Culture

vendredi 16 novembre 2018

Décès de CHERIFA : Une grande dame de la chanson nous quitte

PUBLIE LE : 15-03-2014 | 0:00

Cherifa, l’une des chanteuses emblématiques d’expression kabyle, est décédée à Alger dans la nuit de jeudi à vendredi à l’âge de 86 ans. Elle a été inhumée hier au village El Main (Ilmayen), à une quarantaine de kilomètres au nord du chef-lieu de la wilaya de Bordj Bou-Arréridj.

Le parcours chaotique de cette chanteuse  traditionnelle reconnue sur le tard est un modèle de persévérance et de résistance contre les pesanteurs sociologiques et historiques et les aléas d’un métier difficile. Déjà, dans les années 1940, elle chante à la radio et s'y imposant rapidement comme la maîtresse du chant kabyle, elle parcourt le pays, des années durant, enregistrant de nombreux succès de sa composition ou puisés dans le patrimoine folklorique. Oui depuis son cri Beqa aâla khir a Yaqvu, rupture douloureuse avec le lieu natal et la famille, jusqu’à Aya Zerzour, Azwaw et  Sniwa difendjalen qui invitent à la fête, sans compter ses achwiq et ses chants d’amour (ahiha), régulièrement repris par des dizaines d’interprètes, Cherifa arrive à conquérir un large public et à se produire sur les plus prestigieuses scènes comme l'Olympia ou le Zénith de Paris.
Ici quelques stations d’une vie vécue intensément avec amour mais où peut-être les déceptions n’étaient pas l’exception.
«J’étais dans toutes les fêtes du village»
Née le 9 janvier 1926 dans le village d’Aït Halla relevant de la commune d’El Main, dans la daïra de Djaafra, wilaya de de Bordj Bou-Arréridj, en Petite Kabylie, Chérifa, de son vrai nom Ouardia Bouchemlal, orpheline de père, sa mère se remaria alors qu'elle n'avait que trois ans, fut recueillie par un oncle qui ne la considéra jamais autrement qu'une pauvre bergère bien qu'elle fût déjà, à dix ans, la princesse des « urar », ces fêtes villageoises au cours desquelles les rites religieux, les mariages ou les circoncisions sont célébrés. Bien plus tard, elle confie d’une voix douce, presque à regret : «J’ai beaucoup souffert à cause de ce fen.» Elle ajoute : « J’étais dans toutes les fêtes du village. On virait tous les gosses sauf moi que l’on installait sur une pile d’oreillers pour chanter. J’avais 7 ans. Dès que j’entendais le son d’un bendir, j’accourais. Mes oncles n’appréciaient pas et me corrigeaient. Mais rien à faire. On dit que ma mère était réputée pour son chant. Peut-être que cela me vient d’elle.»  Son oncle maternel, pour qui une nièce chanteuse mettait en cause le code de l’honneur dans une région rude et sur une terre ingrate, n’appréciait guère son comportement. «Il me disait : ‘on t’a entendue chanter’ ou ‘des voisins t’ont vue chanter’, et me tapait dessus. Ma grand-mère s’était même lacérée le visage par dépit. Mais la nuit, dans mon lit, les paroles, les musiques me venaient malgré moi. J’ai grandi pieds nus, mangeant un jour sur cinq», se souvient-elle (1).  
1943 : une période cruciale
Durant le débarquement américain en Algérie, en 1943, Chérifa quitte pour la première fois son douar natal, prend le train pour la première fois de sa vie et impressionnée par la machine à vapeur, elle improvise pendant le voyage Beqa aâla khir a Yaqvu (Adieu Akbou), la chanson qui va la faire définitivement connaître. Elle arrive à Alger dans le studio de la rue Berthezène où Lla Yamina l'introduisit. Après avoir surmonté un trac terrible, elle improvisa la plus célèbre de ses chansons, celle qui l’intronisa pour toujours. De cette période cruciale, l’artiste en garde un terrible souvenir : «Un an après mon arrivée à Alger, où il y avait les Américains et les Anglais, j’ai chanté à Alger, dit Chérifa. Je touchais le cachet des artistes de première catégorie. Un oncle voulait me tuer à cause de mes chants à la radio. J’étais interdite de séjour dans mon village natal. Je donnais des concerts un peu partout jusque dans les années 1970 où j’ai arrêté la chanson pendant sept ans, dégoûtée et ruinée par le fisc. Ils m’ont pris jusqu’à mes vêtements alors qu’ils savaient que je ne touchais pratiquement aucun droit. Ils me disaient ‘tu payes pour ton nom’.» Après quatre années passées avec Lla Yamina, Chérifa va habiter au Clos Salembier, rue des Coquelicots, un bidonville où elle partagera, durant une dizaine d'années, le domicile de l'autre grande dame de la chanson kabyle, la paria des campagnes d'Azzefoun, Hnifa (née à Ighil M'henni) qui a choisi l'exil et qui meurt épuisée durant l'été 1981 dans une chambre d'hôtel de la Goutte-d'Or en France.  