Economie

jeudi 20 juin 2019

Dossier : Aux frontières du chômage et de l’inactivité

PUBLIE LE : 29-05-2013 | 0:00

Selon les définitions adoptées par les institutions internationales, notamment le Bureau international du travail (BIT), le chômeur est une personne sans emploi, mais en quête d’un travail.

Cette définition est inopérante en Algérie, parce que tout  chômeur ne recherche pas  forcément un emploi. Dans une enquête effectuée pour le compte de l’UNICEF-Algérie au niveau de trois quartiers populaires d’Oran en 2012, sur un échantillon de 851 jeunes, 33% assument leur statut de chômeur tout en affirmant ne pas chercher du travail et refuser de travailler au cas où une opportunité s’offrirait à eux.  Trois paramètres sont à prendre en considération si l’on veut aborder la question du chômage, estime Lakjaa  Abdelkader, docteur en sociologie, professeur à la faculté des sciences sociales à l’université d’Es-Sénia.  Primo : le chômeur est déjà structuré dans la sphère informelle, secundo il est encadré dans l’espace familial, et tertio, il est pris en charge par différentes mesures de protection et d’aide instituées par l’État. Voilà, en résumé, le profil de l’«inactif professionnel», une catégorie qui jette un voile sur le chômeur réel (ce dernier subit et vit le chômage comme une souffrance et une injustice), tout en faussant les statistiques. Notre interlocuteur  plonge dans l’histoire sociale et politique du pays pour pister ce regard  qui peut étonner parfois et que portent les jeunes (et leurs parents) sur le travail. Le jeune n’est pas une victime collatérale de cette redistribution de la rente, mais un acteur agissant qui développe une stratégie de contournement de l’État pour puiser dans le secteur informel les éléments essentiels de sa reproduction. De ce point de vue-là, il paraît vain de vouloir l’intéresser à des tâches manuelles, même si elles sont bien rémunérées telles que coffreur ou ferrailleur. Il faut rappeler que même le discours parental développe cette «mentalité». «Je ne veux pas que mon fils se tue à la tâche comme moi du temps de la colonisation.» Une expression ravageuse parce qu’elle est transplantée dans une Algérie indépendante.
Trois types d’interdits qui frappaient les Algériens durant la colonisation  vont structurer leur rapport au travail une fois l’indépendance acquise.  Certains métiers étaient «interdits» aux Algériens de même que la ville ou l’accès à un certain niveau et modèle de consommation durant la colonisation. Les Algériens prendront une revanche contre ces barricades érigées par le système colonial une fois l’indépendance acquise. Avocat, ingénieur, médecin seront les métiers de la réussite, de même que la ville et son modèle de consommation deviendront les expressions de la modernité.
L’effacement des valeurs liées à   l’effort et au mérite explique, en partie, la désaffection des jeunes vis-à-vis du travail réel, estime de son côté,le Dr Benhammadi Abdelkader, maître de conférences au département des sciences économiques  à l’université d’Oran. Cet universitaire n’hésite pas à puiser des exemples pris dans son environnement immédiat (familial et professionnel), pour appuyer son argumentaire, quitte à aller à contre-courant des idées reçues, mais n’est-ce pas là le propre de tout intellectuel, de tout universitaire d’aller au-delà des évidences et des apparences pour déceler ce que la société cache, ce que le conformisme permet ? L’Algérie est le seul pays au monde à accorder des crédits avec une facilité déconcertante. Cette facilité, au lieu d’être saisie comme une chance historique de basculer du système de la rente à celui de la production, est, malheureusement, comprise par certains jeunes comme un droit «naturel» de puiser dans les caisses de l’État sans contrepartie, souligne cet économiste. Travailler, gagner sa journée à la sueur de son front font sourire les jeunes. Rentrer sale à la maison après une dure journée de travail, même bien rémunérée, n’est pas dans l’imaginaire populaire, l’image de la réussite sociale.
M. K.

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Enquête
Une réalité conforme aux clichés ?

Lundi, 11 heures, direction de la formation professionnelle de la wilaya d’Oran. Deux jeunes bien décidés tentent de convaincre  
leur interlocuteur de leur délivrer un certificat de capacité dans un métier qu’ils affirment exercer depuis de nombreuses années.
Ferrailleurs tous les deux, ils sollicitent un diplôme d’État sur la base de leur expérience sans avoir à suivre une formation en rapport dans l’un des 17 centres d’apprentissage que compte la wilaya. 

