Cantate de décembre : L’EMPIRE SE LEZARDE

IV – L’EMPIRE SE LEZARDE

Le grand problème avec De Gaulle, c’est qu’il apparaît comme quelqu’un qui n’a pas réussi à abandonner «le grand manteau qui le calfeutre», tissé de grandiloquence. Autour de lui, grouillent les petits.
À ses yeux, la France était tellement grande et lui d’un tel augustinisme, qu’il ne pouvait condescendre à traiter de problèmes indigènes. Lui qui bravait Franklin Roosevelt, qui se heurtait à Winston Churchill, qui coudoyait Staline (mais qui n’avait pas été invité à Yalta), était d’une autre «stature» que tous ces myrmidons plus ou moins basanés, qui lui disputaient une province.

Par Boukhalfa AMAZIT

La lecture de ses Mémoires révèle tout son agacement devant la question algérienne. On ne l’écrira jamais assez, de Gaulle n’aimait pas les Algériens. Pour grand qu’il fut pour son peuple, qui le considère, à juste titre, comme l’homme qui lui a rendu sa dignité le 18 juin 1940, les Algériens ne devraient jamais oublier que ce même homme qui a refusé l’humiliation pour les siens est pour nous : l’homme du 8 mai 1945 !
De Gaulle cultivait aussi une certaine aversion pour l’arrogance des Français d’Algérie. Il faut dire, en ce qui concerne ces derniers, que leurs hésitations entre lui et son rival le général Henri Giraud, pendant le second conflit mondial, lui avaient laissé un arrière-goût saumâtre dans la gorge.
Ce fin politique roué qui plaçait les intérêts de la France au-dessus de tout, plus haut même que les principes pour lesquels il s’était naguère battu, était conscient que pour aller dans le sens de l’histoire, il fallait se «débarrasser» des colonies. L’indépendance ? Peut-être pas, après tout face à l’empire soviétique et l’influence planétaire américaine, la France pouvait toujours exhiber ses possessions d’Outre-mers.
Cependant, il était également persuadé que son pays ne pouvait pas s’ériger en conducteur des travaux du chantier de la communauté européenne, avec une armée doublement mortifiée : par des «niakoués» dans les rizières d’Indochine et des «fellagas» dans les djebels d’Algérie. Présenterait-il à l’Allemand Adenauer, le visage contrit d’un vaincu ?
Dans la perspective de nickeler le prestige de son demi-million de «féroces soldats» venus ici «égorger nos fils et nos compagnes», il financera le plan Challe, terrible machine de guerre, destinée à réduire les maquis et à séduire les casernes.
Il remettra au goût du jour des programmes et des projets, dont la plupart extraits de la naphtaline, qui avaient été élaborés par ses prédécesseurs, dans le dessein de replâtrer une situation économique et sociale catastrophique.
Le Plan de Constantine, ainsi qu’il avait été désigné, arrivera bien tard : on ne rattrape pas 128 ans d’injustices et de noirceur en un semestre, comme on monte un soufflet.
Par ailleurs, de Gaulle, en «bon impérialiste», semblait n’avoir pas saisi le fin fond du problème qui ne résidait pas du tout dans des contre-balancements économiques ou des rééquilibrages de dernière heure. Il parlait de «Français à part entière» à des gens qui avaient résolu de mourir pour être tout simplement des Algériens chez eux.
Ils ne luttaient pas pour le pain, combien blanc le lui promettait-on pour l’avenir. Ils ne luttaient pas pour être des Français. Leur combat était celui de la liberté. Et la liberté ne se vend ni ne s’achète. Ce n’est pas là un proverbe. C’est une loi naturelle qui a conduit toute l’histoire de l’humanité.
Le combat du peuple algérien procédait justement des luttes essentielles de cette humanité.
Moins d’une année après l’échec de la paix des braves et le pied de nez en retour qu’il recevra des patriotes algériens, de Gaulle revient à la charge, le 16 septembre 1959, avec sa proposition de référendum d’autodétermination. Le GPRA, fondé le 19 septembre de l’année précédente, avait réaffirmé, dans sa première déclaration, sa disponibilité à une solution négociée.
«Nous avons toujours affirmé notre désir d’apporter au problème algérien une solution pacifique et négociée. Seul le refus obstiné des gouvernements français à accepter une négociation est à la base de la prolongation de la guerre. C’est dire que la guerre d’Algérie peut rapidement prendre fin si tel est le désir du gouvernement français», affirme le Gouvernement provisoire, dans sa déclaration le 26 septembre 1959.
