Sid Ali Benai alias «Sisou» le clown : L’art de faire rire

Faire le clown, quel métier facile ! Ou plutôt très difficile, car faire rire les gens n’est pas chose aisée. Les enfants surtout, car ils sont un public particulièrement exigeant.
Du haut de ses 28 ans, Sid Ali aurait pu être prédestiné à n’importe quelle carrière. Grand, sympathique, très à l’aise dans sa vie, il aurait pu aussi suivre la voie de ses frères, qui ont poursuivi leurs études supérieures. Eh bien non. Au grand dam de ses parents, son père surtout, pour qui ce métier n’est pas un «métier sérieux». Né le 7janvier 1993, ce natif de Kouba développe dès son jeune âge l’art de faire rire les autres. «Déjà à l’école, c’était toujours moi le bout-en-train de la classe», se souvient-il, soulignant que même ses enseignants étaient sous son charme. «J’ai toujours été la célébrité des établissements où j’ai fait ma scolarité». Toujours premier partant pour une farce ou une pitrerie, Sid Ali improvise une scène de théâtre à la maison, sur les marches du quartier, n’importe où où il peut présenter ses sketchs. Il devient une célébrité locale. Pourtant, c’est sa rencontre avec le célèbre humoriste Krikèche qui sera déterminante. «C’était en 2002, j’avais à peine neuf ans ; le week-end, j’accompagnais mon père au marché. Nous y rencontrions le comédien avec lequel j’engageais des joutes oratoires ; c’est lui qui a dit à mon père que j’étais très doué pour faire rire les gens. Il lui a conseillé de me faire suivre des cours de théâtre». «Ma vocation découverte, je m’inscris à la maison de jeunes de Kouba, où je me mets de suite à l’animation. Avec nos animateurs, on fait partie du groupe local des Scouts. On monte des pièces théâtrales et on se produit lors de sorties et d’excursions». L’autre rencontre déterminante s’est produite une année après. En effet, le mois de mai 2003 a vu le terrible séisme de Boumerdès, qui a engendré moult tragédies pour toute la région. «On cherchait deux clowns enfants pour animer des spectacles dans les camps des sinistrés. Il y avait beaucoup d’enfants tristes qui venaient de perdre leurs parents ou leurs foyers» se souvient-il. C’est cette expérience unique qui a constitué, à 10 ans seulement, le vrai départ professionnel de Sid Ali. Pendant les trois semaines que va durer son déplacement, Sid Ali va être l’amuseur d’un public plutôt morose, qu’il s’évertuera à faire rire avec ses camarades. Il va également faire une autre rencontre déterminante, celle de Bilel, plus connu sous le nom du clown «Boulboul» qui va lui apprendre les rudiments du métier, le grimage, la gestuelle.

Un loisir qui va prendre de plus en plus de place dans sa vie
Riche de ces nouveaux enseignements, il va pourtant mettre sa carrière entre parenthèses, lorsqu’il rentre au collège. Après trois années d’arrêt, voilà que Bilel vient lui proposer de participer à une tournée à travers les établissements scolaires de la capitale. «Mes parents ont été très réticents, mais après avoir longtemps insisté, ils ont fini par me laisser pratiquer mon loisir deux après-midi par semaine. Avec Bilel, on a commencé également à monter des spectacles et à les jouer dans les maisons de jeunes; au fur et à mesure, ce loisir m’a pris tous mes week-ends et mes vacances scolaires». «Et même si je ne percevais aucun centime de mes prestations, celles-ci m’ont permis d’acquérir de plus en plus d’expérience, d’apprendre l’art de la scène, le choix des tenues, mais bien sûr, cela se répercute sur sa scolarité ». En 2009, il entame un stage de pâtissier. C’est une activité qui lui plaît. Il s’y investit totalement. Son diplôme en poche, Sid Ali ne chôme pas. Il travaille dans de grandes pâtisseries, au Sheraton, mais la scène lui manque. Il reprend ses animations dans les maisons de jeunes, chez des particuliers… Mais des cachets de 2000 DA, ça ne fait pas vivre son homme. En 2015, alors qu’il vient de fêter ses 22 ans, il se lance. II veut se consacrer à sa vocation entièrement ; le père de Sid Ali s’y opposera fermement. On peut faire le clown durant ses moments de loisirs, «mais ce n’est pas une profession. Hors de question», a-t-il tonné. Désespéré, Sid Ali lâche tout, ne fait plus rien, sombre dans la déprime. Heureusement, sa mère et sa grand-mère sont là pour le soutenir et font tout pour faire céder le père. «L’une m’a confectionné mes tenues et l’autre a financé mon premier matériel avec la pension de mon grand-père. J’ai pu acheter ma première sono d’occasion», se souvient-il avec nostalgie de cette femme au grand cœur qui est décédée en 2017.

Malgré toutes les embûches, au bout, le succès !
Les choses n’étant pas faciles même avec toutes ces aides, il commence à démarcher, allant de crèches en écoles proposer ses services, déposer sa carte de visite. «A chaque fois, mon discours était le même. Essayez mon spectacle. Sil ne vous plaît pas, ne me donnez pas de cachet. Eh bien, il n’y a pas eu une fois où mes clients n’ont pas été satisfaits et qu’ils ne m’ont pas donné une enveloppe à la fin», a-t-il souligné. A force de persévérance, Sid Ali, désormais connu sous le nom de «Sisou», croule sous les engagements. Il organise des spectacles partout, y compris chez les particuliers. L’été, il fait l’animateur dans le camp de vacances du ,vil,lage Africain de Sidi Fredj qui accueille des enfants venus de tout le territoire. Ses deux frères font désormais partie de son équipe. L’un est dessinateur et l’autre s’occupe de la sono. Très créatif, il monte un nouveau spectacle chaque année, de nouvelles tenues, un look différent. Sa spécificité est qu’il joue plusieurs personnages à la fois. Au cours de ses pérégrinations, il est remarqué par un artiste, Mohamed Bidouk. Ce dernier lui propose d’animer la saison estivale d’un grand hôtel à Skikda. Il part sur-le-champ. Sa prestation plaît tellement qu’il rempile pour une deuxième saison. En 2018, il est sollicité par le grand complexe touristique Dorian Beach, à Ain Témouchent : «C’était la fin de la saison. J’ai pris un vol direct, de Skikda à Oran». Il y fait l’animateur avec succès, puisqu’il en est à sa troisième saison. Hors saison, Sid Ali travaille beaucoup avec les particuliers et les organismes. A 28 ans, on reconnaît son talent, il est appelé partout. Du coup, «lorsqu’on est indisponible pour animer un spectacle, on fait tous appel les uns aux autres. Il n’ya pas de concurrence acharnée dans ce milieu. Il y a de la place pour tout le monde». «Cela commence par 8.000 DA et ça peut aller jusqu’à 200.000 DA, selon les exigences de la clientèle», a-t-il précisé. Bien sûr, la pandémie du corona a stoppé net toute activité d’animation. «Sisou» a dû trouver autre chose pour s’occuper. Néanmoins, les choses reprennent doucement. Pour lui, il est question de se professionnaliser encore plus. «J’aimerais bien pouvoir animer une émission de télévision pour les petits», dira cet éternel enfant, dont le rêve serait également de créer une école de clowns. «Comme tout métier, il en faut apprendre les rudiments», dira celui qui a toujours voulu être «pris au sérieux» ! A propos, au fil du temps, son papa est devenu l’un de ses plus fidèles fans !

Amel Zemouri

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