Ad Douâ bil Wassîlah ou invocations par l’intermédiaire : Distinguer le licite de l’illicite

Le musulman doit toujours veiller à adresser ses invocations et ses prières exclusivement à Allah : Le Prophète Mouhammad (salla âlahou alayhi wa sallam) a, en effet, clairement rappelé dans un Hadith que le douâ (invocation) constitue une ibâdah. Et l’adoration (al ibâdah) ne peut être vouée qu’à Dieu de façon exclusive; c’est là, l’essence même du Tawhîd (la foi en l’unicité divine), que le croyant témoigne d’ailleurs oralement plusieurs fois par jour quand il récite la fâtihâh : « C’est Toi [Seul] que nous adorons, et c’est Toi [Seul] dont nous implorons secours. »
Néanmoins, lorsque le musulman adresse sa prière à Allah, il peut parfois choisir de formuler son douâ par l’intermédiaire ou par la cause de certaines choses, et ce, afin d’augmenter la valeur de son propos et les chances de leur acceptation par Son Seigneur. C’est ce genre de formulation particulière que l’on désigne par l’expression « ad douâ bil wassîlah »…
Parmi ce genre de douâ justement, quels sont ceux qui sont autorisés et quels sont ceux qui ne le sont pas ? Telle est la question qui va être développée brièvement dans les lignes suivantes, à la lumière des écrits des oulémas :
S’adresser à Allah par la Wassîlah de Ses Attributs de Perfection et de Ses Plus Beaux Noms est non seulement permis en Islam, mais même recommandé. Voici ce qu’on peut lire dans le Qour’aane :
«C’est à Allah qu’appartiennent les noms les plus beaux. Invoquez-Le par ces noms et laissez ceux qui profanent Ses noms : ils seront rétribués pour ce qu’ils ont fait.»
(Sourate 7 / Verset 180)
«Ô Allah !(…) Je Te demande par tous les Noms que Tu t’es Toi-même donné, ou que Tu a révélé dans un Livre, ou que Tu as enseigné à une de Tes Créatures, ou que Tu as gardé exclusivement auprès de Toi dans la Connaissance Invisible (‘ilm oul ghaïb), que Tu fasses du Qour’aane la fraîcheur de mon cœur, et la lumière de ma vue, et (la cause de) l’éloignement de ma tristesse et de mes soucis.»
(Moustadrak Hâkim, Sahîh ibn Hibbân)
• S’adresser à Allah par la wassîlah (cause) des bonnes actions qu’une personne a elle-même eu l’opportunité d’accomplir est également autorisé : Il n’y a aucune divergence entre les oulémas à ce sujet.
• Selon les moufassiroûn (commentateurs du Coran), la «wassîla » (intermédiaire) que le verset suivant du Qour’aane invite les croyants à adopter pour se rapprocher de Dieu consiste justement en la foi et les bonnes actions :
«Ô les croyants ! Craignez Allah, cherchez le moyen (al wassîlah) de vous rapprocher de Lui et luttez pour Sa cause. Peut-être serez-vous de ceux qui réussissent !»
(Sourate 5 / Verset 35)
• S’adresser à Allah par la wassîlah (l’intermédiaire) des invocations d’un pieux serviteur vivant est aussi unanimement considéré comme étant permis : Des Traditions authentiques relatent en effet que les Compagnons (radhia Allâhou anhoum) avaient plus d’une fois demandé au Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam) d’invoquer Allah pour eux. Il est ainsi rapporté, par exemple, qu’un homme lui demanda une fois, alors qu’il était debout en train de faire la khoutbah (sermon) du vendredi, d’implorer Allah pour qu’Il fasse pleuvoir, étant donné les difficultés considérables que leur occasionnait l’absence de pluie. Le Messager d’Allah (sallallâhou alayhi wa sallam) formula immédiatement des prières.
• Anas (radhia Allâhou anhou) relate que, à ce moment, le ciel était complètement dégagé. Puis, tout à coup, un nuage apparut, commença à s’étendre et recouvrit complètement le ciel. Il commença ensuite à pleuvoir, et, pendant toute une semaine, les gens ne virent plus du tout le soleil. Le vendredi suivant, le même homme revint et fit alors part au Prophète Mouhammad des difficultés qu’occasionnaient cette fois-ci les pluies incessantes. Le Prophète invoqua Allah à nouveau, et son douâ fut immédiatement accepté : Le soleil refit son apparition… (Sens d’un Hadith rapporté par Boukhâri et Mouslim).
• S’adresser à Allah par la wassîlah (cause) de la personne d’un pieux serviteur vivant ou mort – c’est-à-dire que l’on fasse par exemple l’invocation suivante : « Ô Allah ! Je te demande (telle chose) par la cause du Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam)… » : Le statut de ce genre de douâ a toujours fait l’objet de profondes divergences entre les oulémas. Pour simplifier, on peut distinguer deux avis principaux sur la question…
• Un groupe d’oulémas est d’avis que ce genre de tawassoul est autorisé. On attribue cette opinion à l’Imâm Mâlik (rahimahoullâh), Ach Chawkâni (rahimahoullâh), An Nawawi (rahimahoullâh), Al Qoustoulâni (rahimahoullâh), As Soubouki (rahimahoullâh) …
• Selon le rapport de «al mawsoûat oul fiqhiyah », cette opinion serait celle qui fait autorité chez les savants malékites et chaféites, ainsi que chez certains hanafites (ceux des générations postérieures, al mouta’akh-khiroûn), comme en témoignent les formules d’invocations et de salutations au Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam) présentes dans leurs ouvrages de fiqh. Al‘izz ibn abdis salâm (rahimahoullâh) (et il est possible que telle était également la position de l’Imâm Ahmad (rahimahoullâh)) limitait pour sa part la permission de ce type de tawassoul à la seule personne du Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam).
• Les trois principaux arguments présentés pour soutenir cet avis sont les suivants :
1- Ouhtmân ibn Houneïf (radhia Allâhou anhou) rapporte qu’un homme aveugle vint une fois auprès du Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam) et lui demanda d’invoquer Allah pour sa guérison. Il lui suggéra de faire preuve de patience ; néanmoins, s’il le désirait vraiment, il (sallallâhou alayhi wa sallam) prierait pour lui. L’homme réitéra alors sa demande. Le Prophète Mouhammad lui ordonna d’aller faire correctement les ablutions, puis de faire l’invocation suivante :
«Ô Allah ! Je Te demande et je me tourne vers Toi par Ton Prophète Mouhammad, le Prophète de la miséricorde. Ô Mouhammad ! Je me tourne vers Ton Seigneur par toi pour mon présent besoin afin que celui-ci soit satisfait. Ô Allah, accepte donc son intercession en ma faveur.»

