Culture

mercredi 19 dcembre 2018

FERNAND IVETON : Mort pour l’indépendance de son pays, l’Algérie

PUBLIE LE : 18-12-2011 | 0:00

 Avec l'exécution, le 11 février 1957, de Fernand Iveton, sur l'échafaud dressé dans la nuit à la prison de Barberousse, le bourreau Maurice, Meyssonnier, descendant d'immigrés européens, patron de bar de son état, était à sa treizième victime parmi les patriotes algériens.

Fernand Iveton était lui aussi descendant d'immigrés européens. « C'était un pied noir typique : père  français, mère espagnole », écrit son avocat, membre du PCF, Joë Nordmann, dans son livre Aux vents de l'histoire, paru aux éditions Actes sud, en 1996. Mais « celui-là n'est pas comme les autres », avait dit, un jour, Didouche Mourad à son ami Ahmed Akkache. « S'il y en avait beaucoup comme lui, cela aurait changé bien des choses ». C'était au quartier de La Redoute, vers la fin des années 1940. Par « les autres », Didouche Mourad désignait ceux qui, contaminés par le racisme, formaient la communauté française. « Cette société des "Français d'Algérie" dont parle Henri Alleg dans son livre La Guerre d'Algérie. Si diverse et si contradictoire, écrit-il, (elle) avait au moins une certitude commune qui faisait la force idéologique et politique de la grosse colonisation. Elle ne jouissait de ces "privilèges", pour aussi misérables qu'ils fussent, que parce qu'elle était l'heureuse élite, celle à qui la providence avait confié la tâche de régner sur les indigènes. Cela chacun l'apprenait avant même de savoir lire." L'éducation familiale du mépris de l'indigène fut relayée par l'école. L'école française a grandement contribué à la construction et à la diffusion du racisme avec notamment l'institution de la section "A" pour les enfants européens et la section "B" pour les indigènes, et à travers les livres et les manuels scolaires, car, comme l'écrit Aimé Césaire, « Il n'y a pas de colonialisme sans racisme ».
         Au quartier populaire du Clos-Salembier où il est né le 12 juin 1926, Fernand Iveton était connu pour ses solides convictions communistes et très estimé, pour sa droiture, par les militants du PPA-MTLD qu'il côtoyait au syndicat des gaziers-électriciens de la CGT. Il aimait l'ambiance sportive. Le samedi après-midi, on le trouvait sur un terrain de football avec ses camarades de travail, Algériens et Européens, portant les couleurs du club corporatif de l'EGA, affilié à la Fédération gymnique et sportive du travail (FSGT), raconte son camarade du parti, Maurice Baglietto. Le dimanche, à la sortie du stade, avec ses camarades de la section du PCA du Clos-Salembier, il vendait à la criée l'hebdomadaire Liberté, organe du Parti communiste algérien auquel il adhéra à l'été 1946. Chaque semaine, par la plume de son rédacteur en chef, Ahmed Akkache, Liberté développait l'idée de l'indépendance nationale Fernand Iveton y croyait. Il avait foi en une Algérie indépendante, juste et solidaire. Il avait suivi le chemin choisi par son père, militant communiste et syndicaliste, ouvrier à la société d'électricité Lebon avant qu'elle ne soit nationalisée en 1946. Il retrouve, au début de l'année 1950, à l'école élémentaire du Parti, Henri Maillot qu'il connut au Mouvement des jeunesses communistes et à l'Union de la jeunesse démocratique algérienne (UJDA).
         
l Sur le terrain des luttes ouvrières

Fernand Iveton acquit les principes de liberté et d'indépendance nationale au cours des luttes ouvrières menées côte à côte avec les travailleurs musulmans, en grande majorité des militants du PPA-MTLD. C'est sur le terrain des luttes ouvrières et politiques, qui connurent un essor formidable entre 1947 et 1954, qu'il faut chercher les racines  de son intégration à la nation algérienne. Le principe de l'indépendance nationale — plus précisément l'idée de séparation — était loin d'être partagé par tous les adhérents d'origine européenne du PCA, malgré les efforts d'éducation politique prodigués par leur parti qui, d'ailleurs, « se demande, dans un de ses écrits, si les efforts nécessaires faits en la direction des travailleurs européens, y compris les efforts de réflexion, d'élaboration, n'ont pas été effectués au détriment de ceux prioritaires en direction des masses algériennes. » Seule une élite a pu se dégager de la mentalité colonialiste, souligne le PCA dans le document Essai sur la nation algérienne. Iveton était de cette élite. « Il avait très tôt assimilé cette notion d'indépendance, témoigne Henri Alleg, à l'image d'autres Européens militants du PCA, comme Henri Maillot, Maurice Laban, Maurice Audin et d'autres. La seule issue, à ses yeux, pour les Européens, était de se détacher du système colonial. » Il s’engage dans la lutte armée, dès la création, en 1955, des Combattants de la libération — la branche armée du PCA — puis, à sa dissolution, en juin 1956, dans l'ALN. Il fit partie du groupe de fidas du Ruisseau dirigé par M'Hamed Hachelef. Leur objectif, clairement exprimé, était, selon l'idée émise par Fernand Iveton qui connaissait bien les lieux, de placer des bombes sous les tuyaux à un endroit choisi pour que les dégâts empêchent l'usine de fonctionner, privant ainsi Alger d'électricité, comme témoigne Jacqueline Guerroudj, ancienne condamnée à mort, dans son livre Des douars et prisons. Jacqueline Guerroudj était chargée de remettre à Fernand Iveton les deux bombes réglées par Abderrahmane Taleb pour exploser à 19 h 30, lorsque l'usine est vidée de son personnel. Mais sa musette ne pouvant les contenir toutes les deux, il n'a pu en prendre qu'une seule. En arrivant à l'usine, il mit sa musette dans son placard. Son contremaître qui le surveillait, a entendu le "tic-tac" et prévenu la police. Fernand Yveton est arrêté et embarqué au Commissariat central d’Alger.
                             
