lundi 24 septembre 2018 11:33:16

M. Masaya Fujiwara, ambassadeur du Japon à Alger : « Notre objectif est de contribuer au développement durable de l’Afrique »

La 6e Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique s’est tenue, les 27 et 28 août dernier, au Kenya. Nous avons saisi cette occasion pour nous entretenir avec M. Masaya Fujiwara, ambassadeur du Japon à Alger pour évoquer la stratégie nippone en Afrique et les perspectives de cette coopération.

PUBLIE LE : 14-09-2016 | 0:00
Ph. Wafa

La 6e Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique s’est tenue, les 27 et 28 août dernier, au Kenya. Nous avons saisi cette occasion pour nous entretenir avec M. Masaya Fujiwara, ambassadeur du Japon à Alger pour évoquer la stratégie nippone en Afrique et les perspectives de cette coopération.

La Ticad (Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique),  lancée en 1993, est devenue l’un des principaux forums sur l’avenir du continent. La 6e Conférence s’est tenue, les 27 et  28 août dernier, au Kenya. C’est une première. Pourquoi cette délocalisation ?   
C’est une bonne question. Depuis 2010, nous organisons cette conférence avec l’Union africaine, qui est coorganisateur avec le Japon.  Et c’est à la demande de notre partenaire africain que nous avons décidé d’organiser cette conférence en Afrique. Le choix du Kenya est aussi celui de notre partenaire africain. Cela a été un grand succès. Plus de 10.000 personnes ont participé. Il y avait aussi la présence de 103 pays africains et une centaine de chefs d’État. Mais ce qui est aussi très important pour nous, c’est la très forte présence de chefs d’entreprises japonaises. Plus de 70 étaient présents à cette rencontre.

La Conférence marque, de l’avis de nombreux observateurs, un tournant dans les relations nippo-africaines. Elle acte ainsi un changement dans la politique économique nippone en direction de l’Afrique avec, notamment, une ouverture sur le secteur privé. Quel est votre commentaire ?  
La TICAD a commencé en 1993. C’est une longue histoire. Au début, c’était plutôt pour l’aide publique au développement. Le Japon a maintenu un niveau assez élevé de cette aide  dans les domaines de la santé, de l’éducation et  des ressources humaines. Mais pour l’avenir de l’Afrique, l’important c’est la participation du secteur privé, parce qu’il a beaucoup d’expérience, de savoir-faire et de technologie. Le transfert de technologie est très important.

C’est une des revendications du continent …
Oui. Cette 6e Conférence a ajouté une nouvelle valeur avec la participation très active du secteur privé japonais. Nous sommes très heureux de voir une plus grande participation du secteur privé et des chefs d’entreprises qui s’intéressent enfin au continent africain. Parfois les entreprises japonaises sont critiquées pour leur lenteur à réagir, leur non prise de risques, mais je vois que cela a complètement changé.

Excellence, nous sentons cet intérêt que le Japon porte à l’Afrique. Pourtant, si l’on se réfère aux chiffres, il y lieu de relever qu’en  2015, les échanges commerciaux avec l’Afrique s’élevaient à 24 milliards de dollars pour le Japon, contre 179 milliards de dollars pour la Chine. Comment expliquez- vous ce décalage entre la volonté politique et la réalité des chiffres ?
Ce chiffre que vous avez mentionné est aussi très important pour le Japon. Avec l’Afrique, nous avons beaucoup de volume de  commerce, mais il est vrai aussi qu’il y a des pays qui ont plus de commerce, qui vendent et achètent plus. Mais nous pensons que cela n’est pas convenable de comparer seulement le volume des échanges commerciaux. Chaque pays à sa propre stratégie ; chaque pays a sa propre idée. Je n’ai pas l’intention de commenter ce que les autres pays font, mais simplement j’aimerais insister sur les idées du Japon. C’est notre Premier ministre qui a utilisé trois objectifs en qualifiant l’Afrique : d’abord l’Afrique de la qualité, l’Afrique des idées et l’Afrique stable. Sur cette base et avec la participation des entreprises japonaises, nous voulons contribuer  au développement de l’Afrique.