En fait, la procédure existe. Les pouvoirs publics permettent ce genre de délivrance d’un certificat sans imposer la formation traditionnelle de 12 mois pour ce type de métier, à condition de justifier, sur la base d’un certificat de travail, un exercice de trois années et d’une affiliation au niveau de la CNAS. Une mesure «prudente» pour dissuader la présentation de certificats de travail de complaisance. Avec ce document, le jeune demandeur d’un diplôme passe un test d’aptitude d’une durée d’une journée, au maximum de deux jours, et le voilà  fort d’un titre qui peut ouvrir les portes de certains chantiers et surtout de certaines administrations et banques.
En fait, dans les métiers du bâtiment, la situation est paradoxale, c’est le moins que l’on puisse dire : de nombreux chantiers tournent au ralenti par manque de travailleurs ! La situation peut étonner  surtout celui habitué à subir les justifications des jeunes sur la difficulté, voire l’impossibilité de trouver du travail. C’est faux, affirment de nombreux promoteurs que l’on a rencontrés. «Comment parler de manque d’offre de postes de travail alors que le monde entier toque à nos frontières pour venir construire !» s’exclame M. Akeb Nasreddine, délégué régional de l’Union générale des entrepreneurs algériens. Nous tentons une petite défense des jeunes «hitistes» en reproduisant  un discours  communément repris par de nombreux jeunes que l’on a rencontrés.

« Si vous ne trouvez pas de travailleurs, c’est parce que vous les payez mal »
Le maçon est payé de 100 jusqu’à 150 dinars le mètre carré pour construire un mur, un ouvrier moyen peut réaliser jusqu’à 30 mètres carrés par jour, le coffreur et le ferrailleur sont payés de 600 à 800 dinars le mette carré... autrement dit, ces ouvriers spécialisés peuvent couvrir une surface de 100 mètres carrés en moins de 15 jours, l’ouvrier faïencier exige 600 dinars au minimum et le carreleur entre 150 et 250 dinars. Faites votre calcul pour un revenu mensuel dans ces types de métier, un salaire qui colle aux salaires versés aux cadres dans les entreprises. Et inutile de «marchander» avec un plombier ou un électricien. Il n y a aucune norme ni grille de tarification pour évaluer les travaux. Ils exigent un forfait et on accepte, sinon ils quittent le chantier. Voilà résumées les réponses de différentes sources  à notre question.

« Le chômage n’existe pas ! »
Pour en avoir le cœur net, nous sommes allés demander à plusieurs promoteurs, notamment Omar Kahia, diplomé HEC de Montréal et promoteur immobilier à Oran. Omar est catégorique : «En Algérie, dans le bâtiment, le chômage n’existe pas ! Par contre, il y a un rejet incompréhensible des jeunes de certains métiers pourtant bien rémunéré» Une preuve ? Notre interlocuteur demande à son directeur de personnel de nous montrer les fiches de paie des travailleurs sur chantier, de simples manœuvres et maçons à 30.000 dinars/mois, des ferrailleurs et des coffreurs à 75.000 dinars… Pourtant, paradoxalement, ces deux dernières «spécialités» sont difficiles à trouver sur le marché. Et l’Agence nationale de l’emploi ?  «Malheureusement, ces métiers spécifiques sont rarement enregistrés au niveau de cette agence.» En effet, plus de 60% des chômeurs, garçons et filles, ne s’adressent pas aux organismes étatiques (ANEM, ANSEJ, ANJEM) mis en place pour la résorption du chômage qui sévit au sein de la jeunesse en Algérie. Si l’on croit les résultats d’une enquête menée dans trois quartiers populaires d’Oran. Qu’à cela ne tienne, il propose au directeur de wilaya de l’emploi, une convention bien particulière : former sur ses chantiers, des ferrailleurs et des coffreurs. Aujourd’hui, l’expérience a pris, et ils sont une cinquantaine à avoir gagné leurs galons sur ses chantiers qui plus est dans un métier très bien rémunéré. Au moment de notre enquête, nous avons appris, par ailleurs, qu’une entreprise italienne, qui a décroché plusieurs contrats de réhabilitation d’immeubles au centre d’Oran, a pris en charge la formation dans les métiers de la réfection, plusieurs jeunes maçons avec contrat de travail à la clé.
 
