Histoire

mercredi 19 dcembre 2018

Récits de la Bataille d’Alger par Yacef Saâdi : L'armée française et la Guerre d'Algérie

PUBLIE LE : 15-06-2011 | 18:51

Le rôle révélateur que joua la Bataille d'Alger est assez significatif du tournant historique que devait prendre par la suite l'ancienne puissance coloniale pour remettre de l'ordre dans ses affaires publiques.
Ce que coûta cette guerre en hommes et en matériel, ce qu'elle paralysa comme facultés d'adaptation et d'expansion culturelle, scientifique et économique, ce qu'elle anéantit comme principes, idéaux et libertés chèrement arrachés au cours des âges, cela, l'armée n'en a eu cure...

La «vraie Bataille d’Alger» par son indigence  politique incline à cacher la tendance manifestée par l'armée d'avoir à s'occuper seule du destin de l'Algérie.
Dans ce climat perturbé, les unités d'intervention couvertes par une immunité sans pareille conférée par les pouvoirs spéciaux, s'enfoncèrent dans la mêlée. Il était urgent pour Lacoste et pour le gouvernement français, de gagner l'armée au pouvoir avant de gagner l'Algérie à la France. “Le pire est au moment d'être atteint  : la loi va se faire complice du crime.... Aucun français d'aujourd'hui ne saurait arguer de son ignorance. L'histoire dira que la torture a été rétablie en France par ceux qui se sont tus». Sans équivoque, le regretté François Mauriac fixa pour toujours le moment horrible et hallucinant de la guerre.
Le Général Allard, commandant de la 10ème région militaire d'Alger, vivement contrarié par les propos du grand écrivain, adressa une lettre au général Salan, commandant en chef des forces armées en Algérie pour protester contre les campagnes de presse visant l'armée et soulignant que ce genre de dénonciation dont les forces de l'ordre furent victimes «sans qu'aucun démenti officiel ne vienne mettre fin à ces accusations mensongères». (Vraie Bataille d'Alger, p . 258).
Ce passage est à lui seul révélateur du ressentiment et de la complicité qui régnaient alors entre les différents dirigeants  politiques et militaires
Jacques Massu, qui impute la crise de l'armée à l'insuffisance politique de son gouvernement, ira jusqu'à dire que si certains soldats ont dévié de la discipline traditionnelle c'est parce que le pays, par la voix de leurs chefs, a bousculé profondément leur conscience en leur imposant une tâche policière laquelle «leur a fait découvrir les doubles jeux menés par certains personnages proches du gouvernement, les tractations politiques, les intérêts particuliers, toutes choses qu'ils n'auraient jamais dû connaître pour leur santé morale» «V.B.A, p . 154.

L’armée au-dessus des lois
Cette tâche policière, digne de ses unités d'élite, lui était dévolue pour réduire au silence la place forte d'Alger.  Ce fut même là, nous disait-il, un des choix rapides que la providence ou le destin me mirent dans l'obligation d'effectuer «V.R.A. p. 11»
Cette affirmation fataliste prend un relief saisissant quand on l'oppose à la première qui rejette cyniquement sur les autres une responsabilité qu'il fut seul - et dans un but de carrière - capable d'accepter. Beaucoup de ses pairs l'auraient refusée, reconnaît-t-il lui même. Que comprendre ?
La raison de la guerre menée en Algérie fait soutenir à l'armée une position de chantage dirigé contre l'autorité qui la commande. Elle veut se placer au-dessus des lois qui régissent son pays.
Tout citoyen français, soucieux de l'avenir de son pays ou de quelque autre principe , qui s'insurgerait contre une telle tendance - à quelque niveau de la hiérarchie politique ou morale qu'il soit-  relèverait de l'autorité militaire et courait le risque infamant d'être taxé de traître.
Même le gouvernement semble avoir perdu le droit d'empêcher l'armée de continuer son œuvre de «pacification».
L'armée en Algérie est troublée par le sentiment de sa responsabilité à l'égard des hommes qui combattent et qui risquent un sacrifice inutile si la représentation nationale n'est pas décidée à maintenir l'Algérie française, comme le préambule de la Loi - Cadre le stipule «L'armée française d'une façon unanime, sentirait comme un outrage l'abandon de ce patrimoine national.
Je vous demande de vouloir bien appeler l'attention du président de la république sur notre angoisse que seul un gouvernement fermement décidé à maintenir notre drapeau en Algérie peut effacer». Signé Salan (Pierre Beyssade - La guerre d'Algérie, Editions Planète p 129).
La crise politique qui a pris de l'ampleur a rejailli sur l'armée de la manière la plus attendue. En effet, elle pose nettement ses conditions pour se retrouver en accord profond avec le pays et gagner sur ses arrières une espèce de victoire indispensable.

