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vendredi 16 novembre 2018

La vie et l’œuvre d’Al Maghili (I) Par Fatima-Zohra Bouzina-Oufriha

PUBLIE LE : 01-08-2013 | 0:00

Jusqu’aux environs de 1400, les Juifs étaient très peu nombreux au Touat (sud-ouest algérien). Avec le flux grossissant des Juifs expulsés d’Espagne (édit de 1492) ou fuyant les bûchers que l’inquisition multipliait pour nombre d’entre eux qui refusaient de se convertir (ou qui étaient soupçonnés de ne pas s’être réellement convertis), le problème changea de nature, en changeant de dimension.
Un grand nombre d’entre eux vint s’établir au Touat. Ils y furent encouragés par la bonté, l’indulgence et la tolérance tant de ses habitants que de ses dirigeants.
Cette partie du Sahara devint alors dans l’esprit de nombreux juifs une nouvelle “terre promise” où ils se proposaient de créer un Etat juif (R. Benblal, 2004). Mais surtout, la communauté juive, devenue très importante et forte de plusieurs milliers de personnes, afficha alors son arrogance, voire son mépris, à l’égard de la communauté d’accueil. C’est qu’elle en était venue, subrepticement, à contrôler une grande partie du trafic des caravanes. On se mit même à parler alors de “Touat palestinien” (R. Brixi).
Elle édifia alors force synagogues et se comporta alors comme en terrain conquis.
Il semblait urgent de réagir à cette situation dangereuse à plus d’un titre. Le sultan zéiyanide de l’époque, Abou El Abbas Ahmed (1430-1462) manquait de fermeté et ne fut pas du tout à la hauteur des évènements. ll laissa la situation se dégrader et ne semble être intervenu d’aucune façon. Cela explique l’action d’Al Maghili qui supplée celle d’un sultan faible et défaillant.

2. La vie et l’œuvre d’Al Maghili :
2.l Maghili et les Juifs du Touat :
Dans ce contexte délétère, Sidi Abdelkrim El Maghili se sentit interpellé en tant que «saint» (mrabet) et en tant que savant. ll joua un rôle de premier plan dans le dénouement de cette affaire. Fût-il appelé par les Touatis (ens) comme l’affirment certains ? Agit-il de sa propre initiative mais avec l’appui des habitants du Touat comme l’écrivent d’autres ? Toujours est-il que se sentant concerné devant l’inaction royale, il en référa aux plus hautes autorités morales et spirituelles de l’époque, non seulement celles du Maghreb central (Algérie) mais aussi du Maghreb extrême ou el aqsa (Maroc) et de l’Ifriquiya (Tunisie).
Et ce n’est que lorsqu’il fût dûment approuvé et encouragé, qu’il entreprit l’action de mettre fin aux agissements et aux dépassements des Juifs du Touat et à leur expansionnisme sans frein.
L’affaire était d’importance. Elle provoqua un grand débat et un échange épistolaire de haut niveau de la part des principales autorités morales et religieuses de l’époque. De Tunis jusqu’à Fès, en passant par Tlemcen et Ténès, grands cadis et muphtis furent consultés et les plus importants d’entre eux s’impliquèrent. C’est ainsi par exemple que At-Tenessy rédigera sur cette question une longue réponse sous forme d’épître, à l’adresse de Maghili. Réponse qui reçut l’approbation de l’imam Es-Senouci, le plus grand des théologiens, doublé d’un mystique. Tous deux, personnages de très haute lignée et de grande envergure morale, approuvaient l’action de Maghili.
Il en fut de même de Abou Abdallah Er-Ressa, muphti de Tunis ; de Abou Mehdi Issa El Mouacy, muphti de Fès ; de Ahmed Ben Zekri, muphti de Tlemcen ; du cadi Abou Zakaria Yahya El Ghomary et de Abderrahmane Sabou, tous deux également de Tlemcen.
Il est vrai par contre que Abdallah El Asnoussy, cadi du Touat - mais non consulté dans cette affaire - s’y opposa et que par la suite, Ahmed Baba At-Tomboucti condamna cette action. Mais R. Brixi montre très clairement que les réticences de ce dernier relevaient de toutes autres considérations.
El Maghili quitta donc la vie douillette et brillante de Tlemcen et se lança avec fougue et passion dans l’aventure du Touat qui lui coûtera finalement son fils, assassiné par des Juifs au Touat et une réputation déformée et sulfureuse de “fanatique”.
Il faut préciser que ce n’est que lorsque la réponse de Tenessy, accompagnée de la lettre d’approbation du cheikh Es-Senouci, lui parvint au Touat, qu’il passa à l’action directe contre des Juifs réfractaires à ses admonestations verbales.
Ayant terminé son expédition, il quitta alors le Touat après avoir eu la douleur de perdre son épouse, Lalla Zeinab, fille de Sidi Abderrahmane Et-Taâliby, le saint patron d’Alger, et commença sa grande épopée subsaharienne, totalement pacifique, à visée spirituelle, morale et scientifique et dont l’action se fait ressentir jusqu’actuellement.
Qui était donc cet homme qui se sentant interpellé moralement par une situation qui défrayait la chronique à l’époque et qui, mû par le précepte coranique du « devoir  d’ordonner de faire le bien et de défendre le mal”, à l’appel, ou tout au moins, avec le soutien de la population du Touat, va se faire le défenseur et l’apôtre de la civilisation et des valeurs musulmanes qui lui paraissaient menacées, face à une situation que beaucoup, sinon tous, jugeaient intolérable ? Notons qu’il prit soin de consulter toutes les autorités morales et religieuses de l’époque de tout le Maghreb et c’est fort de leur aval, qu’il alla se frotter aux Juifs du Touat, l’épée à la main, comme le témoigne son opuscule Misbah el arwah fi usul el falah « La lumière de l’âme à l’origine de la créativité”.
(A suivre)

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