Il prendra acte du contenu de la déclaration du général-président dix jours après (le 26 sept.), mais il ne s’agissait pas d’une offre politique adressée aux dirigeants de la révolution. Elle les excluait.
De Gaulle ouvrait un curieux bal à huis clos. Sa porte était fermée à toute négociation. Il fixait unilatéralement la date du référendum à quatre ans «après le retour effectif à la paix… lorsque les embuscades et attentats n’auront pas coûté la vie à cent personnes par an» (sic !). Il avait en outre emballé son idée dans un étrange paquet où il était question de la nature multiethnique de notre nation et de la partition de son territoire. Or le tout premier texte du FLN, autrement dit l'Appel du 1er novembre, mettait en avant le caractère indiscutable, donc «scellé et non négociable», de l’unité du peuple algérien et de l’intégrité de son territoire. De même que le FLN devait être considéré comme «le seul et unique représentant du peuple algérien».
Mais, le 10 novembre 1959, croyant surprendre les responsables du FLN, de Gaulle, et contre toute attente, après son rejet arrogant de s’adresser aux politiques algériens, daignait enfin vouloir établir des contacts avec ce qu’il appelait «l’organisation extérieure de la rébellion». Autrement dit, ces mêmes dirigeants auxquels il disait moins d’un mois auparavant : «Les insurgés ? Il ne tient qu’à eux de régler avec les autorités les conditions de leur retour comme je l’ai proposé en offrant la paix des braves… À moins, poursuivait-il, qu’ils croient pouvoir obtenir qu’un jour la République leur accorde le privilège de traiter avec eux du destin de l’Algérie, les bâtissant par là même comme un gouvernement de l’Algérie. Il n’y aura aucune chance que la France se prête à un tel arbitraire.»
La réponse du GPRA tombe le 20 novembre, elle enjoignait la partie française à s’adresser aux cinq détenus (tous ministres du Gouvernement provisoire), pour entamer des négociations.
Comment ? Lui, de Gaulle, parler à des «prisonniers» ?
Alors qu’il cherchait à gagner du temps, le FLN de son côté s’était embourbé dans des problèmes qui laissaient apparaître toute la fragilité de l’équilibre politique né du système de la cooptation et non d’un fonctionnement démocratique de ses institutions. Des fissures dangereuses entre les politiques et les militaires apparurent, mais l’ennemi ne devait rien savoir.
Le 14 juin 1960, de Gaulle appelait derechef à établir des contacts. Il subordonnait, encore une fois, toute idée de pourparlers «au dépôt» des armes préalable. Non sans hésitation, le GPRA accepte de «prendre contact», ce qui ne signifie pas «négocier».
Ahmed Boumendjel et Mohamed-Seddik Benyahia seront désignés pour se rendre à Melun, le 26 juin 1960.
Six jours avant, se déroulait à l’Élysée, l’opération du nom de code «Tilsitt». Plus communément connue sous le nom «Affaire si Salah». Injustement du reste, puisque de Gaulle recevait, dans la clandestinité, tout le conseil de la Wilaya IV, et non pas son colonel si Salah Zamoum, seul.
Benyahia et Boumendjel rencontreront, pour leur part, à Melun, Roger Moris, le général de Gastines et le colonel Mathon.
L’accueil est exécrable. Il n’est pas seulement froid, mais méprisant. Il leur fut délivré des «laissez-passer» et non des «sauf-conduits diplomatiques». De plus, ils ont été enfermés dans les locaux de la préfecture, afin de leur interdire tout contact avec la presse.
Ils y ont passé trois jours à écouter un discours paternaliste et dédaigneux d’un autre âge, alors qu’ils pensaient qu’ils avaient été conviés pour discuter des modalités d’organisation du référendum d’autodétermination.
Considérant qu’ils étaient les plénipotentiaires d’un gouvernement légitimé par la lutte armée du peuple, et non des porteurs de drapeau blanc en vue d’une capitulation, les émissaires algériens se sont retirés. Ils auront, malgré tout, forcé le respect des commentateurs par rapport à leurs interlocuteurs dont les propos périmés étaient dépassés par la réalité sur le terrain.
L’entrevue de Melun a certes échoué. Mais elle aura imposé le FLN comme seul et unique représentant du peuple algérien en lutte. La France cherchera bien entendu un affidé en vue d’une troisième voie, qu’elle ne trouvera jamais.
Plutôt oui, elle le rencontrera, lors des manifestations du 11 décembre 1960. Le peuple dans la rue imposait définitivement sa parole et ses représentants avaient pour mission de la porter.
B. A.

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