Vous n’êtes pas sans savoir que les attentes de l’Afrique sont nombreuses. «Elle veut être un espace économique dynamique  et ne plus être perçue comme un continent réduit au rôle de simple réservoir de matières premières et de marché commercial et de consommation», comme cela a été indiqué par M. Messahel, lors de son intervention à Nairobi. Pensez-vous être en mesure de répondre à ces attentes ?
C’est notre message. Nous apprécions beaucoup les interventions de M. Messahel dans ce sens. L’Afrique n’est pas simplement un marché pour vendre nos produits ou un marché pour le commerce. Ce que nous essayons de développer, c’est plutôt les investissements avec  la participation plus active des sociétés japonaises. On peut produire localement, on peut transférer la technologie et aussi, ce qui est important, c’est que nos entreprises japonaises, à court, moyen ou long termes, si elles s’installent en Afrique, peuvent contribuer au développement des ressources humaines, de la culture de fabrication. Dans certains pays africains, les entreprises japonaises ont transféré leur mode de fabrication avec l’idée qui s’appelle «kaisen», c’est un mot japonais qui signifie «amélioration». Amélioration de la productivité, amélioration de l’efficacité, de la production. L’idée vient de Toyota. Certains pays ont adopté cette idée à travers un partage de savoir-faire, un partage de l’expérience. C’est ce que nous essayons de développer à l’avenir pour contribuer à l’industrialisation de l’Afrique, à la diversification de l’économie.   

À l’issue de la Conférence de Nairobi, le Japon s’est engagé sur les trois prochaines années à investir en Afrique quelque 30 milliards de dollars (27 milliards d’euros), dont 10 dans les infrastructures du continent.  C’est énorme. Il y a eu aussi la signature de 73 contrats. Qu’attend le Japon en retour de cet engagement ?
La participation de sociétés japonaises est   bénéfique aussi pour elles. Mais pas uniquement. Notre objectif est de contribuer au développement durable de l’Afrique. Donc, c’est mutuellement bénéfique. Mais si l’Afrique continue de prospérer, c’est aussi bénéfique pour tout le monde. Pour toute la communauté internationale. L’intérêt n’est pas limité aux seules entreprises japonaises mais d’abord pour les africains aussi. J’aimerais insister sur les 30 milliards de dollars en trois ans, c’est un objectif très ambitieux, mais j’aimerais dire aussi que le Japon est un pays qui tient sa promesse. Nous sommes très sérieux. Dans le cadre de la TICAD, nous avons un mécanisme de suivi très strict. Tous les ans, on se réunit pour évaluer les projets et rectifier les choses en cas de problèmes. Dans certaines conférences internationales, quelquefois, on fait des annonces et après on les oublie. Sur ces 30 milliards de dollars, 10 sont destinés au développement des infrastructures. C’est aussi l’un des éléments forts de la contribution du Japon. Nous avons aussi conclu un principe de développement d’une infrastructure de qualité. C’est aussi notre point fort. Il faut bien développer l’infrastructure pour avoir une croissance économique durable, mais aussi le transport et l’industrie. Dans ce sens, c’est une des priorités de la contribution et du management du Japon.
Le deuxième pilier, c’est le développement de la ressource humaine. Comme vous êtes déjà au courant depuis la dernière réunion de la TICAD, le Japon a initié un nouvelle initiative pour former des futurs leaders économiques des pays africains. C’est ce que nous appelons «ABE inititative» (Africain business leader education initiative). Nous avons déjà formé 1.000 cadres  africains. Il y 6 Algériens qui sont actuellement au Japon pour continuer leur formation. Et on voudrait développer cette initiative à l’avenir.  

Les modèles traditionnels de l’aide au développement, avec un donateur et un bénéficiaire, sont devenus caducs. Le TICAD peut-il présenter une alternative ? Quel est le plus qu’il présente par rapport à l’ancien modèle ?
Le partenariat avec un donateur et un bénéficiaire est révolu. Mais il y a encore le rôle que le gouvernement peut jouer à travers les aides au développement pour répondre aux besoins de base : éducation, santé, développement des ressources humaines. À partir de ces bases, ce qu’on a fait avec les aides publiques au développement, c’est plutôt pour la participation des autres acteurs, surtout les entreprises du secteur privé. L’engagement de ces 30 milliards de dollars en 3 ans, c’est justement pour montrer le nouveau modèle d’économie, un modèle de développement à l’avenir, à partir des bases qu’on avait créées à travers les aides publiques au développement. On peut inviter plus de représentants du secteur privé qui apporteront leur technologie et leur culture.

Excellence, pourquoi le Japon a-t-il mis en place cette nouvelle approche de coopération avec l’Afrique ?
Je pense que c’est le moment. L’Afrique est le continent le plus dynamique. En moyenne, il enregistre toujours plus de 4,5% de croissance économique et, à l’avenir, il pourra peut-être  faire plus de 5%. La population s’accroît aussi d’année en année. L’Afrique est le continent de l’avenir. En même temps, l’Afrique fait face aussi à quelques défis comme la paix, la stabilité, la chute des prix du pétrole, la baisse des prix de matières premières. Le Japon veut être à ses côtes pour résoudre ces questions. Le Premier ministre japonais a annoncé la création de nouveaux forums économiques publics nippo-africains tous les 3 ans avec les entreprises japonaises. C’est une toute nouvelle initiative. On peut échanger les vues et concrétiser les objectifs.

