Or ces êtres humains avaient désormais le sentiment de flotter sur une petite planète dont l’histoire n’était plus qu’un simple paragraphe dans l’histoire de l’univers. Copernic n’eut pas la force de résister à l’opposition suscitée par sa théorie ; il vécut à l’écart et mourut l’année même où son livre fut publié sous l’impulsion de l’un de ses admirateurs, après y avoir apporté des modifications admettant que sa théorie n’était qu’une hypothèse pouvant être erronée. Lorsque Giordano Bruno adopta la théorie de Copernic, quatre-vingts ans après la mort de celui-ci, les tribunaux de l’Inquisition s’empressèrent d’interdire l’ouvrage de Copernic et condamnèrent Bruno (qui avait développé les idées de Copernic) à périr au bûcher sur la place publique. Les idées de Copernic furent le point de départ et le fondement de la théorie de Galileo Galilée, qui aboutit à son procès à l’âge de soixante-dix ans : Galilée fut poussé à se rétracter ; emprisonné à vie, il fut condamné à réciter quotidiennement pendant trois ans les sept psaumes de la pénitence. L’islam quant à lui n’a jamais tenté de s’opposer au développement de la science, que ce soit au niveau théorique ou pratique. Il a toujours au contraire incité les musulmans à rechercher le savoir, laissant toute liberté à la raison et à la réflexion autonome, loin de l’emprise des coutumes et traditions, des passions et des désirs. Comment aurait-il pu en être autrement, alors que Dieu a accordé une si haute place à la raison et y a lié la responsabilité humaine ! Grande était la différence entre la pensée musulmane fondée sur la liberté intellectuelle et le lien direct, sans intermédiaire, entre l’homme et Dieu – une pensée qui accorde à la raison une place d’honneur et s’adresse à elle – et la pensée chrétienne du Moyen-Age qui restreignait la liberté intellectuelle et interposait le pouvoir de l’Eglise entre l’homme et Dieu. «C’est là», souligne Sigrid Hunke, «la seule explication d’un fait qui sans cela demeurerait parfaitement incompréhensible, à savoir qu’un millénaire a dû s’écouler avant que l’Occident entamât sa lente éclosion, lui qui au départ pourtant avait, quant à ses possibilités de développement, deux ou trois siècles d’avance sur le monde musulman.» Elle montre ainsi comment la Renaissance européenne s’est appuyée sur les contributions des musulmans.

Sur le même thème

Multimedia