ALLA : Le maître du FOUNDOU

Improvisations au fil des soirées, inspiration puisée au plus profond de soi et récitals dont il ne se souviendra plus le lendemain, voilà ce qui caractérise, à première vue, Alla, le maître du «foundou», également surnommé le Django Reinhardt du «oud» ; cet instrument universel qui ne le quitte jamais.
Né le 15 juin 1946 à Béchar, et plus précisément dans un quartier connu pour avoir toujours été populeux et populaire, «bibandou», pour dire Bidon II, et de son vrai nom Abdallah Abdelaziz, Alla est le dernier né d’une famille de douze enfants, d’un père originaire de Taghit et mineur dans l’une des plus grandes mines de charbon de l’époque, celle de Kénadsa, et qui lui aura d’ailleurs valu le titre de maître du «foundou», par référence au trou minier où son père creusait, le «fond-deux», prononcé d’une manière défectueuse en arabe populaire «foundou». Ayant quitté les bans de l’école très jeune pour commencer à gagner sa vie, Alla fabrique son propre luth (oud) de fortune : un bidon, un bout de bois en guise de manche et des câbles de frein de vélo pour les cordes. Son auditoire sera essentiellement composé alors de ses copains de quartier. Ce n’est qu’en 1972 qu’il achète son premier véritable luth, pour jouer des mélodies en vogue (à consonance surtout marocaine). Bien plus tard, Alla n’hésitera pas à marquer de son empreinte ses récitals, en y alternant jeu oriental et jeu africain. Ce qui, d’ailleurs, est clairement perçu dans ses improvisations, où il renoue avec l’Afrique du Blues et l’Andalousie. Sa première réputation, Alla se l’est forgée dans son propre milieu, entre Béchar et Kénadsa. Durant les veillées sahariennes, Alla, l’oreille toujours collée aux sonorités de son luth qu’il ne cesse d’accorder, cherche une voie dans ses improvisations. Balancé, à l’époque dans les années soixante-dix, entre la tradition du «melhoun» marocain (en raison de la proximité frontalière des deux pays, des alliances familiales et des rapprochements culturels), et du Diwane, qui ont composé son environnement musical, Alla peut jouer seul ou accompagné par l’assistance même qui, avec un simple jerrican, une boîte d’allumettes, en chœur ou par un balancement des corps, forme un orchestre. Munis de leurs magnétophones, beaucoup d’amateurs bécharis ont enregistré à l’époque, entre 1980 et 1984, quelque 300 cassettes, qui, dupliquées en dizaines de milliers, ont constitué la première «œuvre» musicale du maître du «foundou». Beaucoup de jeunes se sont ensuite inspirés de son style et ont fait, qu’aujourd’hui, le «foundou» existe bien : égrènement léger des sons, derbouka vibrante et plénitude des instants. Une musique qui prend le temps du silence et de la réflexion, comme aiment si bien la définir les amateurs de ce style musical. Alla s’était constamment interdit de faire commerce de sa musique avec laquelle il a toujours entretenu une relation absolument mystique. Son premier disque «Foundou de Béchar», Alla l’éditera en 1993 et sera suivi de «Taghit» puis de «Tanakoul», alors que son tout dernier album, issu de multiples improvisations et de mélodies en quête d’évasion, reste une surprise puisque, pour la première fois, l’oud du musicien de Béchar est accompagné d’un harmonica (Diabolo) et d’une guitare sèche (Hachemi Bellali). Alla n’est pas retourné à Béchar depuis son arrivée en France, en 1992, mais il en exprime toujours la dimension intemporelle de sa terre d’origine. Sa raison d’être a toujours été de composer une musique fragile qui apaise les cœurs. Bernado Bertolucci, à l’occasion de la réalisation de son film «Un thé au Sahara» et jugulé par cette musique, n’a pas hésité à emporter un certain nombre de K7 de Alla, alors que le luthier de Mounir Bachir a déclaré : «Vous avez en Algérie un luthiste exceptionnel, Alla, dont le jeu échappe aux schémas de la musique arabe.» Ayant toujours refusé de porter le lourd fardeau historique d’un instrument sacralisé dans la mémoire arabo-islamique, Alla ne craint pourtant pas l’innovation et bouscule même le monde des maîtres oudistes. Sa musique se veut l’expression de l’espace saharien et le vécu cosmopolite de sa ville natale, Béchar. Alla, tout en cultivant le tarab (émoi) que les espagnols nomment «duende» et les anglais «feeling» sait souligner dans sa musique les drames et les désirs, au rythme des résonnances world, improvisées d’une liberté jazzy, «voguant d’arabesques langoureuses en notes cristallines, aux couleurs de kora mandingue, sur un fond de légères percussions détimbrées». Dans sa fusion arabo-mandingue, Alla ne prend jamais le fil. Il a, d’ailleurs, toujours joué pour son plaisir et celui de ses amis.

Ramdane Bezza

Multimedia