Un chômage choisi ?
Mais comment expliquer le manque de ces métiers spécifiques sur le marché de l’offre de l’emploi ? Retour à la sphère de l’apprentissage, autrement dit aux centres et instituts de formation de la wilaya d’Oran. Oran dispose de 17 centres de formation et 3 instituts. Aucun d’entre eux n’assure une formation dans les métiers de la réhabilitation des immeubles. Il est peut-être temps de pallier cette carence. Les trois instituts prennent en charge la formation des stagiaires qui doivent justifier d’au moins le niveau de terminale pour prétendre à une formation, les centres, par contre, sont ouverts à tout jeune même sans niveau scolaire et dispensent des formations dans de nombreux métiers  liés aussi bien au bâtiment qu’aux services tels la coiffure ou la restauration. Alors, si la formation existe, pourquoi cette pénurie de main-d’œuvre spécialisée ? C’est parceque les jeunes refusent les métiers liés au bâtiment, arguant que c’est une activité dure, physique mal rémunérée. Même les parents qui accompagnent leurs enfants le jour de l’inscription opposent un niet catégorique aux métiers du bâtiment ; ce qu’ils veulent, c’est informaticien, coiffeur, restaurateur, mais maçon ? Jamais ! La façon même de parler de cette opportunité révèle non seulement un manque flagrant d’information, mais, chose plus grave, un regard social dévalorisant sur un des meilleurs métiers pour le moment, sachant que l’Algérie est un chantier à ciel ouvert, déplore ce responsable d’un centre de formation. Le débit de notre interlocuteur est fluide, preuve que sur cette question, il a eu à en débattre à plusieurs reprises.

Absence de flexibilité
Les jeunes en quête de stages de formation ou d’apprentissage dans les centres se détournent — c’est un fait — de ces métiers dit «manuels» de ces métiers de chantiers. Et si les griefs qu’ils ont, notamment ceux en rapport avec les niveaux salariaux appliqués sur les chantiers, étaient en partie vrais ?
Nous avons rencontré des promoteurs qui n’ont pas hésité à reconnaître que les salaires versés par rapport à la charge de travail ne sont pas motivants. «Il y a une tendance à comprimer les salaires parce que les charges patronales sont trop fortes», se justifient certains. Pour mille dinars versés à un ouvrier, le patron reverse 300 dinars aux différentes caisses. La pression fiscale est trop forte. Aussi, le travail au noir devient une pratique courante dans ces chantiers. Certains promoteurs reconnaissent que l’entreprise locale n’est pas la seule à user de cette méthode du travail au noir ou des déclarations salariales a minima pour payer le moins de charges possibles. Des entreprises étrangères qui ont décroché des marchés de réalisation de logements en Algérie (qui ont l’avantage de verser deux fois par an les salaires de leurs ouvriers dans leur pays d’origine) déclarent des montants très bas et arrivent ainsi à être très compétitives.
En vérité, on est face à la situation du chat qui se mord la queue. Le chef de chantier souffre du manque de main-d’œuvre spécialisée. Il n’arrive pas à trouver certains métiers parce que les ferrailleurs et autres coffreurs, ou simples maçons sont happés dans d’autres activités dans le secteur informel. Une situation qui crée un désert professionnel dans les chantiers et une dynamique dans le secteur informel. Comment en est-on arrivé là ? Comment expliquer ce regard sélectif que porte la société sur certains métiers, et cela en contradiction flagrante avec la réalité des salaires versés ? Des «boîtes d’intérim» à la limite de la légalité disposent d’un carnet d’adresses fourni  dans certains métiers manuels très demandés.
Elles contactent régulièrement les promoteurs et leur proposent une large palette d’ouvriers spécialisés. Ces boîtes d’intérim profitent de la rigidité de l’ANEM. Elles sont plus réactives aux besoins des chantiers puisqu’elles n’attendent pas les 21 jours règlementaires dont dispose l’ANEM  pour trouver les métiers demandés. Sur place, agissant dans l’informel, elles proposent des travailleurs, mais à des prix plus élevés parce que en tant qu’intermédiaires, elles prennent leur marge au passage.
 Mohamed Koursi

