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dimanche 18 novembre 2018

Hommage au colonel Mohand ameziane Yazourene, au Forum de la Mémoire : “Vrirouche”, le guerrier stratège

PUBLIE LE : 06-01-2013 | 0:00

Il y a 25 ans, disparaissait Mohand Ameziane Yazourene, un des 9 colonels qui ont dirigé la Wilaya III. Le Forum de la Mémoire est revenu, hier, sur le parcours de ce baroudeur et militant de la première heure. Mohamed Salah Essedik, ami du défunt moudjahid et auteur du livre Opération Oiseau Bleu, le complot le plus sordide ourdi par les services spéciaux français pour faire avorter la Révolution algérienne, a rappelé les qualités de cet homme surnommé affectueusement «Vrirouche» (rusé en amazigh), en raison de sa grande intelligence.

Du haut de ses 87 ans, Mohamed Salah Essedik, homme de culture, de culte et moudjahid, n’a pas besoin de fouiller dans sa mémoire pour revenir sur l’itinéraire d’un ami intime. S’exprimant dans un arabe éloquant, il tient d’abord à rappeller l’orthographe du nom de Yazourene. Et puis il revient sur le surnom «Vrirouche» qui lui a été donné par un vieux qui l’avait remarqué jouer à un jeu qui exigeait de la ruse. Le jeune Ameziane s’en sortait aisément, grâce à son intelligence. C’est ainsi que «Vrirouche» restera son deuxième prénom, et il le portera jusqu’à sa mort. Il se rappelle encore cet homme patriotique dans le sang et son engagement politique au sein du PPA et du MTLD des 1945, dont il fut responsable pour le région d’Azazga. Il se rappelle que son père et lui-même l’avaient rencontré la veille du premier novembre 1954, lui qui s’apprêtait à déclencher la Révolution dans la région ne leur avait soufflé mot, alors qu’il les considérait comme sa seconde famille.
Ce qui fera dire à Mohamed Salah Essedik  que «la Révolution a réussi, grâce au secret qui l’a entourée». Son  témoignage a ému les membres de la famile du défunt, présente à la conférence. C’est aux côtés du colonel Ouamrane qu’il avait pris part à la désignation du groupe des moudjahidine qui devait participer au déclenchement de la guerre de Libération. En compagnie d’Ali Mellah, il a mené une série d’opérations armées à Azazga. Ils ont attaqué la brigade de gendarmerie, le domicile de l’administrateur, la ferme du colon, avant d’incendier le plus important dépôt de liège de la région. En réaction, les autorités coloniales ont brûlé la maison de Yazourene, le 7 novembre 1954.
En 1959, il sera désigné à la tête de cette wilaya historique avec le grade de colonel. Il succède ainsi au colonel Amirouche, tombé au champ d’honneur aux côtés du colonel Si Haoues près de Boussaâda. Cependant, il ne pourra rejoindre son poste puisqu’il sera blessé en tentant de rallier la Kabylie. Son  fils Saïd avait lui aussi rejoint les rangs de l’ALN, le 4 novembre 1954. Il tomba au champ d’honneur à la fin de l’année 1960.

« Tel est pris qui croyait prendre »
Au cours de l’année 1955, grâce à ses capacités d’organisateur et son inteligence, il a réussi à déjouer un complot ourdi concocté par les services secrets français pour étouffer dans l’œuf la Révolution. Il est arrivé, sous le commandement de Krim Belkacem et Mohammedi Saïd, à faire échouer l’opération d’infiltration que comptait opérer l’ennemi, avec la création de contre-maquis, qu’ils ont baptisée «Opération Oiseau bleu» ou «Force K». Cette opération, initiée par Jacques Soustelle et poursuivie par Robert Lacoste, consistait à anéantir la Révolution. Mais c’était compter sans les capacités de réplique des moudjahidine. Ceux-ci, bien qu’ils n’aient pas fréquenté d’écoles militaires, sont arrivés à mettre en échec un plan diabolique et ont même réussi à le retourner en leur faveur. Soldée par un cuisant échec, mieux, par un total retournement puisqu'elle approvisionna la Révolution en armes, hommes et fonds, cette opération a été longtemps tenue au secret et encore largement ignorée des historiens et de l'opinion française. Yves Courrière se vante d'être le premier à l'avoir révélée. Selon des témoignages, 1.200 armes et 300 millions d’anciens francs ont été récupérés. Au point que lors du congrès de la Soummam, Krim Belkacem avait pu fournir une aide financière aux autres wilayas.   
Nora Chergui

