ESCALE, La mer à l’usage des transports internes : L’audace qui manque

Immense domaine inexploité, notre espace marin est, en principe, un levier de richesse et pas seulement pour la pêche. Dans la réalité, cependant, c’est un patrimoine en friche. Pour quelle raison obscure l’usage de la circulation maritime est exclu du système des transports domestiques ? Qu’est-ce qui explique les raisons pour lesquelles ni les investisseurs privés ni mêmes les entreprises publiques n’osent se lancer dans ce créneau aux richesses insoupçonnables ? Existe-t-il un lobby de la route qui empêcherait cette ouverture maritime ?
Sur ce sujet, il y a plein de questions et peu de réponses. Ce désintéressement conduit tous les regards vers un modèle de gestion dépassé par le temps, campé sur une vocation à l’international, avec une incapacité à entretenir une flotte en panne de rigueur dans les services d’entretien. Est-il normal que nos expatriés fournissent la masse exclusive des clients pour nos compagnies de transport maritime ?
Le long de la côte d’Est en Ouest, la circulation maritime traduit un état de sous-développement qui tranche avec le dynamisme des transports routiers, malgré l’existence d’un chapelet de onze ports importants qui longent les 1.600 km de notre façade côtière. Nous avons osé investir pour construire un réseau routier aux dimensions gigantesques : 110.000 km de routes et autoroutes, et près de 5.000 ouvrages d'art qui s’ajoutent à la modernisation des lignes ferroviaires. C'est colossal. Mais notre incapacité à rentabiliser la mer comme espace de circulation est véritablement alarmante.
L’inadéquate gestion des années passées fait crouler la CNAN sous le poids d’un grave déficit financier. Où est donc la clé de cet enclavement psychologique qui nous empêche de concevoir la mer comme une source de richesse et comme une voie de navigation complémentaire qui allègerait les réseaux terrestre et aérien ? Pour quelle raison ne peut-on envisager un départ en mer d’Annaba ou d’Oran avec famille, voiture et bagages, pour une destination nationale parmi les nombreuses villes portuaires ? Dans les temps anciens de notre quotidien El Moudjahid, mon collègue Foudil Ourabah, fervent amateur du 19e S., me fit savoir que durant les premiers temps qui suivirent l’occupation coloniale d’Alger en 1830, un sombre Décret royal français interdisait formellement aux Algériens l’usage de la navigation en haute mer, à l’exception d’embarcations à deux rames pour la pêche au filet. Il fallait la perspicacité de Foudil pour saisir les desseins de cette démarche politique pernicieuse peu connue et dont les effets dévastateurs se ressentent curieusement de nos jours. Ce fut comme un mur entre nous et la mer. L’intention de la marine de guerre française, à cette époque, était claire : il s’agissait de déconnecter la mer et les marins tant les Algériens étaient si redoutés dans le monde de l’époque bien au-delà de la Méditerranée dans les régions océaniques les plus lointaines du globe. L’origine de cette punition collective qui va durer 132 ans a été un fait divers peu médiatisé. En effet, dans cette tourmente qui a suivi le débarquement du corps expéditionnaire colonial à Sidi Fredj, des marins de Cherchell ont attaqué un bâtiment français qui voguait en direction d’Annaba. Aussitôt, toute la flotte marchande des Algériens et tout le matériel de navigation, y compris les voiles, cordage, les mâts ont été saisis. Cette mise à sac va inaugurer une rupture longue et violente entre l’homme et son environnement marin. Et à mesure que le temps passe, la Grande Bleue ne sera plus qu’un décor interdit d’accès. Le blocage persiste, avec des dommages pour notre économie et le bien-être de tous. Prendre la mer, retrouver notre vocation ancienne de marin est un défi de souveraineté nationale que la nouvelle Algérie devrait prendre en compte.
Les arguments qui plaident en faveur d’une audacieuse réappropriation de notre espace marin ne manquent pas. Il faut juste oser lever l’ancre.
R. L.

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