Karim YounÈs, médiateur de la République, à El Moudjahid : «Le dialogue est la seule voie constructive»

Un rapport sera remis au président de la République prochainement

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Entretien réalisé  par Tahar Kaïdi

«Noble et délicate», c’est ainsi que Karim Younès, le médiateur de la République, qualifie sa mission à la tête de l'instance de médiation.  Presque une année après son installation, M. Younès est persuadé que l'ouverture d'un dialogue sain et franc entre Algériens, sans discrimination,  est la seule voie constructive pour mettre le pays sur la voie de l'édification d'une nation moderne. Il affirme que l’instance de médiation de la République  doit constituer un jalon important dans l’émergence de la citoyenneté comme horizon politique légitime de la nouvelle République.

El Moudjahid : Voilà presque une année depuis votre installation à la tête de cette institution. Quel est votre bilan ?
Karim Younès : Lors de mon installation, le Président de la République a tenu à rappeler l’importance et les missions de l'institution de médiation, en insistant sur son autonomie et sur la nécessité, pour les différents secteurs concernés, de coopérer afin de répondre au mieux aux doléances des citoyens. Nous avons commencé par l'élaboration des textes relatifs au fonctionnement de l'institution et l'installation des collaborateurs qui devaient m’accompagner dans l’accomplissement de cette noble, mais ô combien délicate, mission. Pour parachever la mise en place de l'ensemble du dispositif organisationnel de l'institution, nous avons organisé une conférence nationale. Dès l’installation, les citoyens ont formulé leurs requêtes, par écrit ou des visites au siège. Les administrations et institutions publiques concernées ont été saisies au fur et à mesure.
Nous avons également entrepris des déplacements dans quelques wilayas de l'Est et de l'Ouest du pays. D'autres visites sont programmées, notamment dans le Sud et d'autres localités aussi du Nord, avec l'espoir de toucher rapidement l’ensemble des populations du territoire national. Ces rencontres avec les responsables locaux nous ont permis d’identifier les principaux problèmes sociaux rencontrés par les citoyens.
Le bilan de l'année 2020, chiffré et étayé par des analyses et recommandations, fait l’objet d’un rapport au Président de la République, conformément à l’article 7 du décret présidentiel 45-20, qui sera rendu public par la suite. L’institution doit constituer un jalon important dans l’émergence de la citoyenneté comme horizon politique légitime de la nouvelle République. Les objectifs de protection des droits du citoyen et de sauvegarde du primat du droit interpellent l’instance sur les rapports du citoyen avec les institutions de l’Etat ou les entreprises privées, les atteintes à ses droits par la généralisation de la culture de l’impunité, versant pernicieux de la corruption.

Quel est le rapport de votre instance avec le Conseil national des droits de l'homme, sachant que les deux institutions œuvrent pour le même objectif : aplanir les difficultés auxquelles sont confrontés les citoyens et faire valoir leurs droits ?
Le respect des droits de l'homme est inscrit dans notre Constitution et représente une des missions de l'institution à travers la défense des droits légitimes du citoyen à vivre dans des conditions dignes. Notre rôle est d'accompagner nos compatriotes dans le traitement légal et légitime des dossiers liés aux revendications sociales et à la justice.

Vous insistez sur le fait que l'installation de l'instance a pour objectif d’accompagner et faciliter toute mesure garantissant les droits des citoyens. Par quel mécanisme peut-on réinstaurer cette confiance ?
L'organisation de l'institution avec ses représentations locales a pour but de travailler en étroite collaboration avec les responsables locaux, afin de faciliter les démarches administratives du citoyen, prendre en charge ses requêtes éventuelles et lutter contre les lenteurs, volontaires ou involontaires, rencontrées au niveau des institutions sollicitées. La perte de confiance des Algériens et leur démobilisation est en grande partie liée aux entraves qu'ils rencontrent dans leur vie quotidienne auprès des structures de l'administration locale. Il y a donc un travail important à mener à ce niveau, si nous voulons motiver les citoyens à contribuer, par le travail et le comportement civique, au projet d'édification d'une nouvelle Algérie répondant aux aspirations légitimes du peuple, exprimées notamment à travers le mouvement pacifique du 22 février 2019.
Le rétablissement d'un climat de confiance entre l'administration et le citoyen passe par la nécessité de respecter ses droits, tous ses droits, rien que ses droits. Il faut également veiller à ce que ses démarches administratives ne soient pas entachées de lourdeurs bureaucratiques, ni d’entraves liées à la corruption. Je n'ai pas cessé de rappeler la nécessité de lutter contre ce fléau, à chacun de mes déplacements vers les délégations
locales.

La capacité d’écouter et de dialoguer sans distinction ni discrimination est le principe que vous essayez de promouvoir au niveau local à travers les délégués de cette instance. Mais l'espace public est aujourd'hui pollué par les discours de haine, de polarisation politique...
L'ouverture d'un dialogue sain et franc entre Algériens, sans discrimination de quelque nature qu'elle soit, est la seule voie constructive pour mettre notre pays sur les rails de l'édification d'une nation moderne, respectant tous les droits du citoyen. Dans ce cadre, il est nécessaire d'éliminer tout esprit de haine, car personne ne détient le monopole du patriotisme. L'Algérie a besoin de tous ses enfants et la démocratie à laquelle nous aspirons tous passe par le respect des divergences d'opinion qui doivent être comprises comme moyen de compétition politique, pacifique et saine, et non de confrontation violente, irrespectueuse et haineuse.

Vous avez évoqué récemment ce que vous qualifiez de «terrorisme administratif». Eu égard au nombre des requêtes reçues qui avoisinent les 9.000, il semble qu'un long chemin reste à parcourir…
Ce que vous évoquez comme «terrorisme administratif» correspond malheureusement aux difficultés et entraves que rencontre le citoyen dans sa vie quotidienne. Il n'est pas normal qu'un Algérien qui se rend dans une administration pour réclamer un droit soit accueilli de façon agressive ou trouve des obstacles de lenteur ou, plus grave encore, d'esprit malsain, auprès d'agents dont la mission est de servir le citoyen. Je comprends que le service public soit stressant pour les employés, mais il y a des métiers où le sacrifice constitue un préalable que l'on doit accepter.
Par exemple, il n'est pas normal que dans une situation comme celle que nous vivons depuis bientôt une année, causée par la pandémie de la Covid-19, les citoyens soient confrontés à des regroupements massifs au sein des structures administratives, pour récupérer leur argent ou des pièces d'état civil, avec tous les risques de contamination qu'ils encourent. Sans doute, l’instance de médiation s’attachera avec détermination à cautériser les atteintes du passé mais ambitionne, avec la collaboration active des Algériennes et Algériens, d’enraciner la citoyenneté, objectif émanent de la proclamation du 1er-Novembre 1954 qui fait des libertés l’une de ses enseignes majeures.
Le lourd handicap de la bureaucratie constitue l’un des premiers challenges de l’instance, qui aura aussi le souci constant de la nécessaire collaboration des acteurs de la société civile, de la défense des droits de l’homme. L’urgence, on le sait, tient dans les situations de détresse, notamment liées aux besoins de santé, aux enjeux de l’éducation, le livre scolaire entre autres, aux exigences d’égalité des droits. L’instance de médiation les inscrits clairement dans les priorités de ses interventions.
C’est avec la conscience claire de la dimension éthique de la mission dont nous charge le Président de la République que l’instance s’attachera à l’apaisement du lien social, au service des citoyens et de notre Algérie, dans le strict respect des dispositions réglementaires présidant à ses missions.
T. K.

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