Le bombardement de Sakiet Sidi -Youcef
Après la chute du gouvernement Bourgès - Maunoury, Felix Gaillard cédant à la pression militaire exercée sur lui accorda le 2 janvier 1958 le « droit de suite» qui aura pour résultat le bombardement de Sakiet  Sidi - Youcef (Tunisie), aggravant la position diplomatique française déjà compromise.
L'Algérie colonisée était nettement consciente que cette guerre qui lui était faite était traversée de courants multiples et dangereux. C'est pour cela que la bataille d'Alger fut peut-être la bataille d'arrière - garde que livra pour son propre compte l'armée, non pas tant contre le désordre algérois de quelque manière qu'il se soit manifesté. Mais contre l'ordre parisien, instable et frappé de paralysie politique. Ce n'est pas la guerre civile entre les communautés musulmane et française qui a requis les talents policiers au général Massu. La vérité semble ailleurs quand, en 1960, deux de ses compagnons d'armes, Argoud et Broizat, vinrent un jour à Montargis l'entretenir d'un fameux serment, prêté publiquement par lui de garder l'Algérie à la France. C'était un 13 mai 1958, au forum d'Alger.  Ils voulaient l'engager à respecter, comme ils étaient eux - mêmes, avec d'autres , décider à le faire.  Ils (les pieds-noirs) devront apprendre à porter un fez! devait -t il déclarer.
Paul Hennisart, qui rapporte cette anecdote dans son livre «les combattants du Crépuscule » (p . 60 ), note aussi que Massu, sous des formules bourrues, cachait un certain don théâtral . Et les colonels prirent congé découragés . Ma fidélité à de Gaulle, dira Massu ne vient pas de mon avancement, mais cette fidélité a eu quelque constance ? En mai 1968 n'a- t'on pas encore pensé à lui pour « pacifier » dans Paris révolté '7 « Robert Lacoste , ministre - résident, et le Général Salan, commandant supérieur inter armée, me recommande la fermeté et la rapidité » ( V.B.A. p. 33 ) . C'est dans ces deux mots qu'on retrouvera la consigne haut placée et responsable de tout le travail de répression qui sera l'unique bilan de la Bataille d'Alger.

Les ignominies   de «la foi jurée»
On peut concéder malgré tout, à ce général qui « fonce » c'est lui qui le dit - que cette partie jouée contre la montre n'aurait été la sienne comme homme du devoir s'il n'avait décidé de la mener selon les règles qu'il était seul à dicter.  Ce faisant, ce chevronné de la science contre - révolutionnaire a bien perdu là, ou laissé se perdre, pour toujours, les meilleurs officiers de son armée
Plus d'un parmi cette cohorte d'officiers supérieurs - qui se trouvent tous dignes de ses éloges dans son livre - sera surpris par son aisance inquiétante qu'il affiche lorsqu'il a parlé d'eux. Tous ont jeté leur tablier pour assumer, contre les servitudes de l'uniforme, le devoir de la foi jurée Challe, au cours de son procès ouvert devant la Haute Cour de justice, dira : « Nos officiers et sous - officiers ont juré » (Beyssade, p. 217) « Alors on nous dit, continuera Challe, obéissance, oui, discipline, oui, devoir jusqu'à la mort et jusqu'à la mort inclusivement, mais pas jusqu'au parjure dix fois , cent fois répété  , parce que tout de même nous ne nous sommes pas des animaux domestiques, mais des êtres humains et qu'il n' y a pas de raison d'Etat, il n' y a pas de loi au monde qui puisse obliger un homme à faire du parjure son pain quotidien «Beyssade p. 217). Salan , aussi ne manquera pas de dire au cours de son procès que «en acceptant de mener la lutte clandestine, ce n'est pas une décision politique qui est prise . J'ai simplement été rappelé au service non par une convocation officielle, mais par le serment que j'avais prêté .  ( J, M. Théolleyre.
«Ces procès qui ébranlèrent la France», ( Grasset 1966  p. 288 )
Quant au lieutenant Degueldre, chef des réseaux Delta, à l'époque de l'O.A.S. . à Alger, il dira lui aussi à ses supérieurs après la semaine qui suivit les barricades «Vous avez fait serment de conserver l'Algérie à la France . Ce serment,  je le tiendrai . Et j'irai jusqu'au bout.» , (Henissard. p 165 ). Ce« combattant du crépuscule » a été fusillé juste au lendemain de la proclamation de l'indépendance de l'Algérie
La cause de ces militaires, cause perdue, n'a pas arrêter leur élan et ce qu'il leur en coûta par la suite vaut mieux que toutes les fleurs de Montargis ( localité en France où résidait Massu ). S'ils furent nos ennemis, dans une bataille sans quartier, ils ne furent pas parjures.
Prison, exil, condamnation à mort et mille autres avanies attendaient ces « soldats perdus » sans les repousser ni les intimider.
Parce qu'ils ont accepté, pour eux et contre eux, une règle de jeu qu'ils ont façonnée et mis au point sous le ciel implacable de nos Casbah et nos djebels, un combattant algérien ne les regardera jamais avec mépris même si l'Algérie indépendante et libre ne leur doit aucune reconnaissance.
Y. S.

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