Culture

samedi 15 dcembre 2018

Rencontre avec le musicologue et chef d’orchestre Fayçal Benkalfat

PUBLIE LE : 20-10-2011 | 0:00

De notre envoyée spéciale à Tlemcen : Kafia Aït Allouache

D’abord, parlez-nous un peu de cet orchestre ?
C’est un orchestre qui a été formé à l’initiative de Madame la ministre de la Culture, Khalida Toumi, qui voulait un orchestre qui puisse suivre tous les hommages. Cela rentre dans le cadre des hommages qu’on rend aux grands maîtres des différentes écoles, d’Alger, de Constantine et de Tlemcen.  L’orchestre est constitué des meilleurs musiciens de Tlemcen. On a travaillé depuis une année pour mettre en place toutes ces activités. Parmi les musiciens, citons les solistes Karim Boughazi, Brahim Hadj Kacem, Meriem Ben Allal, Réda Ben Hmidate et Rim Hakiki. Pour le dernier hommage, on sera rejoint par Zakiya Kara-Torki et Dalila Mekader qui vient spécialement pour la clôture de ces hommages.

Et à propos de l’hommage consacré aux cheikhs Mostefa et Kheireddine Aboura ?
Aujourd’hui, on rend hommage à deux grands maîtres, Kheireddine et Mostefa Aboura qui sont de véritables géants. A chaque hommage il y avait le père et le fils et ces gens ont travaillé certainement sur la durée, dans la continuité, et ce, pendant près d’un siècle. Ils ont effectué des travaux, uniques au Maghreb, et peut-être même dans le Monde arabe. C’est un travail d’étude systémique de la musique arabe, ce qui était révolutionnaire par rapport à leur époque, d’autant que leur travail consistait à transcrire la musique classique algérienne. Ils ont fait cela entre 1813 et 1920. Ils nous ont laissé un véritable corpus de plus de 300 partitions concernant le patrimoine national. On peut dire qu’il n’ y a pas d’équivalent concernant la musique classique dans le monde arabe.

Vous étiez chargé d’une recherche et de la récolte d’informations sur la vie et le monde musical de ces maîtres, que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?
Effectivement. Je précise encore une fois que c’est sur décision de Madame la ministre de la Culture. Dès qu’elle a pris connaissance de l’existence de ces documents, elle m’a chargé d’en faire l’étude, la collecte, ainsi que de mettre de l’ordre dans toutes ces archives.
J’ai entamé le travail de scanning, de classement… Nous avons des milliers de documents prêts  à être exploités en milieu universitaire, au niveau de la recherche institutionnelle dans les différents centres musicaux. Il y aura aussi un centre de recherche qui sera installé au palais de la culture Imama de Tlemcen et qui se chargera de l’étude de la musique andalouse.  Dans ces centres et bien d’autres, il y aura de la matière à étudier. En plus, ce sont des pièces inédites que nous avons trouvées et qui vont enrichir encore plus le patrimoine national.

Comment jugez-vous cette expérience ?
C’est une expérience fabuleuse ! J’ai toujours dit que c’est l’équivalent d’une grande découverte archéologique au niveau national. Cela place aussi l’Algérie au sommet de la hiérarchie arabe sur le plan de la transcription des études systémiques de la musique. C’est un bonheur de voir que nos grands-parents ont fait des travaux fabuleux. C’est pour quoi on espère être dignes de ce qu’ils ont accompli et que nous devons accomplir, sans trop rêver, presque aussi bien qu’eux.

Etes-vous sur d’autres recherches qui vont dans le même sens ?
Oui, mais on est déjà sur ces travaux qui ont la priorité et leur importance. Cela ne nous décourage pas quant à d’autres découvertes de travaux qui ont été faits dans le passé. Je crois vraiment que nous avons touché le jackpot en ce qui concerne les travaux historiques sur la musique traditionnelle et la musique classique algérienne.

Quel en est l’objectif principal ?
L’objectif principal est d’abord de mettre tout cela à la disposition de nos enfants. Sur le plan identitaire, où je trouve qu’il y a un problème, cela va les rassurer en sachant qu’ils appartiennent à de très vieilles traditions, que leurs ancêtres ne manquaient pas d’intelligence. Ils ont pu laisser un héritage patrimonial durant la période coloniale même. Ils ont commencé dès le 19ème siècle à travailler pour l’indépendance du pays, d’une façon très intelligente et très subtile. Ils ont formé des générations d’intellectuels qui ont été un exemple pour plusieurs générations post-indépendance.     

Que pouvez-vous dire de ces maîtres de la musique andalouse ?
C’est ma référence. J’ai une très grande admiration  pour tous ces gens-là qui ont été fabuleux et qui ont travaillé dans la dignité, la discrétion, et surtout l’adversité.

Durant les années 80, vous avez travaillé avec beaucoup de chanteurs du raï, tels que Khaled, Zahouania… Pourquoi ce changement ?
Effectivement, j’ai travaillé avec ces artistes ainsi qu’avec Rachid Baba Ahmed . On a pratiquement inventé le raï moderne, le raï studio. Par la suite, et depuis le début des années 90, je pensais qu’il y avait un manque et un problème avec tous les événements que le pays a connus pendant la décennie noire, qu’il fallait faire un travail sur notre identité, notre histoire. Pour le musicologue que je suis, la priorité était d’abord de faire des travaux de recherche concernant l’histoire et le patrimoine national. Pour cela, les résultats sont au-delà de nos espérances.

Vous avez eu deux expériences différentes, dans deux styles différents : le raï et l’andalou. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?
C’est une expérience magnifique, on a découvert des talents fabuleux, comme Cheb Khaled qui est un talent inouï, il l’est jusqu'à présent, et malgré le succès qu’il a eu, je trouve qu’il est sous-estimé sur le plan artistique. Pour  la simple raison que c’est un véritable génie par ce qu’il avait un potentiel incroyable au niveau de la technique. Il aurait pu faire mieux, par exemple travailler sur le patrimoine, chanter les grands textes de l’aâroubi, du malhoun, du hawzi… Ces deux écoles sont riches et la richesse de la musique algérienne est prodigieuse. Il y a de très beaux textes qui ne demandent qu’à être exploités et à être découverts et mis à la disposition du plus large public.
Propos recueillis par K. A. A.   
 

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