Nation

vendredi 13 dcembre 2019

Maître Fatma-Zohra Benbraham, à propos des essais nucléaires de Reggane, à notre Forum de la mémoire : « J’irai à la cour pénale internationale pour revendiquer les droits des victimes »

PUBLIE LE : 14-02-2019 | 0:00

Le forum de la mémoire, initié par l’association Machaâl Echahid et le quotidien El Moudjahid,  a fait une halte, hier, sur l’épineux et très lourd dossier des essais nucléaires effectués  par la France dans le Sud du pays.

«La France a effectué en Algérie, entre 1960 et 1966, 57 expérimentations et explosions nucléaires. 4 explosions aériennes dans la région de Reggane, 13 explosions souterraines à In Ecker, 35 essais complémentaires à Hammoudia, dans la région de Reggane, et 5 expérimentations sur le plutonium dans une zone à In Ecker, située à 30 km de la montagne où ont eu lieu les essais souterrains et dont le nuage radioactif issu de l’explosion a dérivé jusqu’en Espagne, Italie...», a rappelé l’invitée du Forum de la mémoire, l’avocate Fatma-Zohra Benbraham, qui s’est investie, depuis des années, dans la défense des victimes et qui revendique leur indemnisation, pour ce qu’elle considère comme « crime contre l’humanité ».
L’avocate nous révèle que le travail de la commission mixte (Algérie-France) chargée du dossier des essais nucléaires français, dont elle est membre, est « presque gelé », car « après trois ou quatre réunions, aucune autre rencontre n’a été programmée, alors que, du côté français, on se contente aujourd’hui d’une simple reconnaissance politique de cette tragédie, sans volonté réelle d’aboutir à des résultats », dira-t-elle.
L’invitée de notre forum nous révèle d’ailleurs qu’elle compte se joindre très prochainement au dirigeant indépendantiste polynésien Oscar Temaru, qui a intenté un procès devant la Cour pénale internationale (CPI) contre la France, en raison des essais nucléaires en Polynésie.
« L’ancien président polynésien m’a saisie par courrier, en affirmant que les Algériens et les Polynésiens doivent mener ensemble ce combat contre ce crime perpétré par la France dans les deux pays, et j’ai accepté, en tant qu’avocate des victimes de ces essais nucléaires, d’aller devant la Cour pénale internationale avec les représentants de la Polynésie pour revendiquer l’indemnisation des Algériens victimes de cette tragédie », annoncera l’avocate, convaincue que c’est le seul recours qui reste pour  ces populations qui souffrent jusqu’à ce jour des conséquences de ces expériences nucléaires.

L’efficacité contestable de la loi Morin

«L'aboutissement à une reconnaissance politique des essais nucléaires du colonisateur français dans le Sud algérien est le fruit de nombreuses années d'un travail colossal entrepris avec plusieurs parties, dont les victimes de ces explosions et des juristes français, mais aujourd’hui cette reconnaissance ne suffit plus», a souligné Me Benbraham. Au terme de longues années de lutte pour la reconnaissance face aux dénis véhéments de responsabilité de l’État français, une lueur d’espoir s’est finalement présentée en 2010, avec la mise en application par le gouvernement français d’une loi prévoyant le versement d’indemnités pour les victimes des essais nucléaires français en Algérie. «Toutefois, la loi Morin a soulevé, à bien des égards, plus de controverses qu’elle n’a livré d’indemnisations», dira Me Benbraham.
Pour l’avocate, «l’efficacité contestable de la loi Morin tient, en grande partie, au secret que maintient le ministère de la Défense sur ses enquêtes afférentes aux questions nucléaires : l’impossibilité d’accéder aux dossiers exclut toute possibilité d’enquête exhaustive et par là même toute possibilité de compensation». Selon Me Benbraham, la France ne pourra réparer son injustice à l'égard des victimes de ses essais nucléaires en Algérie que si elle revoit la loi de 1963, de sorte qu'elle prévoie l'indemnisation des victimes habitant sur un périmètre de 1.400 km et une nomenclature de 36 maladies, ainsi que l'inclusion des victimes de la période postindépendances. Ces revendications ne sont nullement exagérées, précise l'invitée d'El Moudjahid. «Car les victimes des essais nucléaires ont été enregistrées même dans le Nord du pays. Pis encore, ces dernières continuent à être enregistrées jusqu'à maintenant», dira-t-elle.
Me Benbraham, qui est revenue auparavant longuement sur le début du combat pour l'indemnisation des victimes des essais nucléaires pour la première fois en Algérie, soit en 2001, a exhorté les autorités publiques à instaurer la journée du 13 février Journée nationale des victimes des essais nucléaires.

La France, appelée à assumer  sa responsabilité

Intervenant de son côté, le président de l’Association 13 février 1960, M. El Hamel Bounaâma, dira que «les retombées des essais nucléaires n'ont épargné ni l'humain, ni les animaux, ni la végétation», ajoutant que son association «va demander désormais à la France à ce qu'elle indemnise toutes les victimes » et de «remettre aux habitants du Sud le plan des régions touchées par la radioactivité pour une prise en charge immédiate et sérieuse des déchets résultant de ces essais nucléaires».
A cet effet, il indiquera que «cette responsabilité incombe à la France qui garde toujours les cartes de ces essais», qu'il a qualifiés de «tragédie humaine qui perdure». Ainsi, il a demandé d'effectuer «des études scientifiques» pour déterminer la liste des pathologies induites par ces explosions, en vue de permettre aux médecins de chercher les thérapies appropriées, notamment avec l'enregistrement d'«un cas d'atteinte de plusieurs types de cancers», outre «la difficulté de diagnostic d'autres types de maladies dues à ces essais». Pour sa part, l'historien Mohamed Zeghidi, qui faisait partie de cet important panel d’intervenants, a qualifié ces essais des «plus importants qu'a connus le monde», appelant lui aussi à la nécessaire exploitation des résultats de la recherche scientifique qui a été réalisée au niveau des établissements universitaires, tant celle à caractère médicale que sociopsychologique, et ce, en vue d'assurer un accompagnement «incluant toute la population des régions touchées par ces explosions».
Farida Larbi