Cinémathèque : Hommage À Keltoum

Il y a dix ans, décédait l'une des plus grandes actrices algériennes, Keltoum. Une dame extraordinaire, aux talents multiples, qui a marqué des générations par ses interprétations de différents rôles, que ce soit au cinéma ou au théâtre. Elle était née pour être artiste.

Danseuse, comédienne et chanteuse, elle excellait dans les rôles de composition et les personnages de femmes à forte personnalité, tenaces et résistantes, comme dans le film de Mohamed Lakhdar Hamina «Le vent des Aurès» où elle incarne un personnage à la recherche d'un fils disparu dans les geôles françaises. Jamais une comédienne algérienne n'a réussi à émouvoir avec autant de force et de générosité le public. Ainsi, et pour rendre hommage à cette grande dame du cinéma et du théâtre, la Cinémathèque a tenu à présenter une exposition de photos virtuelle des meilleurs moments de son film le plus célèbre qui est aussi son premier «Le vent des Aurès», de Mohamed Lakhdar Hamina. La chaîne Youtube de la cinémathèque propose également le reportage réalisé sur ce film et qui a été présenté au festival de Cannes en 1966. C'est la première fois qu'un film algérien est projeté à l’étranger et que le drapeau algérien a flotté au palais du festival.
Ce film a été chaleureusement accueilli et le réalisateur avait obtenu le prix de la première œuvre, l'équivalent de la caméra d'or aujourd'hui.
Keltoum est une des icônes les plus représentatives du théâtre et du cinéma. De son vrai nom Adjouri Aicha, Keltoum réussit ainsi à ne pas trop exposer le nom de sa famille. Fortement séduite par l'art de la scène, elle ne pouvait pas ne pas tenter la délicate aventure de pratiquer le théâtre et le cinéma, au risque de rompre tout lien avec sa famille. Faire du théâtre n'était pas chose aisée pour une femme. Elle décide très tôt de s'engager dans l’art en animant des rencontres de chant ou des mariages. Elle fit même vibrer la place Albert 1er à Nice en y dansant devant près de 20.000 personnes vers le début des années 30. Mais c'est la rencontre avec Mahieddine Bachetarzi, l'homme à tout faire du théâtre en Algérie, qui va transformer la vie de cette jeune fille qui comprit, en découvrant qu'elle fréquente désormais les grands du théâtre, qu'elle serait forcée à faire l'impossible pour occuper le devant de la scène.
Née le 4 avril 1916 à Blida, Keltoum, qui interpréta quelques petits rôles dans des films français et allemands dans les années 30 et 40, ne commença réellement sa carrière de comédienne qu'à partir de 1935 où elle fut découverte par Bachetarzi qui lui apprit sérieusement les premiers rudiments du métier de comédien. Elle fit la connaissance de grands hommes de théâtre comme Rachid Ksentini et Habib Réda, aux côtés desquels elle s'imposa définitivement, donnant à voir et à apprécier l'étendue de son talent. Elle se métamorphosa, tour à tour, en Desdémone, en 1952, dans une traduction d'Othello de Shakespeare, en quêteuse de bonne foi, en mère courage de Brecht ou «Les enfants de la Casbah», de La Poncia dans «La Maison de Bernarda Alba» ; elle touchait à tout, excellait dans les rôles de composition et réussissait à rendre plus vrais les personnages qu'elle interprétait. Au cinéma comme au théâtre, elle laissait son empreinte comme dans ce film de Mohamed Lakhdar Hamina, «Le vent des Aurès», où elle cherchait son fils, arrêté par l'armée française. A côté du théâtre, elle dansait et chantait. Elle avait produisit cinq disques.
Elle fit ses débuts dans le cinéma grâce à Petr Svoboda qui la distribua dans son long-métrage «La septième porte», en 1948. Puis n'arrêta plus de jouer dans des films jusqu'à ce maudit jour du 30 mai 1951, où, dépitée et déprimée, elle se jeta de son balcon. Elle s’en sortit avec de graves blessures au niveau des vertèbres. Elle était présente dans plus d'une vingtaine de films (Le vent des Aurès, Décembre, Hassan Terro, Les folles années du twist…), mais préférait, de loin, le théâtre qu'elle pratiqua du temps de Bachetarzi et après l'indépendance au Théâtre national algérien. Elle s’est produite dans plus de 70 pièces, notamment «Mariage par téléphone» (avec Ksentini), «Les fusils de la mère Carrar», «Rose rouge pour moi» (1964), «Le sultan embarrassé», «Le foehn (1967), «Rouge l'aube» (1967), «La femme stérile» (1973), «Les rustres» de Goldoni, «La mort d'un commis voyageur», d'Arthur Miller, et «Les concierges» de Rouiched, sa dernière pièce. Certes, Keltoum n'était pas la première femme à monter sur scène, car il y avait déjà Marie Soussan, la compagne de Rachid Ksentini, une certaine Mme B. Amina, qui a interprété l'épouse de Haroun Errachid dans «Aboul Hassan el Mougnafel» et B. Ghazala dans le rôle de Sett el Boudour dans «Le pêcheur et le génie», en 1927, de Allalou, mais Keltoum, elle, avait une élégance singulière et une sorte de génie dans le jeu qui lui permettaient de durer, ne rompant nullement ainsi avec le théâtre.
Keltoum s'en est allée, emportant avec elle tous ses souvenirs. Après plus de 50 ans de théâtre et une dizaine de films, elle fera une dernière apparition aux côtés de Rouiched dans la pièce «El Bouwaboune», en 1991. Elle a pris ensuite sa retraite et disparaîtra des projecteurs durant plus de 20 ans. Elle avait tiré sa révérence le 11 novembre 2010, à l’âge de 94 ans.
Kafia Aït Allouache

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