Cantate de décembre : LA GUERRE A 6 ANS

I - LA GUERRE A 6 ANS.

On ne peut chercher les origines du 11 décembre 1960, ailleurs que dans le magma de l'histoire volcanique de la lutte pour la Libération nationale contre le colonialisme, lequel faut-il le rappeler, a imposé la solution militaire au peuple algérien en lui menant une guerre totale.

Par Boukhalfa AMAZIT

Les premiers mois après le déclenchement de Novembre 1954, qui ont précédé le Congrès de la Soummam, d'août 1956, avaient été essentiellement consacrés à l'installation de l'Armée de libération dans les maquis et les zones rurales. C'était la période de la pénétration des déchras, autrement dit de la sensibilisation des populations rurales et de leur organisation. C'était aussi l'époque du démaillage de la tissure compacte et drue de l'administration coloniale qui camisolait le peuple algérien profondément meurtrie par la peur qui subsistait dans la mémoire collective, après les massacres de la conquête et entretenue par la brutalité du système de gouvernance de la colonisation, le tout scellé par la terreur institutionnalisée par l'infâme code de l'indigénat. Un règlement qui officialisait le racisme, promulgué en juin 1881 et qui n'a été aboli qu'en 1946, quand je dis aboli, je devrai préciser sur le papier. Car dans les faits il ne l'avait jamais été, on en veut pour preuve que les camps de concentration, dit de "regroupement", encore une pudibonderie langagière adoucissante, dont le système juridique colonialiste avait le secret et qu'il usait pour accoutrer des guenilles du droit, son système monstrueux. Près de 2,5 millions de personnes avaient été parqués dans des gourbis miséreux où tout manquait sauf le chagrin et la peur.
Certains historiens parlent de rupture ou de divorce entre les deux communautés, algérienne et européenne. Il n'y a jamais eu de mariage ou d'alliance quelconque. Le colonialisme ne peut avoir de partenaire autre qu'un autre colonialisme et encore, cela cache toujours des rivalités malsaines. Ce qui différenciait les habitants de l'Algérie, c'était d'abord leur condition sociale, ensuite leur extraction civilisationnelle, leur culture, leur religion, leur langue, tout cela était surmontable, politiquement parlant, mais le mur était constitué leur position par rapport au colonialisme.
L'insurrection généralisée du nord-Constantinois, dirigée par Zighoud Youcef, responsable de la zone 2, les wilayas n'existant pas encore, a, ainsi que l'affirmait Frantz Fanon, prononcé la fin du rapport colonisateur-colonisé de façon irrévocable. "Plus rien ne serait comme avant ", écrivait le grand patriote, dans une analyse publiée dans El Moudjahid, organe central du Front de libération nationale.
Le Congrès de la Soummam, va donner un contenu politique à l'insurrection, tout comme il va organiser l'ALN et codifier autant que faire se pouvait à cette époque, autrement dit 20 mois après l'allumement de Novembre, son fonctionnement avec l'ordonnancement des grades au sein de l'ALN, grades qui étaient du ressort du CCE puis du GPRA pour les officiers à partir de sous-lieutenant. Tout comme a été réglée la question des soldes des djounoud, pour mettre fin aux disparités dans l'attribution du pécule tout à fait symbolique d'ailleurs. Le Congrès a également créé l'engrenage nécessaire aux mécanismes des différentes structures : CCE, CNRA, rapports entre intérieur et extérieur ; le politique et le militaire, mais pas la connexion entre les politiques et les militaires.
Sur le terrain toujours, la rationalisation de la lutte et l'adhésion, sans équivoque des populations, au projet du FLN, à savoir l'indépendance nationale et la restauration de l'Etat algérien, vont être déterminant. Cela va se traduire pas des succès militaires tant dans les maquis que dans la guérilla urbaine. Dire que rien n'aurait été possible sans l'engagement de la majorité de la population algérienne avec ce qu'elle comptait d'anticolonialiste, est un truisme battu en brèche, hélas aujourd'hui par la relecture, parfois révisionniste de la guerre d'indépendance, souvent représentée comme une guerre de religion des musulmans contre le christianisme et le judaïsme et je ne sais quoi d'autre.
Le 13 mai 1958, revoici l'homme du 18 juin 1940. Le général de Gaulle porté au pouvoir par l'alliance du puissant lobby des colons d'Algérie, l'armée empêtrée dans l'inextricable bourbier des maquis et de l'empire qui s'effrite, la vox populi vitupérant sur le Forum d'Alger (actuelle esplanade de l'Afrique), qui a mis à sac le palais du gouvernement général (GG), l'incapacité d'éviter la déliquescence de l'Etat et de la République, menée par la politique de couloirs de gouvernements hebdomadaires. De Gaulle affectionne ce type de situations chaotiques, c'est un homme de grands défis, il l'a prouvé. Et secrètement, dans son for intérieur il trépigne à l'idée de remettre ça.