La face cachée du chômeur
Deux universitaires, Lakjaa Abdelkader, docteur en sociologie auteur et encadreur de nombreuses enquêtes de terrain aussi bien dans le milieu des jeunes que des travailleurs, et Abdelkader Benhamadi, titulaire de deux doctorats, l’un en économie et le second en sciences politiques, décryptent cette réalité mouvante et insaisissable du travail et de sa quête par le chômeur. Même s’ils procèdent par deux angles d’attaque différents, nos interlocuteurs posent un regard sans complaisance, voire sévère, non seulement sur le chômeur «professionnel», mais également sur une politique mise en place de redistribution de la rente et de protection sociale qui permettent aux jeunes chômeurs de tirer profit des largesses de l’État sans contrepartie. Où se situe le péché originel qui a transformé certains chômeurs, certains jeunes de chercheurs de boulot à des rentiers de situations oisives ? Nos interlocuteurs soulèvent un pan d’histoire et jettent une lumière crue sur l’école, la famille et l’histoire, pour mettre en évidence, cette éducation permanente, insidieuse contre le travail manuel. Certains chômeurs forment un «halo» (selon le concept forgé par les institutions académiques de par le monde pour rendre compte de cette population) autour du chômage forcé et faussent les statistiques des demandeurs d’emploi.
M. K.

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Entretien
Abdelkader Lakjaa, docteur en sociologie :
“Le secteur informel fausse toutes les statistiques”

- Le chômeur est saisi statistiquement comme chômeur, mais, en réalité, la situation rappelle celle du «train qui peut cacher un autre».
- Le chômeur peut cacher un occupé, voire un homme d’affaires. 

Comment peut-on aborder la question des chômeurs en Algérie ?
Trois données expliquent le rapport des jeunes au travail.
Premièrement : il y a une amélioration nette des conditions de vie des Algériens depuis 1962. Cette amélioration est attestée par de nombreux indicateurs. On a des secteurs majoritairement féminins, comme la santé, l’éducation…
Deuxièmement : de larges pans de la société se reproduisent à l’intérieur des sphères de redistribution de la rente, et, en parallèle, on assiste à la généralisation d’un discours qu’on peut énoncer ainsi : «je prends ma part». «Pourquoi voulez-vous qu’on me fils travaille dans un chantier alors qu’untel, sans niveau scolaire, exerce dans l’import-export ?»
Troisièmement : il y a l’extension du secteur informel, à tel point qu’on peut affirmer que derrière le chômeur, il y a, souvent, en réalité, un occupé dans le secteur informel. Le secteur informel fausse toutes les statistiques. Le chômeur est saisi statistiquement comme chômeur, mais, en réalité, la situation rappelle celle du «train qui peut cacher un autre». Le chômeur peut cacher un occupé, voire un homme d’affaires.

Mais, alors, s’il est occupé dans l’informel, pourquoi revendique-t-il un travail  déclaré ?
Le chômeur peut disposer de ressources considérables, être bien à l’aise  matériellement, mais l’analyse montre qu’il vit un mal- être. Ces problèmes existentiels ne sont pas propres à la jeunesse. C’est, pour reprendre l’expression de Marcel Mauss, «un fait social total». Toutes les catégories sociales le ressentent. Le paradoxe s’énonce ainsi : on est dans une situation comparable aux situations des sociétés européennes les plus avancées, mais par le bas. Autrement dit, ce mal-être arrive au moment où notre société vit une mutation de son mode de vie. En définitive, nous rejoignons les pays développés, mais uniquement par le bas, en reprenant leurs contradictions. Nous vivons les aspects négatifs des pays développés sans pour autant avoir vécu  leurs avantages.

Vous estimez que les références du jeune sont «made in Europe». Cela signifie-t-il qu’il  ne pense que société de consommation, oubliant que l’Europe pour arriver à ce stade est passée, d’abord, par de nombreuses générations de producteurs, de travailleurs...
Exactement ! La perception  chez l’homme est sélective. Il  prend ce qui le conforte dans son confort, c'est-à-dire la jouissance tirée de la consommation au détriment de la sueur produite par la pénibilité du travail. Et là, on revient à la dimension historique. Comment transmet-on la valeur du travail à l’école ? La symbolique du travail, de la réussite se réduit à quatre ou cinq métiers : avocat, médecin, ingénieur, informaticien, architecte. N’oublions pas qu’on n’est indépendant que depuis 50  ans. Celui qui est né à l’indépendance est toujours actif aujourd’hui. Il y a 60 ans, tous ces métiers étaient interdits au Algériens. C’est cela, la revanche sur l’histoire.

