Cantate de décembre : DE LA DIPLOMATIE DES POPOTES

III – DE LA DIPLOMATIE DES POPOTES

De Gaulle a donné cette nette impression, depuis son retour, lors de la grande kermesse du 13 mai 1958, sponsorisée par le gros colonat d'Algérie, qu'il avait sa petite idée derrière la tête. Lui, qui «nous avait compris», tardait à se faire comprendre par ceux-là qui l'ont adoubé. Le FLN, de son côté, demeurait attentif à ses apparitions fréquentes, lors de «one man shows», télévisés par l'ORTF qui découvrait le direct, et suivait sa valse-hésitation en attendant du concret, particulièrement après sa proposition d'organiser un référendum d'autodétermination.

Par Boukhalfa AMAZIT

L’armée coloniale s'entêtait à chercher l’adhésion des populations dont elle détruisait quotidiennement les villages, brûlait les forêts, empêchait les labours, interdisait semailles et récoltes. Des populations pilonnées jour et nuit, par l’artillerie, écrasées par les bombardements de l’aviation, soumises aux brimades, à la loi de la jungle, à la faim, à la soif, à des conditions d’hygiène incroyables, des populations qui refusaient d’être ravalées jusqu’à l’indignité de la condition animale. Pour ceux qui ne le savent pas, c'est ça le colonialisme. C’est faire de l’homme privé de tout, une bête rampante !
D’un autre côté, «la paix des braves», grotesque hameçon, lancée pompeusement à la télévision par de Gaulle en personne, le 23 octobre 1958, en direction des maquis de l’ALN pour les couper de leur direction à l’extérieur, n’avait donné aucun résultat, pas plus, du reste, que la politique dite des «contacts locaux», avancée, comme un énième appât, pour favoriser une paix séparée ou éventuellement l’émergence d’une troisième force indépendante du FLN et du GPRA.
De Gaulle, en visite en Algérie, se trouve, le 30 août 1959, dans le QG du général Challe qui conduit l’opération «Jumelles». Rien ne transparaît de ses sentiments ou de ses impressions, du moins rien qui ne soit rapporté par les journalistes ou relevé par les historiens.
On notera néanmoins ce témoignage d’un certain Mahdi Belhadad, décrit et cité par l’historien anglais Alistair Horn, dans son Histoire de la Guerre d’Algérie, comme un «ancien combattant qui avait perdu un bras au Mont Cassino et… sous-préfet d’une petite ville de la lisière des Aurès» qui rapporte que De Gaulle lui a demandé son opinion sur un exposé qui a été présenté par un militaire.
Le fonctionnaire en question, le seul d’origine indigène à l’époque, rapporte que le général-président lui aurait confié : «Oui il faut arrêter les combats. Il faut la paix, cela est indispensable. Les populations sont trop malheureuses, il faut ramener la paix. Après, les Algériens décideront de leur sort.»
Le même auteur rapporte, en outre, qu’au général Faure, qui lui avait suggéré de se déclarer ouvertement en faveur de l’Algérie française afin de «faciliter gravement» les opérations militaires, de Gaulle se serait «exclamé : Ah, écoutez Faure, j’en ai assez !»
Les historiens s’accordent pour dire que «ce prince de l’équivoque», comme on le désigne souvent, va développer, devant tout le gotha militaire en Algérie, un discours où l’ambiguïté le disputait aux ambages, l’évasif au nébuleux. Un «oui mais» qui en fait préparait à ce qu’il allait annoncer le 16 septembre, soit un peu plus de deux semaines, après sa tournée des popotes qui s’avérera pour lui pleine d’enseignements.
Le mérite du général, par rapport à tous les responsables français qui, avant lui, ont abordé la question de la décolonisation de l’Algérie, n’est pas d’avoir aimé les Algériens jusqu’à leur épargner davantage les affres d’une des guerres parmi les plus terrible du 20e siècle. Ce démiurge, ainsi présenté par ses compatriotes puisqu’il est à l’origine du sauvetage de son pays face au péril nazi, l’homme qui a rendu à la France son honneur foulé au pied par les armées allemandes en 1940, ne s’est pas réveillé un matin, comme on veut le faire croire aujourd’hui, avec pour B. A. de scout à accomplir : rendre l’Algérie aux Algériens, comme une donation généreuse.
Le seul mérite de cet homme est d’avoir fini par comprendre, parce que contraint par la réalité, la vérité sur le terrain, que la solution militaire ne pouvait pas être une réponse à l’histoire. D'avoir admis de remettre son fauteuil dans le bon sens.
Nous ne pouvons pas oublier que l’homme, qui nous «a compris à Alger» le 4 juin 1958, est le même qui, deux jours après, a proclamé, le 6 juin, «Vive l’Algérie française», à Mostaganem. Certains veulent faire admettre qu’il ne pensait pas un mot de cette profession de foi, si chère aux ultras du comité de salut public qui l’ont porté au pouvoir le 13 mai 1958, et qu’il avait été, tout benoîtement, «emporté par l’élan d’enthousiasme qui s’était manifesté sur son passage dans cette ville». C’est curieusement, à quelques détails près, la même nigauderie qui sera servie par ses proches au gouvernement canadien furieux après son tonitruant «Vive le Québec libre», le 24 juillet 1967 à Montréal.
«Vive l’Algérie française» n’était pas un propos d’estrade, mais un manifeste auquel il croyait fermement. Un credo qu’il partageait avec la majorité des populations européennes d’Algérie, jusqu’à ce que la réalité du fait national algérien le rattrape.
Le 16 septembre, la presse se fait l’écho d’une intervention du chef de l’État au journal télévisé de 20 heures.
Comme de bien entendu, tout le monde attend la performance de ce showman qui vous transformait le JT en spectacle. Ses prestations étaient courues même par ceux que la chose politique ne concernait pas forcément.
En orateur avisé, il fait habilement monter son intervention comme une mayonnaise. Le discours est parfaitement structuré. Il l’entame par vue panoramique de la France dont il relève l’évolution du redressement. «L'unité nationale est ressoudée. La République dispose d'institutions solides et stables. L'équilibre des finances, des échanges, de la monnaie est fortement établi.» Seul point noir : l’Algérie qui, dit-il, est «un problème difficile et sanglant qui reste posé… Il nous le faut résoudre», s’exclame-t-il.
Suit une couche de pommade aux institutions, et à l’armée en Algérie, qui, souligne-t-il complaisamment, accomplissent un travail remarquable.
Il place le décor, s’y installe comme metteur en scène et acteur principal, puis, avec toute la solennité requise, juste, congrue, il énonce : «Grâce au progrès de la pacification, au progrès démocratique, au progrès social, on peut maintenant envisager le jour où les hommes et les femmes qui habitent l'Algérie seront en mesure de décider de leur destin, une fois pour toutes, librement, en connaissance de cause. Compte tenu de toutes les données, algériennes, nationales et internationales, je considère comme nécessaire que ce recours à l'autodétermination soit, dès aujourd'hui, proclamé. Naturellement, la question sera posée aux Algériens en tant qu'individus.
Au nom de la France et de la République, en vertu du pouvoir que m'attribue la Constitution de consulter les citoyens, pourvu que Dieu me prête vie et que le peuple m'écoute, je m'engage à demander, d'une part, aux Algériens, dans leurs douze départements, ce qu'ils veulent être en définitive et, d'autre part, à tous les Français d'entériner ce que sera ce choix.»

