Evocation littéraire - Alger d’antan, impressions de voyageurs étrangers : L’inspiration poétique à son apogée

Évoquer l’Alger d’antan ? Rien de tel, comme entrée en matière, que ce passage tiré d’une description de La Casbah par Théophile Gautier, qui séjourna dans notre pays durant les années 1880.

Mais il est d’autres morceaux choisis émanant d’autres voyageurs, peintres et écrivains qui décrivent avec subtilité, voire qui chantent de façon singulière, la capitale algérienne et ses environs. Revenons à Théophile Gautier et à sa description de La Casbah :
«Alger est comme un écheveau de fil où vingt chats de belle humeur se seraient aiguisés les griffes ; les rues s’enchevêtrent, se croisent, se replient, reviennent sur elles-mêmes et semblent n’avoir d’autre but que de dérouter les passants et les voyageurs. Les veines du corps humain ne forment pas un réseau plus compliqué ; à chaque instant, on se fourvoie dans des impasses ; de longs détours vous ramènent au point d’où vous étiez parti. Les boutiques sont les plus divertissantes du monde à regarder... On dirait qu’elles ont été arrangées à souhait pour le plaisir des peintres ; la muraille rugueuse, grenue, empâtée de couches successives de crépi à la chaux qui s’écaille, ressemble à ces fonds maçonnés à la truelle qu’affectionne Decamps, et fait un cadre blanc au tableau. Alger, c’est l’Athènes d’Afrique ; c’est la ville du goût barbare, et les modes y reçoivent leur consécration... L’instinct du coloris est très développé chez les Orientaux ; jamais ils n’associent deux nuances fausses ou deux tons crus...» (Théophile Gautier, dans une description de La Casbah)

«Il y a encore des paradis.»

«(...) Chaque matin, éveillé avant le soleil, de mon lit j’assiste à son assomption sur la mer, le port, la ville. A peine a-t-il émergé, déjà il éblouit. Les deux moles, les vapeurs à l’ancre, les barcasses surchargées de dockers noirs, semblables à des barques du Styx, les petits bateaux-pilotes, affairés et importants comme des roquets, se détachent en grisaille confuse sur la surface miroitante, et comme martelée, de l’eau parcourue de courants incompréhensibles. Ainsi vus de haut, à six cents mètres, j’aime ce port aux lents mouvements, si calme, si vivant pourtant de la plus forte vie, mais atténuée et ralentie par la distance, et cette mer humaine.» (Henry de Montherlant, Il y a encore des paradis)

Balcon d’Alger (poème)

«Ma maison est au bord de la mer barbaresque, / Etagée aux premiers gradins du Sahel clair / Où fleurissent jasmins et lauriers en hiver / Et que dore l’été d’une rousseur de fresque. Bleu du ciel, bleu des eaux, air tiède, bain calmant / Où s’éteindra mon cœur purifié d’étincelles / Par la fenêtre ouverte on voit les balancelles / Tremper leur voile blanche en l’azur écumant. Ce sont des horizons de golfe, des espaces / Prenants comme l’amour et comme le sommeil ; / Et puis voici la ville au millier de terrasses / Tel un grand escalier où monte le soleil.
Qu’importe du destin la funeste arabesque / La main de Fathma plaque un pouvoir plus fort / Au mur où le lézard voluptueux s’endort ? / -Ma maison est au bord de la mer barbaresque.» (V.B. ouv. cité, Réédition 2003 de l’ouvrage paru en 1930)

Alger, en vue de Fort - l’Empereur (poème)

«Voici les calmes fonds d’Alger dans la campagne, / La grande paix du ciel sur le pays profond / Et la langueur du vent qui s’attarde et qui stagne / Comme une eau tiède où l’âpreté du cœur se fond.
Une route qui monte en ruban, de beaux arbres, / Des coins bien composés dans le goût du Poussin, / Des villas, des blancheurs, de la chaux et du marbre. Il semble que la terre ici offre son sein. Mais là-bas c’est la France et c’est Paris-la Ville, / Notre passé qui saigne avec des clous au front, / Notre race mordue au sein par un reptile, / C’est Paris et sa fête en feu qui danse en rond. Ne regrettais-je rien quand nous levâmes l’ancre ? / Non, car j’allais chercher dans le pays brillant / Des taches de soleil après des taches d’encre, Et me voici guéri de tout par l’Orient. Ne sculptons plus d’idoles après tant de désastres, / Ne souhaitons plus rien après tant de douleurs / Il suffit que la nuit aux mains trop pleine d’astres / laisse choir sur nos fronts ses consolantes fleurs. » (V. B. ouv. cité)

Repos sur la hauteur d’Alger (poème)*

«Respirons maintenant loin des décors de plâtre ! / Nous avons déserté un combat trop peu fier, / Le haro de la foule et les jeux du théâtre / ici ne couvrent pas l’orchestre de la mer. Assis sur le gradin de la belle colline, / Nous écoutons un chœur qui jamais ne s’est tu / Depuis les temps passés de la Grèce divine, / Et qui dicte encore les plus hautes vertus.  Il faut aimer la vie avec une âme pleine / De cris, et qui se tait ou qui s’accorde au chant / De la cigale grésillant dans la plaine, / Et puis viendra le deuil en or du soir couchant.
Et si quelque roseau ou la voix d’un kabyle / se trouble à ce moment d’un instinct éternel, / Laissons nos cœurs pleurer d’un désir inutile / Et mêler leur essence aux arbres fraternels». (V.B. ouv. cité).
(* Quand les vapeurs marines aspirées par le soleil montent de la baie, (...) il est des repos sur la hauteur à l’ombre stricte des pins et des oliviers...) 
Pour tout dire, il y a eu tant d’écrits à la fois littéraires et poétiques sur la capitale algérienne qu’il est difficile de faire un tri. Les poèmes ci-dessus présentés ne sont qu’un mince aperçu de la vision qu’ont eu les nombreux voyageurs étrangers qui ont séjourné dans l’Alger d’antan.
Quoi qu’il en soit, tout ce que nous avons pu lire jusque-là sur cette flamboyante cité est le bienvenu.
Kamel Bouslama

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