Lieux de mémoire à travers la capitale : De précieux pans du patrimoine historique

À bien y regarder, on a pu dénombrer non pas une seule, mais une combinaison de valeurs propres au patrimoine historique en Algérie : esthétique, monumentale, scientifique, évocatrice, de consistance (physique), ludique et même économique...

Pour ce qui est, par exemple, de la valeur évocatrice, elle est complexe et sans doute parmi les plus difficiles à définir, car renvoyant généralement à des lieux où l’on ne retrouve guère de traces physiques : lieux de batailles antiques, historiques et même plus proches de nous temporellement. Ici le patrimoine —ou l’élément de patrimoine— tiendra sa valeur de ce qu’il nous rappelle, surtout l’histoire du monde physique auquel il se rapporte.
L’autre valeur combinée est la valeur esthétique. L’élément de patrimoine peut alors devenir une œuvre d’art historiée en ce qu’il met en exergue la relation entre le mouvement, l’objet et le paysage… Sans vouloir être exhaustif, voici quelques lieux de mémoire répartis à travers la capitale :

Fontaines publiques d’Alger, espaces  de rencontre et de convivialité

Les fontaines publiques d’Alger, de moins en moins nombreuses et de plus en plus asséchées dans la Casbah —le noyau historique de la capitale— continuent d'alimenter vaille que vaille de nombreux foyers. Même là où l'arrivée d'eau courante existe, elles sont pratiquement réservées au seul usage du propriétaire et aux rares locataires à même de faire face à des charges aussi régulières qu'imprévisibles. Chaque quartier a —ou avait— la sienne. Chacune porte un nom évocateur d'un morceau de la vie de tous les jours.
Avec le règne des pachas au XVIIIe siècle apparait l'architecture des fontaines aux vases de marbre blanc, moiré et opalin, aux formes antiques et décorées d'arabesques rythmées. Alger, comme toutes les autres villes du Maghreb, recensait alors près de 150 fontaines. Parmi les favorites des Algéroises, on signalait celles de Sidi Abd El Kader, Sidi Ali Ezzouaoui, Zoudj-Ayoùn, celles d’Ain M'zaouka, d’Ain M'hamed-E-Cherif...
Les marins accordaient une vertu protectrice à la fontaine de l'Amirauté et ne manquaient jamais de venir boire son eau douce avant chaque départ vers les lointains. De cette fontaine de l'ancien port subsiste l'encadrement originel qui était, à l'époque selon les écrits, orné de magnifiques faïences où la couleur bleue dominait.
Une inscription au dessus de la fontaine en question explique : «Ali Pacha, ayant examiné parfaitement ce monde périssable, a songé à gagner son salut par l'emploi de ses richesses tout en élevant une construction. Il a fait couler ces fontaines qui donnent la vie et la pureté. Il espère en son cœur des éloges sincères, que Dieu soit satisfait de lui ! Puisse-t-il être admis sans jugement au plus haut du paradis.»

Année 1178 de l’Hégire (1764-1765) Hammams algérois d’antan, un rituel sacré

Dans tout le Bassin méditerranéen et notamment dans notre pays, le passage par le hammam relève du rituel sacré de purification. Ici, à condition d'observer quelques règles prudentielles, la chaleur humide est tout bénéfice : avant le bain proprement dit, il s'agit de commencer par s'enduire de savon noir, disponible chez d'anciens revendeurs de la Casbah ou de Bab-El-Oued. Sinon, de ce fameux savon dit d'Alger —qui ressemble à une pâte de miel— pour faciliter, en fin de séance, le gommage des peaux mortes (à l'aide d'un gant adéquat).

Quelques hammams de la casbah

Dès l'escalade des marches de la haute ville, le premier bain que l'on rencontre après la rue Marengo est le hammam Sidi-Abd-Allah. Pour découvrir d'autres bains, il faut monter jusqu'à Bab-E-J'did (anciennement rue Porte-Neuve), près du sommet de la Casbah : là se situe le hammam Sidi-Ramdan, non loin de la mosquée Djamaà-Safir. Dans la Haute Casbah, il n'existe que deux bains, qu'on appelle communément El-Hammàmate, bains au pluriel.
Hammam bouchlaghem : Les habitants du quartier de Souk-El-Djamaâ, à El-Outà, pouvaient choisir, lorsqu'il s'agissait du jour de la sortie du bain, soit de se rendre à Hammam Sidna, soit à Hammam Bouchlaghem, puisque ces derniers étaient tous deux situés dans ce quartier désigné «houma» dans le jargon casbadji.
Le hammam Li-houd : surnommé «bain juif», il est, quant à lui, doté d'un petit bassin qui, dit-on, était bénéfique aux jeunes filles souhaitant se marier.
Hammam El Fouita : Près de la rue de la Lyre, rue Mustapha-Laâdjali (anciennement rue de Nemours). Il fut construit entre 1725 et1729 par le bey Abdy Pacha.
Hammam Sidna, ou le bain du dey : Rue Ahmed et Mohamed-Mecheri, non loin de Dar Mustapha Pacha. C'est l'un des plus anciens bains d'El Djazair. Sa construction remonte au XVIe siècle.

Mosquée Ketchaoua, la légende  et l’histoire

Ketchaoua (Plateau de chèvres) est le nom donné au XVIe siècle à cette partie du vieil Alger où ne s'élevait alors aucune construction. Au début du XVIIe siècle fut fondée la première mosquée Ketchaoua qui fut agrandie et embellie par le Pacha Hassan en 1794. Cette date est donnée par une inscription conservée dans un des musées d'Alger ainsi libellée : «Quelle belle mosquée ! Celle que les yeux souhaitaient avec une ardeur extrême et qui sourit à l'horizon du siècle par l'éclat de son achèvement... Lorsque je fus terminée, je fus comme la félicité, avec le bonheur et la gloire, année 1209 de l’Hégire, 1794-1795 de l’ère chrétienne.»
Une coupole octogonale surmontait l’immense salle de prière dont les quatre faces étaient longées de galeries. L’occupation française modifia l’édifice qui subit un remaniement complet et de profondes transformations pour devenir Cathédrale en 1832. Près de cent trente ans plus tard, au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, elle est rendue au culte musulman. Depuis cette date, elle connait un afflux tout particulier des fidèles, notamment à l’occasion de la prière du vendredi.
Aujourd’hui, la mosquée Ketchaoua reflète l’aspect de l’ancien monument inspiré de l’art ottoman par le style et l’emplacement de la coupole centrale ainsi que les luxueuses colonnes noires d’époque.

Grotte Cervantès à Alger, un haut-lieu historique

Le site abritant la grotte dans la commune de Belouizdad (ex-Belcourt) à Alger est composé de quatre parties distinctes. La grotte proprement dite, préservée dans un état proche de son origine ; l'abri qui donne l'illusion de continuité avec la falaise ; la partie haute qui se présente comme un magnifique balcon offrant une vue féerique sur la baie d'Alger et l'esplanade aménagée par le passé pour rendre le site accessible avec, au milieu, une stèle érigée en 1887 en hommage au captif d'Alger.
Miguel de Cervantès (1547-1616), auteur de l'immortel roman «Don Quichotte de la Manche», qui a été célébré durant toute l’année 2005 en Espagne et à travers le monde, a séjourné durant cinq années à Alger après avoir été capturé en 1575 par les «Rias el bahr» (capitaines corsaires). Il fut vendu au marché de la traite. De retour en Europe, après sa libération en 1580, il retourna dans son pays où il écrivit jusqu’à sa mort.
Kamel Bouslama

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