Le voilà donc revenu aux affaires de la République à l'issue de la kermesse de mai. Un vaudeville du genre famille Hernandez, dénoncé par la gauche dont celui qui allait devenir son ennemi intime, François Mitterrand, qui de toutes les façons ne connaissait pas "d'autre dialogue avec les rebelles" que "la guerre", selon son propre énoncé. Ils y ont vu un coup d'Etat militaire, digne des putschs, à la mode en Amérique du Sud à cette époque.
Sur l'Algérie, comme sur beaucoup d'autres questions, le général avait sa petite idée. En privé, il y avait fait de nombreux voyages, histoire de repérer les lieux.
Il a même déclaré une fois, alors qu'il visitait les installations pétrolières du Sahara, que "seul de Gaulle" apporterait "une solution au problème de l'Algérie". Il n'a peut-être pas "commencé une carrière de dictateur à 65 ans" en attentant "aux libertés publiques", dans son propre pays, mais le traitement qu'il a réservé à la question algérienne n'a hélas pas d'autre nom.
Dès après son investiture, en juin, avant son élection (décembre 1958), son premier voyage est pour l'Algérie. Il en fera beaucoup d'autres. "Je vous ai compris" a-t-il lâché, du balcon du GG, encadré par d'autres généraux dont le fameux Raoul Salan, futur patron de la sinistre OAS, qui de sa voix de fausset avait lancé un "Vive de Gaulle" à une foule en délire qui pavoisait, on a même dit qui "fraternisait". A l'équivoque présidentielle de l'un répondait en écho l'engagement sans réserve de l'armée. Et comme dans le protocole de Potemkin, on avait amené quelques "Arabes enturbannés" et quelques "Fatma" lesquelles, dans un large geste, tout aussi mis en scène que le reste, enlevaient la voilette qui leur masquaient le bas du visage, geste qu'elles refaisaient à souhait pour les photographes et les actualités du Pathé Journal.
"L'Algérie se dévoile", annonçaient titres dilatés sur cinq colonnes à la une des journaux qui jubilaient à l'unisson à Alger et en métropole.
"En Algérie, il n'y a qu'une seule catégorie de population… des Français à part entière". Poursuivait l'habile tribun, la voix portant haut, mais couverte des vivats plébéiens.
Il fallait faire quelque chose.
Ainsi fut conçu le plan de Constantine qui devait lancer la modernisation de l'Algérie, une tâche confiée à un civil Paul Delouvrier, nommé délégué général.
Ceci pour la carotte, restait le bâton.
Même si de Gaulle n'était en rien responsable des déboires de son armée, que ce fut en Indochine, après Diên Biên Phû, à Suez où l'expédition punitive contre Gamal Abdenasser, pour récupérer le canal, s'est heurté à l'ultimatum des Soviétiques et l'indifférence feinte des Américains ; ou enfin ici en Algérie, avec le peu glorieux épisode des révélations sur les tortures, lesquelles vont de toutes les façons se poursuivre jusqu'à la fin du conflit, et une armée de libération qui n'arrêtait plus de compter des points, il avait la goût amère de ses humiliations. Et puis le grand projet européen qui le taraudait, ne pouvait se construire avec une nouvelle déroute de l'armée dans les montagnes d'Afrique du Nord. Il fallait à cette armée une victoire sur le terrain et de Gaulle allait y mettre le prix humain et matériel pour la remporter. Beaucoup d'analystes et d'historiens français affirment sur la foi des mémoires du général, qu'il "voulait se débarrasser de l'Algérie en tranchant s'il le faut, le câble de cette remorque trop lourde : par la nécessité permanente où la France se trouve sur le plan international de justifier son action et d'acheter les silences ou les abstentions, celle-ci l'empêche de voguer au premier rang".
Rien en 1958 ni après, du reste, n'indique les intentions véritables du Général-Président sinon sa foi lorsqu'il affirme dans ses mémoires avoir voulu aller dans le sens de l'histoire, en ayant projeté de déboucher sur l'indépendance ou l'autodétermination de l'Algérie. Pourquoi tant de morts si son intention était de ne pas aller contre le sens de la marche du monde ? Que n'a-t-il épargné de vies humaines parmi les siens et chez les autres, si son but était de rendre aux Algériens leur liberté et à l'Algérie, sa souveraineté ?
Alors qu'un "espoir raisonnable" (la tournure est de lui), avait en Algérie, accompagné le retour de de Gaulle, sa politique a exacerbé, les sentiments et radicalisé les positions tant chez les Européens que chez les Algériens, malgré une propagande intense pour tenter de rapprocher les communautés dans des cérémonies œcuméniques douteuses mâtinées de grossières manœuvres paternalistes tendant à montrer des Algériens grimés en Français de seconde zone.
B. A.

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