Société

dimanche 18 novembre 2018

“La sociologie comme mode de décryptage des changements sociaux”

PUBLIE LE : 22-03-2012 | 0:00

Dans cet entretien qu’elle a bien voulu nous accorder, la directrice du Crasc, comme de juste, précise et affine les concepts, histoire de recadrer les choses et de ne pas s’écarter de l’essentiel. Elle nous livre ici avec toute la rigueur qui sied aux chercheurs, une mine d’informations qui ont de quoi satisfaire et la simple curiosité et les exigences de pensées disons plus élaborées.

A part "Vers une sociologie arabe" ouvrage de référence, paru pour rappel en 1985, à l'initiative, toujours pour mémoire, de la "société arabe de sociologie", où en est-on, aujourd'hui, sur le registre de la recherche dans le monde arabe ?

Pour être très précise « vers une sociologie arabe » est paru en 1986. C’est un ouvrage collectif édité par le Centre des études pour l’Unité arabe. Le sous-titre de l’ouvrage est «  la sociologie et les problèmes arabes actuels ». Il abordait très particulièrement la question « de la crise de la sociologie» en premier lieu, et   « des perspectives » sur l’avenir de la sociologie dans le Monde arabe en second lieu.
Nous nous réjouissons que des sociologues éminents qui ont participé à ce  travail soient parmi nous à l’occasion de ce congrès comme Saadine Ibrahim d’Egypte, Salem Sari de Jordanie, Mokhtar Harras et Tahar Lebbib de Tunisie.
Mais depuis 1985, le monde arabe ne cesse de connaître des changements sociaux profonds.  
Partant de questions évoquées dans l’ouvrage que vous citez « vers une sociologie arabe », nous souhaiterions faire un état des lieux de la recherche en sciences sociales et plus particulièrement  en sociologie et anthropologie. S’il existe des réflexions et des états des lieux pour la plupart des pays, elles ne le sont pas pour toutes les disciplines des sciences sociales et pour l’ensemble des pays arabes. Il faut reconnaître les difficultés de circulation de nos productions scientifiques, et, par conséquent, de leur visibilité au sein du monde académique. Ils ont eu pour conséquence, des constructions d’univers plus ou moins autarciques. C’est pour cela qu’avec des collègues venus du Moyen-Orient, des pays du Golfe et du Maghreb, nous nous interrogeons sur les références théoriques, mises en œuvre dans les recherches et dans la formation, ainsi que la place accordée aux productions de recherche au niveau national, au niveau du Monde arabe et celles menées dans d’autres espace. Dans un second temps, la réflexion portera sur des sujets particuliers : la question religieuse, la question linguistique et la question féminine. Dans un troisième temps, la problématique des mutations sociales sera abordée, avec notamment la question des mouvements  sociaux dans la production en sciences sociales. Ce Congrès est également l’occasion pour nous, de présenter des parcours scientifiques d’universitaires témoins privilégiés de l’histoire disciplinaire, et de donner l’opportunité à la  présentation d’expériences de revues comme support essentiel à l’édition. Il faut noter quelques efforts menés de recherche comparative : par exemple, la synthèse de Ali El-Kenz parue dans la Revue éditée par le Crasc Insaniyat - Revue d’anthropologie de sciences sociales. (n°27, Janv-mars 2005) ou dans l’ouvrage publié par le Crasc aussi : « L’Algérie 50 ans après. L’état des savoirs en sciences sociales et humaines 1954-2004 », édité en 2008.

