Mohamed-Saïd Beghoul, expert en énergie : «Notre potentiel expérience devient plus fort que notre potentiel pétrolier»

Entretien réalisé  par Akila Demmad

24 février 1971/24 février 2021, cinquante après la décision historique marquant le processus de nationalisation des hydrocarbures, où en est le secteur ? Quel bilan tirer des différentes réformes engagées à ce niveau ? Et quels sont les principaux défis qui s’imposent aujourd’hui à notre pays, à la lumière des nouvelles donnes qui régissent le marché pétrolier mondial ? Mohamed Saïd Beghoul, expert en énergie, estime que «50 ans après, notre potentiel expérience devient plus fort que notre potentiel pétrolier, en ce sens que notre pays a, désormais, beaucoup plus d’expertise à exporter que de pétrole».

El Moudjahid : Chaque 24 février, l’Algérie célèbre la nationalisation de ses hydrocarbures. Où en est le secteur cinquante après ?
M.-S. Beghoul : Rappelons que la consolidation des intérêts légitimes du pays était la principale motivation de l’Algérie d’évoquer les nationalisations, d’abord partielles de 1967-1968, puis celles, plus importantes et historiques, du 24 février 1971 en promulguant une loi fondamentale sur les hydrocarbures (ordonnance N°71-22 du 12 avril 1971), définissant le cadre dans lequel doit s’exercer, désormais, l’activité des sociétés étrangères dans le domaine de la recherche et de l’exploitation des hydrocarbures en Algérie. Cette courageuse décision du Président défunt, Houari Boumediène, la jeune équipe de Sonatrach ne disposant alors que de quelques dizaines de techniciens inexpérimentés, visait le recouvrement des intérêts du pays par le renforcement de sa position dans le contrôle et l’exploitation de ses hydrocarbures pour une industrialisation du pays et sa libération économique. Personne n’ignore les retombées socio-économiques positives de ces nationalisations. Aujourd’hui, notre secteur «hydrocarbures», algérianisé à 100%, devenant assez mature en expérience nationale, est le leader en Afrique et l’un des plus compétitifs dans l’espace euro-méditerranéen. Néanmoins, faut-il le signaler, à l’inverse des années 1970, aujourd’hui, 50 ans après, notre potentiel expérience devient plus fort que notre potentiel pétrolier en ce sens que notre pays a, désormais, beaucoup plus d’expertises à exporter que de pétrole. C’est naturel qu’un potentiel pétrolier se déplète dans le temps et il faut un bon potentiel humain pour le réhabiliter afin de rattraper le retard accusé dans l’industrialisation du pays et le développement du secteur hors hydrocarbures, objectifs assignés pourtant aux nationalisations mais qui restent, malheureusement, au stade de l’intention jusqu’à ce jour.

Le secteur des hydrocarbures a connu des transformations juridiques successives. La problématique réside-t-elle, en définitive, dans l’absence de vision énergétique claire, comme certains le suggèrent, ou s’agit-il tout simplement d’adaptation logique des lois aux enjeux imposés par les différentes conjonctures ?
Le secteur pétrolier est, en général, l’épine dorsale de l’économie mondiale et l’impact de la pandémie Covid-19 en témoigne. C’est un business très capricieux et surtout stratégique. Le fait de voir défiler des lois sur les hydrocarbures (en Algérie et ailleurs) c’est pour les adapter aux réalités du moment et préserver les intérêts. On venait de voir plus haut quelles étaient les motivations justifiant la promulgation de la loi fondamentale en avril 1971. Cette dernière, répondant à des objectifs temporaires bien définis, ne pouvait s’éterniser. Est venue, ensuite la loi 86-14 (Août 1986) qui était, en quelque sorte, une évolution de la loi fondamentale d’avril 1971, puis celle d’avril 2005 (loi 05-07) suivie de la loi 13-01 (février 2013) et enfin celle de décembre 2019 (loi 19-13). Une loi est nécessaire car elle permet, entre autres, une mise à jour et à niveau de beaucoup de choses, par exemple l’inscription dans le nouvel esprit de l’ouverture mondiale des marchés pétroliers et gaziers à la concurrence, surtout dans le cadre des réformes économiques du pays et de son adhésion à l’OMC, notamment pour s’aligner aux demandes exigées par des pays membres de cette organisation, etc. Maintenant, telle ou telle loi est-elle bonne ou non en contenu, c’est une autre affaire. Mais on ne peut considérer des changements juridiques successifs, relatifs à un domaine minier, comme une absence de vision énergétique. Bien au contraire.

La nouvelle loi, tout comme les précédentes d’ailleurs, n’a pas échappé aux critiques qui argumentent qu’elle porte atteinte aux intérêts du pays. Des éclairages à ce propos ?
Au risque de me répéter, une loi est nécessaire pour la régulation des procédures de gestion du domaine minier. Certes, on peut critiquer le contenu partiel ou total d’une loi mais pas le fait de la promulguer. Moi-même, j’ai critiqué certaines dispositions de la nouvelle loi, en vigueur depuis décembre 2019, mais sa promulgation répond à de nouvelles donnes. Dès lors que cette loi était rédigée dans l’esprit de la Constitution algérienne du moment, notamment son article 18 de la Constitution, personnellement je ne vois pas en quoi consiste l’atteinte aux intérêts du pays.