Longtemps appréciée du public pour ses chansons folkloriques et sentimentales, ayant un étonnant talent d'improvisation, que l'inoubliable Azerzour illustre bien, Chérifa, victime d'un certain machisme, a eu l'un des itinéraires les plus injustes. Dès la fin des années soixante, en pleine célébrité, et malgré un répertoire d'environ 700 chansons, où ont puisé et continuent de le faire les chanteurs du moderne kabyle, Chérifa qui ne bénéficie pas de droits d'auteur est au bord de la dépression. Divorcée au début des années 1970, ses cachets à la radio n'excédaient jamais 28 dinars. Pour subvenir aux besoins de ses deux enfants adoptifs, elle accepta des tâches ménagères.
La reconnaissance et des hommages bien mérités
Chérifa s’éclipse durant près de deux décennies et revient à la scène au début des années 90, grâce à quelques passionnés de la musique traditionnelle kabyle, bénéficiant d’hommages mérités. Elle foulera ainsi les planches de l’Olympia et celles de l’Opéra-Garnier à Paris en 1994, mais elle n’en est guère impressionnée : « J’ai déjà chanté à l’Opéra. J’avais 20 ans.» En 2003, elle sortait un CD (La Voix de la paix, Créon Music), annoncé comme son dernier. Ce concert, filmé à l'occasion de ses 65 ans de carrière, au Zénith de Paris le 9 janvier 2005, est présenté comme l'ultime apparition sur scène de la grande dame de la chanson kabyle. Accompagnée de ses musiciens et choristes, la dame y apparaît en costume traditionnel, fatiguée (elle restera assise pendant toute la durée de sa prestation), mais touchante de naturel dans sa manière d'être, de chanter, le timbre rugueux et ferme. Filmé et fabriqué à la va-vite, avec un budget que l'on devine réduit, ce DVD ne dit rien (aucun bonus) sur la vie chaotique et difficile, la carrière de Chérifa, petite bergère qui a dû se battre contre l'opprobre familial pour pouvoir chanter, puis devenue célèbre, après ses passages à la radio, dans les années 1940. Il montre en revanche l'immense respect dont elle jouit au sein de la communauté. Un public compact, des youyous par milliers, le chanteur Takfarinas, un des rénovateurs de la chanson amazighe, montant sur scène pour lui témoigner longuement son amour quasi filial.
Au mois de février 2012, à la salle Ibn Zeydoun, Alger lui rend un hommage chaleureux. Pendant plus de deux heures, Chérifa était la reine d’une soirée mémorable au cours de laquelle  une panoplie de jeunes artistes au talent prometteur ont interprété ses succès : Amel Ibdouzène, native de la région de Chenoua, et Mounia de Béjaïa, Chérif, dont la façon de chanter semble identique à celle de son idole Chérifa, et Taos Arhab, établie en France. Sans oublier l’ambiance familiale créée par la troupe féminine El Khalète. Après des extraits mélodiques joués par l'orchestre et un spectacle vif et rythmé exécuté par la troupe folklorique Zira, un film documentaire de 15 minutes retraçant son parcours a été projeté, en présence d’hôtes de marque où il y avait le brillant auteur-compositeur Kamel Hamadi et la ministre de la Culture Khalida Toumi. La nostalgie était certes présente de bout en bout, mais ce fut un moment magique pour la « princesse des urar» et l’émotion et la conscience du temps nous interpellent pour aimer, conserver et maintenir vivant notre patrimoine lyrique.  
S'inscrivant dans la lignée des Lla Yamina, l'Djida (l'aînée), Djamila, Hnifa, Farida, Kadim Halima, et bien d'autres, Chérifa n'était pas seulement une pionnière de la chanson féminine kabyle, mais illustrait en quelque sorte cette rare volonté qui, à un moment ou à un autre de l'existence des peuples et des nations, force la main au destin et s'impose à l'histoire.
    Par Achour Cheurfi 
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(1).- Daoudi  (Bouziane) - Festival Femmes d'Algérie : Une semaine de concerts au Cabaret sauvage à Paris, in Libération du 7/3/2003. 

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