Dès l'instant où la sociologie n'est pas une science exacte, elle perd, quelque part, de sa substance. Alors faut-il réellement prendre pour argent comptant les conclusions des spécialistes à propos de choses et d'autres touchant à l'évolution de l'espéce ou ne sont-ce que des pistes ?
La recherche en sciences sociales n’a pas pour ambition de dire « la vérité »…, mais de produire des connaissances sur des réalités multiples, complexes et contextualisées. La sociologie contribue, à l’instar d’autres disciplines des sciences humaines et sociales, à la compréhension des changements sociaux. Le travail consiste à faire voir aux acteurs ce qu’ils ne voient pas (par ignorance ou par censure). Si la validité est d’abord locale, l’usage du raisonnement et du travail comparatif, peut permettre l’élargissement de cette validité. Nous ne produisons pas des énoncés « vrais » ou « faux » en soi, ils le sont, selon certaines conditions et selon certains contextes. Le discours en sciences sociales, fait face à divers discours produits par la société (celui des traditions, du politique, celui des religions…). L’élément important, c’est la validité des outils d’observations ou d’enquêtes ou des discours qui sont recueillis. Le choix méthodologique de recueil de données a ses règles. Si la sociologie a pour objectif d’analyser les processus, les institutions et les acteurs, aujourd’hui, le recours à de nouveaux cadres de références théoriques appréhendant la réalité sociale comme une construction, et non comme une donnée, résultant d’une certaine érosion de la confiance vis-à-vis des systèmes explicatifs rationalistes et holistes, est à prendre en compte.

Revenons à l'institution que vous gérez. Ne croyez-vous pas que tous ces cénacles gagneraient à cibler et donc toucher un plus large public au vu de leur teneur en informations pertinentes et significatives ?
Selon les thématiques abordées par les chercheurs et les objectifs visés, nous invitons en sus de l’information médiatique, des personnes et des catégories cibles. Mais souvent il n’y a pas foule dans les séminaires car cela s’adresse à des spécialistes ou des professionnels et dont l’intérêt repose sur les échanges. Mais il est vrai que le travail du chercheur aujourd’hui n’est plus ce qu’il était auparavant, c’est à dire plus centré sur des questions définies uniquement par les scientifiques et sur une demande plutôt individuelle. Aujourd’hui, les choix des thèmes proviennent de diverses sources, identifiées au sein de programmes nationaux de recherche et dont la mise en œuvre est le fait, d’un travail collaboratif et pluridisciplinaire. La recherche a besoin d’être consolidée et les chercheurs, de se constituer en communauté, afin de s’assurer de la crédibilité des résultats à travers l’évaluation des outils méthodologiques. C’est pour cela qu’il y a un temps pour tout.
Quant au Crasc, nous œuvrons depuis sa création, il y a 20 ans déjà, à effectuer toutes recherches présentant un intérêt pour l’avancement des sciences sociales et humaines en Algérie et contribuer à la valorisation de leurs résultats tout en assurant la formation, le perfectionnement et la qualification des chercheurs et du personnel de soutien à la recherche et en développant la recherche fondamentale et appliquée en anthropologie sociale et culturelle, en liaison avec les besoins du développement national.

Pourquoi les sociologues n'interrogent pas un peu plus souvent le champ sportif pourtant si riche d'enseignements vu sous cet
angle ?

 Vous avez raison, il existe encore beaucoup de sujets  insuffisamment investis. Pour la sociologie du sport, nous avions un chercheur Djamel Boulebier, qui s’est spécialisé dans cette sociologie. Malheureusement, il est décédé. Un numéro de la revue Insaniyat lui  a été dédié dont il assurait la coordination. Il s’agit du n°34 oct-déc 2006 portant sur « Le sport, phénomène et pratiques ». Bien sûr, d’autres chercheurs en dehors du Crasc, s’intéressent aux pratiques sportives dans l’histoire algérienne, Youcef Fates par exemple.
 
 Enfin et en fonction de votre expérience personnelle et du feed-back de toutes les rencontres organisées par vos soins notamment, avez-vous l'impression que les choses bougent vraiment ? Si oui, comment et avec quels instruments en mesurez-vous l'impact ?