l «L’Algérie libre vivra»
Nous sommes le mercredi 14 novembre 1956. Durant trois jours, il  est soumis à d'atroces tortures, tortures qu'il relate dans un Mémoire qu'il remit à son avocat, Joë Nordmann. Le 25 novembre 1956, il est condamné à mort par le Tribunal militaire d'Alger «au motif qu’il avait voulu faire sauter Alger», selon les propres mots de Jacques Soustelle, ancien gouverneur d'Algérie. Le procès se déroule dans un climat de haine raciale, alimenté et dirigé par des groupes fascistes, partisans féroces de l’Algérie française, qui avaient créé en janvier 1956 un comité de Défense et d'Action pour l'Algérie française et qui, plus tard, formèrent l’OAS sous la direction du général Salan.  Le 11 février 1957, soit 80 jours à peine  après son procès, la lame de la guillotine, symbole de la barbarie fasciste, s’abat sur son cou. Dans le couloir qui le conduit à l'échafaud, Fernand Iveton lance un vibrant « l’Algérie libre vivra ».
 C'est un des descendants de ces oiseaux de proie qui se sont abattus sur nos rivages dès 1831, comme l’écrit le PCA en 1958, « des trafiquants, aventuriers, spéculateurs, pègre des ports méditerranéens de France, d’Espagne, d’Italie, de Grèce, de Malte… », Maurice Meyssonnier, qui fait tomber la lame. Le recours en grâce lui avait été refusé le 10 février 1957 par le Président de la République, René Coty, en accord avec le garde des Sceaux, François Mitterrand et le secrétaire général de la SFIO, Guy Mollet, président du Conseil. C'était le moment où, à l'Assemblée générale de l'O.N.U., était inscrite "la question algérienne". Guy Mollet avait adressé une lettre à cette institution (publiée par les quotidiens en Algérie) pour dire que la guerre d'indépendance était dirigée par les communistes. Il voulait créer un climat général de peur en exagérant la participation des communistes dans la guerre de Libération. Faire peur également au FLN qui misait sur l'ONU. Pour le gouvernement français, la décapitation rapide  du communiste Fernand Iveton devait absolument servir d'exemple. Elle fut effectivement un exemple. Un exemple qui a « éclairé la route » de milliers d’autres patriotes dans la lutte pour briser les chaînes de la servitude. Au greffe, calme et détendu, il prononce ces paroles recueillies par son avocat : "La vie d'un homme, la mienne, ne compte pas. Ce qui compte, c'est l'Algérie, son avenir..." Paroles qu'il laisse comme un message aux générations qui vivront dans l'Algérie indépendante. De cet homme aux vues lointaines, Joë Nordmann a gardé un souvenir fervent. « Sa droiture, sa clarté d’esprit, sa fidélité aux principes de liberté et d’indépendance m’impressionnèrent beaucoup lorsque, pour la première fois, je le rencontrai à la prison Barberousse d’Alger. Il avait trente ans », écrit-il. Un souvenir partagé par ses compagnons d'armes de l'ancienne Zone Autonome d'Alger, à laquelle il a appartenu, qui, chaque année, se recueillent sur sa tombe, au cimetière de Saint Eugène (aujourd'hui Bologhine), évoquant son courage exceptionnel. De son côté, l'organisation nationale des moudjahidine, à travers l'association "Machaal ech Chahid (le Flambeau du Martyr)", a tenu, l'an dernier, à Alger, une conférence, portant sur son glorieux parcours. "Le personnage de Fernand Iveton, héros modeste et clairvoyant... imprégné d'un idéal communiste qui l'a conduit à la lutte anticolonialiste et à l'adhésion au FLN... méritait une étude", souligne Jacqueline Guerroudj dans son ouvrage. Un chapitre important lui est consacré  dans un Mémoire de licence soutenu en juillet 2011, par deux étudiantes de l’institut des sciences de l’information de l'Université d'Alger, sur l'engagement des Algériens d'origine européenne.
 Mohamed Rebah
 

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