Selon vous, quels sont les principaux défis à relever, en priorité, par notre pays dans le domaine de l’énergie, par rapport à l’évolution de l’indice de consommation interne et aux mutations du marché pétrolier mondial ?
Je n’aime pas trop parler de défi. Ce mot qui revient toujours et depuis très longtemps dans tous nos discours est sur toutes les lèvres alors que nous perdons, à chaque fois, le combat au sens où la majorité de nos projets demeure au stade de l’intention. Le temps passe, les stratégies et les visions s’éclipsent rapidement avec leurs architectes et le retard se creuse. Ce cumul de retard fait, bien sûr, parler de défis à entreprendre et ainsi de suite. C’est parce que nous plongeons dans les abysses du retard que nous évoquons les défis. Ceci étant, notre pays, disposant pratiquement de tous les moyens pour y arriver, la priorité réside dans une volonté politique exigeant des contrats de performance avec obligation de résultats. Après, tout sera facile pour mener à bien chaque projet et répondre, dans les délais, aux besoins du pays et du citoyen et ces fameux dossiers récurrents de consommation interne, de mutations du marché pétrolier, du développement des énergies renouvelables…, qui ne seront plus qu’un jeu d’enfant. Pourquoi ça marche ailleurs et pas chez nous?

Les exportations de gaz naturel de l’Algérie vers l’Europe sont de plus en plus concurrencées par d’autres fournisseurs potentiels, dans un contexte de déclin de la production et de réticences des majors à se risquer dans des perspectives incertaines. L’Algérie aura-t-elle les capacités de maintenir ses engagements à l’avenir ?
Beaucoup de contrats gaziers avec les Européens ont été reconduits entre 2018 et 2020, suite à l’arrivée à échéance de certains contrats «long terme», mais pour des durées ne dépassant pas 8 à 10 ans et des volumes relativement réduits par rapport à ceux des contrats «long terme». On peut dire que c’est du sur-mesure, car à l’horizon 2030 les contrats reconduits arriveront à terme et notre pays risque de ne plus en signer d’autres du fait que, les réserves en 2030 seront d’environ 1.400 milliards m3 (contre 2.745 milliards m3 aujourd’hui). La satisfaction du marché intérieur étant prioritaire, les exportations pourraient cesser d’autant plus que la concurrence sera féroce entre des fournisseurs plus potentiels comme la Russie, la Norvège, le Qatar, les États-Unis, l’Australie, le Nigéria, voire le Mozambique et la Libye, sans oublier la Grande-Bretagne et les Pays-Bas. Avec l’achèvement, en 2021, du gazoduc russe «Nord Stream 2», vers l’Europe, bien que contesté par les Américains, le géant Gazprom va permettre à la Russie de rajouter 55 milliards m3/an sur le vieux continent, ce qui correspond à 10% de la consommation annuelle de l’Union européenne. C’est dire que l’avenir de la part de marché et des revenus algériens est hautement menacé, d’autant plus que les prix vont tendre progressivement vers le prix spot qui ne dépasserait pas les 5 dollars par millions BTU, alors qu’ils étaient entre 10 et 11 dollars pour les contrats «long terme».

Les autorités ont lancé un vaste programme de développement des EnR pour amorcer la transition énergétique du pays vers un modèle de consommation efficace et rationnel. Quel en est le constat aujourd’hui et quelles sont les véritables raisons qui retardent le processus ?
Depuis l’année 2011, notre pays n’a cessé de parler de la nécessité absolue de développer les EnR, avec, d’abord, une ambition de produire 22.000 MW entre 2015 et 2030, ce qui aurait permis d’économiser vers les 15 milliards m3/an de gaz, soit 75% de la part destinée actuellement à la génération électrique qui reste assurée à 98% par le gaz naturel. En dépit de l’adoption, par le gouvernement, d’une série de mesures incitatives à la fois financières, juridiques et administratives facilitant et encourageant la promotion et le développement des énergies renouvelables, la production (essentiellement solaire et éolienne) est, jusqu’ici, coincée autour de 400 à 500 MW. Les raisons du coincement ne sont ni techniques, ni financières. Je reviens toujours à l’absence d’une volonté politique sur le terrain, seulement dans les textes et sur les lèvres. ça ne suffit pas !
Comment voulez-vous que ça avance quand les projets oscillent au rythme des caprices du gouvernement en place ? En 2011, c’était le gouvernement Ouyahia avec le projet Desertec et en 2019, c’est au tour du gouvernement Bédoui d’opérer des retouches sur le programme 2011-2030 en revoyant à la baisse, à seulement 5.000 MW, l’objectif de ce plan à l’horizon 2030, au lieu de 22.000 MW initialement. Par ailleurs, les responsabilités sur le dossier des énergies renouvelables en Algérie restent mal situées sachant que deux ministères s’y mêlaient : celui de l’»énergie» et celui de l’»Environnement et des énergies renouvelables», créé en 2017. L’actuel gouvernement, quant à lui, table sur 15.000 MW à l’horizon 2035. La création du Commissariat aux Énergies Renouvelables et à l’Efficacité Énergétique (CEREFE), en novembre 2019, et l’installation, à sa tête, du professeur Noureddine Yassaa, d’une part, puis d’un ministère de la Transition énergétique et des énergies renouvelables, en juillet 2020, et à sa tête le professeur Chems Eddine Chitour, d’autre part, va-t-elle, enfin, remettre la filière sur les rails ? C’est tout notre espoir.
A. D.

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