Nous pouvons affirmer que les résultats obtenus dans certains projets de recherche et mis à disposition, ont rencontrés un intérêt au niveau de certains secteurs économiques et sociaux. Mais souvent, ces résultats restent en circulation à l’intérieur du champ académique. Cependant l’explosion quantitative des universités, ne pouvait ne pas avoir de répercussions sur les conditions de prise en charge des étudiants sur le plan matériel et pédagogique. Parmi les déficiences majeures, la baisse de la qualité de l’enseignement, le manque, voire l’absence de mesures de contrôle de la qualité et de l’accréditation, la faiblesse dans l’autofinancement des établissements d’enseignements supérieur et de recherche, des relations très lâche avec le monde économique et des déficits en matière d’exercice de l’autonomie et de libertés académiques. La faible maîtrise des outils linguistiques et l’absence d’ouverture (au sein des universités) sur les langues étrangères handicapent encore plus la réelle maîtrise des savoirs.
Or, c’est dans ce contexte que la production des connaissances et leur maîtrise joue un rôle déterminant. L’accroissement des savoirs et leur complexification, la diversification dans les modes d’accès à ce savoir (internet, virtuel, à distance) font de la connaissance et de sa maîtrise l’instrument essentiel de l’accès et du maintien de la croissance sociale et économique. Les conditions nécessaires pour y accéder sont un système éducatif de qualité en mesure de produire le personnel qualifié à même d’être des producteurs de savoir. C’est loin d’être tout à fait le cas non seulement en Algérie, mais un peu partout dans le Monde arabe, en Afrique et ailleurs, où les sciences sociales peuvent être considérées comme le parent pauvre du système de formation universitaire.

Propos recueillis par
Amar Zentar


“L’avenir des sciences sociales dans le Monde arabe” en débat

A trois à savoir le Crasc, le « Centre des études de l’unité arabe » et « l’Association arabe de sociologie », ils ne seront vraiment pas de trop pour justifier, au mieux, l’intitulé de ce congrès avenir des sciences sociales dans le Monde arabe », prévu les 20, 21 et 22 mars courant à Oran et dans l’enceinte même de l’instituition co-organisatrice. Du beau monde en perspective...
C’est en explorant les fonds sociaux de manière scientifique et pédagogique que l’on est en mesure de mieux comprendre et cerner « la configuration » d’une société donnée. Et la nôtre ne saurait échapper à ce préalable : aller au fond des choses pour décrypter, au mieux, les nouvelles réalités. Tout ceci pour dire que « la pratique des sciences sociales dans le Monde arabe a connu des mutations capitales, le nombre grandissant d’institutions universitaires dispensant cette discipline faisant foi »... Mais au-delà du constat quelque peu flatteur pour l’ego collectif, il va sans dire que le labeur se heurte encore à certains aspects lacunaires. Dont des barrières réelles et artificielles qui restent encore à lever sinon éliminer pour offrir d’autres perspectives et opportunités aux chercheurs de notre sphère d’appartenance commune notamment.
Sphère qui s’organise à la faveur particulièrement du dynamisme du mouvement associatif dont « l’Association arabe de sociologie » et le « Centre des études de l’unité arabe », outre, bien entendu tous les efforts déployés en ce sens par le « Centre national de recherche en anthropologie sociale et culturelle », Crasc par abréviation. Dans cette optique il y a lieu de souligner la parution d’un ouvrage arabe de référence « vers une sociologie arabe » en 1985 à inscrire à l’actif de « l’Association arabe de sociologie ». Tandis que dans le même esprit tendant à s’ouvrir d’autres pistes et horizons de recherche le Crasc programmera deux colloques majeurs durant les exercices 87-88 et à Oran pour rappel, intitulés respectivement « Aspect des sciences sociales dans le Monde arabe » et « tendance des sciences sociales dans le Monde arabe ». Nonobstant un symposium daté de 2004 sous le générique « l’état des savoirs en sciences sociales et humaines en Algérie ». Au vrai, il existe une véritable synergie entre ces trois manifestations de niveau fort relevé « l’évaluation ainsi que la mise en perspective de ces disciplines ».
Or et chaque société sécrétant les valeurs qu’elle mérite n’est-ce pas, les pesanteurs sociales se veulent encore tenaces, voire, par endroits, féroces d’où la persistance du fameux syndrome des interdits politiques et religieux, véritable casse-tête algérien en ce qu’ils obstruent la pensée sinon l’enveloppent encore d’un épais brouillard... Et on ne sait que trop que science sans conscience n’est que ruine de l’âme... Par ailleurs, on est en droit de se poser quelques petites questions dont on appréciera ou non la pertinence. Par exemple celle-ci : pourquoi de telles joutes intellectuelles sont-elles confinées aux seules enceintes universitaires ? Et, par association d’idées, : pourquoi ne pas les élargir ?
A. Zentar

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