Mais pourquoi ce rapport dévalorisant avec certains métiers, voire le travail en général ?
D’abord, il faut revenir à l’histoire, au passé et à une certaine mythification de l’indépendance. L’indépendance n’était pas assimilée, exclusivement, à la rupture avec un ordre colonial, mais aussi à un moment où l’Algérien libre n’aura plus à se tuer à la tâche dans les ports ou les champs pour le colon. Comment, aujourd’hui, les parents éduquent leurs enfants au travail ? Leur parlent-ils du travail de la terre ou du travail manuel comme expression de la réussite sociale ? Le ver est dans le fruit et on s’étonne aujourd’hui que des «chômeurs» réclament du travail sans vouloir au fond vraiment travailler. Il faut rappeler le travail remarquable de Claudine Chaulet qui a montré cette période où les gens ne voulaient plus du travail de la terre et partaient en ville. Ils voulaient profiter  de «leur droit» de jouir d’un  espace qui leur était interdit : la ville.

Le jeune, une victime collatérale de cette trajectoire ?
Pas du tout. Le jeune n’est ni passif ni victime. Il est acteur. Il a sa stratégie et sait s’adapter aux situations qui se présentent à lui. Comment expliquer cette aisance financière, ces effets vestimentaires, ces gadgets technologiques haut de gamme dont il jouit à longueur d’année, alors qu’en principe, en tant que chômeur, il n’a pas de ressources ? Seule la sphère informelle, l’aide familiale ou les différents soutiens de l’État permettent cette consommation des jeunes sans production ou travail en contrepartie. Il est temps de reconnaître certaines vérités. La sphère informelle mobilise des pans entiers de la population. Le volume d’argent  qu’elle brasse, qui circule dans des rouages qui échappent à l’État avoisine, selon des économistes, 60%. Des secteurs entiers sont sous les mailles de cette économie dite souterraine.
Stratégie individuelle, immersion dans la sphère informelle, n’y a-t-il pas d’autres «plans B» qu’actionnent le jeune «chômeur» pour refuser le salariat ?
Quand je dis que le «chômeur», même en période de difficulté, tient le coup, c’est parce qu’il a derrière lui des structures qui le protègent et le soutiennent. La famille pour lui est le vrai refuge, la première des protections sociales pour l’individu, y compris le chômeur.

Au final, peut-on dire que ces stratégies individuelles et de groupe sont en partie responsables de ce regard biaisé sur le travail en tant que valeur ?
Je voudrais dire que le chômeur «local» ne ressemble en rien au chômeur des économies dynamiques. Ailleurs, le chômage est vécu comme une tare. On est prisonnier d’une certaine conception classique du travail qui pense qu’il n’y a de travail que celui qui est organisé par l’État. Or, le travail informel par définition est le dépassement de l’État. Il procède par contournement des institutions de l’État. La centralité de l’État s’efface. Ce rapport au travail  auquel vous faites  référence  (historique, politique, culturel… ) n’épuise pas toute la réalité sociologique. Il existe, et ils sont nombreux, ceux en quête réellement d’un travail, mais qui persistent à ne vouloir ou à ne chercher que dans un éventail très restreint de métiers.
Que de fois on a entendu cette expression «j’ai ce diplôme et je n’ai pas trouvé de travail». Je dois dire qu’à l’échelle universelle, il y a crise dans le rapport au travail, ce n’est pas spécifique à l’Algérie. Le travail à domicile se développe en Europe. Une réadaptation à l’organisation du travail mise en place dès le 19e siècle est remise en cause par toutes les sociétés. Il se trouve que pour différentes raisons, en Algérie, on a «commencé» par remettre en cause ces «lois» sans les avoir parcourues et expérimentées, comme l’ont fait les autres sociétés. La mondialisation est passée par là.
Propos recueillis par M. Koursi

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