Le maître mot est lâché : Autodétermination !

Le mot que l’opinion tant algérienne qu’internationale attendait depuis des lustres, pour les premiers, et le début du drame en 1954, pour les autres.
Côté tenants de l’ordre colonial, c’est bien entendu la stupeur. «Trahison !» hurle-t-on, avant même que l’orateur dans son tube cathodique en noir et blanc n’ait finit son discours.
Il ajoute, cependant, en guise de coup de pied de l’âne : «Naturellement, la question sera posée aux Algériens en tant qu'individus. Car, depuis que le monde est le monde, il n'y a jamais eu d'unité, ni, à plus forte raison, de souveraineté algérienne. Carthaginois, Romains, Vandales, Byzantins, Arabes syriens, Arabes de Cordoue, Turcs, Français, ont tour à tour pénétré le pays, sans qu'il y ait eu, à aucun moment, sous aucune forme, un État algérien.»
Méconnaissance de l’histoire de ce pays ? Culture de soldat ? Pas si sûr. Mais volonté délibérée d’aller à la recherche d’une troisième force pour l’opposer au FLN qui lui a tenu tête tant sur le plan politique que militaire. La guerre durera avec autant d’intensité et carte blanche à l’armée, trois longues années après l’annonce du 16 septembre 1959.
B. A.

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