Après avoir cité ce Hadith, Ach Chawkâni (rahimahoullâh) écrit en substance :
«Et il y a dans cette Tradition Prophétique une preuve de la permission d’invoquer Allah par le tawassoul (cause) du Messager d’Allah (sallallâhou alayhi wa sallam), avec la conviction que Celui qui agit, c’est Allah; Il est Celui qui donne ou qui retient. Rien ne se réalise sans Sa volonté. »
2- Dans une autre Tradition, il est rapporté que le même Outhmân ibnou Houneïf enseigna à un homme qui avait des problèmes pour attirer l’attention du Calife Outhmân (radhia Allâhou anhou) vers ses problèmes personnels l’invocation mentionnée dans le Hadith précédent, en l’occurrence :
«Ô Allah ! Je Te demande et je me tourne vers Toi par Ton Prophète Mouhammad, le Prophète de la miséricorde. Ô Mouhammad ! Je me tourne vers Ton Seigneur par toi afin qu’Il réalise mon besoin (…). »
(Rapporté par Tabrâniy (rahimahoullâh) dans «al mou’djam as saghîr» et «al mou’djam al kabîr»)
Dans ce récit, on apprend que Outhmân ibn Houneïf suggéra à quelqu’un de faire douâ par la wassîlah du Prophète Mouhammad et ce, après qu’il ait quitté ce monde.
3- Anas (radhia Allâhou anhou) rapporte que Oumar (radhia Allâhou anhou) faisait l’invocation suivante lors de la sécheresse :
«Ô Allah ! Nous nous adressions à Toi par la Wassîlah de notre Prophète, (natawassalou ilayka binabyyinâ) et Tu nous envoyais de la pluie. Nous nous adressons à Toi à présent par l’intermédiaire de l’oncle de notre Prophète, envoie nous de la pluie.» (Boukhâri)
Ce Hadith mentionne de façon très explicite la pratique d’Oumar qui consistait à invoquer Allah par la wassîlah du Prophète Mouhammad et d’Abbâs (radhia Allâhou anhou).
• Un groupe d’oulémas est d’avis que ce type de tawassoul est interdit. C’est là l’opinion d’Ibnou Taymiyah (rahimahoullâh) notamment.
• dans le domaine de l’adoration (duquel relève l’invocation), seuls sont autorisés les actes et rituels qui sont établis du Qour’aane, de la Sounnah ou de la pratique des Compagnons (radhia Allâhou anhoum).

