Grand angle : Le premier pas

Le premier pas. Une étape toujours cruciale, mais parfois un geste lourd de conséquences aussi. Surtout en diplomatie où les enjeux se comparent à valeur exponentielle. Courage ou témérité, la réponse demeure tributaire du résultat. Mais en attendant, l’heure tourne, et ce n’est pas forcément dans le bon sens. Entre Téhéran et Washington, l’attitude sur le dossier du nucléaire ne déroge pas à ce constat. L’attentisme et la prudence sont légitimes. Pour Joe Biden, approuver la levée des sanctions comme préconisé par Téhéran serait un signe de faiblesse que ses détracteurs qualifieront de «faute diplomatique grave» qui «compromettrait directement la sécurité des Etats-Unis et de leurs alliés». Pour le camp du président Rohani, être les premiers à souscrire à une reprise des pourparlers avec la nouvelle administration américaine, c’est carrément du suicide politique. Une telle éventualité ne peut être envisagée par les réformateurs au pouvoir actuellement. D’abord la déception causée par la présidence Rohani qui a échoué à mettre en œuvre les réformes sociales et économiques qu’il avait promises, et qui étaient au cœur de ses campagnes électorales en 2013 et 2017. L’inflation est endémique, le chômage est élevé et la monnaie nationale, le rial, en chute libre. Ensuite, la mainmise des ultra- conservateurs sur le Conseil des gardiens et qui se sentent pousser des ailes, grâce justement au mécontentement de la rue. Ces deux aspects font que l’alliance des réformistes et des modérés a peu de chances de remporter le scrutin présidentiel de juin prochain. Alors, plier devant l’intransigeance du nouveau locataire de la Maison Blanche signifierait à coup sûr un hara-kiri en bonne et due forme. Dans ce contexte, l’éminent analyste réformiste Sadegh Zibakalam a reconnu que «les gens ne voteraient plus pour les réformistes». Selon lui, quel que soit le candidat de ce camp, «il n’a aucune chance» lors des prochaines élections. Si tel est le cas, alors les réformistes opteront, logiquement, pour le jeu du pourrissement en léguant ce dossier épineux en l’état comme une sorte de cadeau empoisonné à leurs rivaux conservateurs, dont la faction dure dirigée par Khamenei a torpillé à chaque fois le rapprochement américano-iranien, et qualifié ceux qui soutenaient les pourparlers directs avec les États-Unis d’«ignorants» ou de «traîtres». L’ex- Président américain Donald Trump, en se retirant de l’accord sur le nucléaire iranien en mai 2018, fournissait en même temps au Guide suprême, l’ayatollah Khamenei et à ses partisans, une puissante justification de leur radicalisme. Pour l’instant, les autres pays signataires de l’accord assistent impuissants à ce bras de fer, tout en sachant que de nouvelles sanctions contribueront plus à précipiter la chute des modérés qu’à les ramener à la table des négociations. Tout compte fait, Donald Trump a piégé tout le monde…
M. T.

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