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Mouloud yazourene, fils du défunt moudjahid :
“Mon père a recruté et formé les tout premiers groupes armés de la Kabylie”
«Mon défunt père a milité au PPA en 1942. Par la suite, il était adhérent au PPA-MTLD. Et à la création de l’OS, mon père a été parmi les premiers à y adhérer. Il en était d’ailleurs un membre très actif. Et dès 1946, il a été désigné premier responsable pour la région nord de Kabylie. Et c’est lui qui a recruté et formé les tout premiers groupes armés de la région de Kabylie. D’ailleurs, tout le mérite lui revient d’avoir été derrière la planification du déclenchement de la Glorieuse Révolution en Kabylie. Bien sûr, il a été épaulé par le moudjahid défunt Ali Mellah, pour mener les opérations au niveau de la région d’Azazga. À peine deux mois après cela, il y a eu le problème avec le MNA dirigé par Messali El-Hadj.
Durant la même période, la France coloniale a lancé l’opération «Oiseau Bleu» dans le but de décimer la Révolution dans la région nord de Kabylie.
Pour faire face à cette opération diabolique, Mohamedi Saïd et Krim Belkacem ont donné l’accord à Vrirouche qui était leur adjoint, mais en lui donnant toute la responsabilité si jamais il échouait.
Et Vrirouch s’est porté garant de cette opération qui a duré toute une année et qui a vu le recrutement de 1.200 hommes et la collecte de plus de 300 millions de francs. Il faut savoir que les engagés qui avaient pour mission de prendre en charge l’opération étaient payés, en même temps, comme soldats français.  Le congrès de la Soummam s’est tenu avec cet argent. Et le reste a été distribué équitablement entre les wilayas. De même que les 1.200 hommes armés ont été affectés dans les régions, selon la nécessité et les besoins.
Après le congrès de la Soummam, le défunt Krim Belkacem est parti en Tunisie et a été remplacé par Mohamedi Saïd.
Quelque temps après, Mohamedi Saïd l’a rejoint en Tunisie et a laissé Vrirouch à sa place pour prendre le commandement de la Wilaya III comme intérimaire jusqu’à la fin de 1957, où il sera appelé à partir pour la Tunisie. Il va laisser à sa place Si Amirouche. En Tunisie, il s’occupait de l’entraînement des moudjahidine dans une caserne en Tunisie.
Et en même temps, il devait acheminer les armes vers la Wilaya III. Cela étant, l’acheminement des armes vers la Kabylie, ainsi qu’aux autres wilayas, n’était pas une mince affaire, parce qu’il y avait beaucoup de barrages dressés par l’armée française aux frontières Est et Ouest.
Et c’était très difficile de franchir ces barrages. Donc, rares étaient les armes lourdes qui parvenaient à destination. Et c’est comme cela qu’il va travailler jusqu’à la fin de la guerre de Libération nationale. Ensuite, il sera membre du CNRA. Il sera mandaté par le conseil de la Wilaya III pour siéger à leur place dans les réunions et congrès qui seront tenus en Tunisie et en Libye.
Après l’indépendance, il rentre en Algérie et il va prendre plusieurs fonctions. Il sera toujours aussi dévoué et loyal.
Personnellement, je n’ai presque pas du tout connu mon père (en tant que père, je veux dire). En fait, il était tellement pris par les engagements qu’il avait envers la Révolution, qu’il a délaissé carrément sa famille. Sa femme était en même temps, l’homme et la femme de la maison.
Depuis le premier jour du déclenchement de la Glorieuse Révolution, il ne reverra plus sa femme et ses enfants, jusqu’à l’indépendance. Sa femme sera décédée entretemps en 1960. De même que son fils aîné, qui s’appelle Saïd, tombé au champ d’honneur en 1960. Ses autres enfants, il ne les reverra qu’après l’indépendance.»
Propos recueillis par Soraya G.

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M. Mohamed Chérif Kharroubi, ancien ministre de l’Éducation nationale et moudjahid :
“Si Saïd était connu pour sa grande sagesse”
«Si Saïd figure parmi les personnalités qui ont grandement contribué à la préparation du déclenchement de la Glorieuse Révolution du 1er Novembre 1954. Il a également œuvré aux fins de répandre l’action révolutionnaire et à son organisation, et ce dès les premières heures de la guerre de Libération nationale.
Si Saïd a joué un grand rôle pour écarter le groupe Bellounis et le faire sortir de la région (Wilaya III). Nul n’est besoin de rappeler que le plus cher bien dont puisse disposer une personne, c’est sa terre.
Eh bien, Si Saïd a vendu ses terres pour soutenir la Révolution, pour protéger les moudjahidine et pour leur assurer l’approvisionnement nécessaire en produits alimentaires. Il faut dire dans ce contexte que Si Saïd était relativement aisé. Je me souviens qu’il avait une camionnette Citroën. C’était très rare à l’époque, pour un Algérien. Cela dit, il a mis tous ses biens au service de la Révolution.
Côté humain, Si Saïd était généreux, bon vivant et sympathique. Mais, c’était également quelqu’un qui aimait et qui appliquait la rigueur. Aussi, il était connu pour sa grande sagesse. Il était également très respecté. Le défunt Président Houari Boumediene, lui-même, avait beaucoup de respect pour Si Saïd.»