En ce qui concerne les trois arguments avancés par ceux qui autorisent ce genre de tawassoul, voici en substance ce que répondent certains savants.
1- Dans le premier Hadith, c’est-à-dire celui relatant l’histoire de l’aveugle, la formule de douâ qui est enseignée à ce dernier consiste en une wassîlah par l’invocation du Prophète Mouhammad et non par sa personne. Les deux points suivant le prouvent :
a. Dans l’énoncé du Hadith, il est clairement indiqué que l’aveugle vient au Prophète Mouhammad en lui demandant de prier Allah pour lui : Ce qu’il recherche donc, c’est bien l’invocation du Messager de Dieu. En guise de réponse, le Prophète Mouhammad lui dit : «Si tu le désires, je prie pour toi; et si tu veux, tu peux faire preuve de patience, ce qui est d’ailleurs préférable pour toi.»
Suite à quoi l’aveugle réplique : «Invoque-Le.» En considérant cet échange, il est évident que le Prophète Mouhammad accepte finalement d’invoquer Allah en sa faveur (et c’est en cela que consiste la wassîlah par le Prophète Mouhammad.
b. Cependant, en sus des douâs qu’il (sallallâhou alayhi wa sallam) va formuler, il l’exhorte également à prier Dieu lui aussi, après avoir fait les ablutions correctement.
c. Parmi les termes composant le douâ que le Prophète Mouhammad demande à l’aveugle de faire, il y a cette expression qui est présente : «Ô Allah ! Accepte son intercession (c’est-à-dire celle du Messager en ma faveur.» Cette phrase n’a de sens que si on considère qu’il y a une intercession devant Dieu en faveur de l’aveugle de la part du Prophète Mouhammad. Et cette intercession est justement synonyme d’invocation… Ce qui confirme encore qu’il est bel et bien question ici d’une wassîlah par le douâ du Messager de Dieu et non par sa personne.
2- Pour ce qui est du second argument, si le Hadith auquel allusion est faite dans la Tradition est considéré authentique par les experts (comme le souligne d’ailleurs At Tabrâniy (rahimahoullâh) lui même après l’avoir cité…), la validité du reste du récit pose néanmoins problème selon certains savants : Al Albâni (rahimahoullâh) souligne ainsi que cette partie n’est citée que par un seul rapporteur… Celui-ci contredit ainsi, en ajoutant ce récit au Hadith, d’autres rapporteurs plus fiables que lui. Ce qui est d’autant plus gênant que ce narrateur a lui-même fait l’objet de critiques au niveau de sa capacité de mémorisation par certains experts…
3- Dans le troisième Hadith, il n’est pas non plus question de la wassîlah par la personne du Prophète Mouhammad ou par la personne d’Abbas (radhia Allâhou anhou). Il s’agit là encore d’une Wassîlah par leurs invocations. En effet, si jamais il s’agissait d’une wassîlah par la personne (ou par le statut) du Messager de Dieu celle-ci aurait été encore possible même après que le Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam) eut quitté ce monde… Pourquoi, dès lors, Oumar aurait –il délaissé la Wassîlah par la meilleure créature de Dieu (sallallâhou alayhi wa sallam) et se serait tourné pour cela vers un de ses proches, en l’occurrence Abbas.

S’adresser à Allah par la Wassîlah de l’attachement ou de la considération que l’on porte pour une personne pieuse, ou encore de la foi que l’on a en Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam).
Les oulémas s’accordent sur la permission de ce genre de douâ. Certains savants (comme Ibnou Taymiyah pensent que les invocations rapportées de certains Compagnons (comme Outhmân ibn Houneïf, ou de certains illustres savants (comme l’Imâm Ahmad et qui incluent une Wassîlah par le Prophète Mouhammad après son départ de ce monde sont à rattacher en fait à cette catégorie de douâ.
Parmi les oulémas contemporains, l’avis du Moufti Taqui Outhmâni va également dans ce sens; en effet, il écrit en substance dans un de ses ouvrages :
«Invoquer Allah par la wassîlah du lien que l’on a pour un pieux serviteur et au sujet de qui on a espoir qu’il compte parmi les êtres proches de Dieu : C’est ce genre de wassîlah que certains oulémas ont désigné par l’expression «invoquer Allah par la barakah (bénédiction) d’un pieux serviteur». Et cela (peut se faire) aussi bien par le biais de personnes vivantes que décédées.
Ce genre de tawassoul (invocation par la wassîlah) consiste en la même chose que le tawassoul par les œuvres pies dont la permission fait l’objet d’un consensus entre les oulémas. En effet, celui qui dit : «Ô Allah ! Je t’invoque par la wassîlah d’untel parmi tes serviteurs » (…), il ne cherche (apparemment), par cette formulation, qu’à exprimer la réalité suivante : « J’aime ce serviteur et je crois en sa rectitude et sa piété (…) je désire m’attirer Ta Miséricorde par le lien que j’ai avec lui. » (…)
(A partir de là,) s’il abrège son propos et dit seulement : «Ô Allah ! Je t’invoque par la wassîlah du Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam)» et il n’a pas d’autre but que d’exprimer le sens qui a été énoncé (ci-dessus) (…), il n’y a rien, ni dans le Qour’aane, ni dans la Sounnah, ni dans les principes établis à partir de ces deux références qui interdise ce genre de tawassoul (…)».

«Néanmoins, si des déviations apparaissent au niveau de la croyance des gens et que, par l’invocation bil wassîlah (d’une personne pieuse), ils se mettent à exprimer des notions relevant du chirk (association à Dieu) ou s’y apparentant, il convient d’éviter cette formulation, et ce, même si celle-ci est employée avec une signification correcte…
D’autant plus que ce genre de tawassoul n’est relaté que dans un nombre de récits limités à l’époque des Compagnons et la plupart de leurs invocations en étaient exemptes. Et nul doute qu’il est préférable de suivre les invocations ma’thoûrah (c’est à dire rapportées du Prophète Mouhammad et des Compagnons, étant donné que celles-ci sont plus susceptibles d’être acceptées.

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