Cet engagement signifie que le Japon croit que les obstacles sont surmontables et les défis réalisables ?
Peut-être qu’il est un peu trop tôt pour dire cela. Mais nous sommes optimistes et il y a beaucoup de chances pour que cela se fasse. Mais ce n’est pas seulement le travail du Japon. Les pays africains doivent être le moteur. Le Japon apprécie toujours l’appropriation. Ce sont les pays africains qui doivent décider, qui doivent commencer. Le Japon veut accompagner. Le TICAD n’est pas seulement un sommet entre le Japon et l’Afrique. On est ouvert à tous nos partenaires pour le développement de l’Afrique.

Le Japon n’est pas le seul acteur en Afrique. D’autres forums, Afrique-Chine, Afrique-Turquie, Afrique-Inde, pour ne citer que ceux-là, existent. Cette diversification des intervenants est-elle une bonne ou bien ne risque-t-elle pas de causer une déperdition des efforts et des énergies ?   
Je pense que c’est une bonne chose parce que chaque pays présente ses propres avantages et désavantages. Mais l’important, c’est la coordination, le partage de l’expérience. Je comprends très bien votre souci. S’il y a trop d’intervenants, cela prend beaucoup d’énergie et beaucoup de temps. Certains veulent faire la même chose, mais c’est un point sur lequel on va réfléchir à l’avenir. Mais l’important est que beaucoup de pays et d’acteurs s’intéressent au développement de l’Afrique. C’est une sorte de compétition. Mais cela peut-être une bonne chose. Il faut juste avoir une coordination et c’est justement ce que le Japon essaie de faire depuis la création du TICAD en 1993. On avait invité tous les partenaires africains et internationaux, les donateurs. Au début, les pays ne s’intéressaient pas au continent africain, mais aujourd’hui la situation a changé complètement.

  L’Afrique moteur de la croissance mondiale en ce XXIe siècle, comme l’a déclaré le Premier ministre japonais, M. Abe,  ce n’est pas une vue de l’esprit ?
Nous croyons vraiment en l’Afrique et nous voulons contribuer plus à la croissance économique africaine, japonaise et mondiale.

Vous ne pensez pas que l’éloignement du Japon de l’Afrique peut être un handicap pour la mise en œuvre de cette nouvelle stratégie de coopération ?
Non avec les technologies de communication, l’éloignement géographique n’est pas un empêchement. Mais aujourd’hui, on n’est pas satisfaits de cette situation, de cette relation entre le Japon et l’Afrique. Il faut la renforcer. Je pense que cette 6e TICAD va ouvrir un nouveau chapitre dans notre coopération. L’essentiel, c’est les échanges humains. Je suis assez optimiste. On va renforcer durant les 3 prochaines années, les relations humaines sont un investissement pour l’avenir.

Au plan bilatéral, quelle estimation faites-vous des relations algéro-japonaises ?
Il y a quelques projets de développement d’infrastructures de qualité avec la technologie du Japon. La JICA, notre agence de coopération internationale du Japon, mène actuellement une enquête sur les projets de développement d’infrastructures en Algérie. L’électricité, le dessalement de l’eau, le transport y compris le développement portuaire sont concernés. Et à l’avenir nous espérons que nous allons concrétiser quelques projets dans le développement des infrastructures de qualité. De même que l’on voudrait envoyer plus d’étudiant en formation. À travers cette initiative, je pense qu’à l’avenir, on aura plus d’échanges, plus d’investissement et plus de relations économiques et politiques entre les deux pays.

L’Algérie a instauré des sessions de dialogue stratégique avec beaucoup de pays. Avec le Japon, y a-t-il un projet dans ce sens ?
Oui, nous avons déjà quelques consultations politiques et nous voulons introduire au niveau ministériel un dialogue stratégique. Après l’attaque de Tiguentourine, il y a 3 ans, nous avons introduit un nouveau dialogue sur la sécurité et l’antiterroriste

Un dernier mot ?
J’espère que dans un avenir assez proche, il y aura plus des sociétés japonaises en Algérie et avec des partenaires algériens qui font des productions et font transférer la technologie japonaise. Cette façon de travailler de la politique japonaise permettra d’avoir un vrai partenariat gagnant-gagnant et des relations complémentaires. Depuis mon arrivée à Alger, j’ai senti qu’il y a beaucoup de points commun entre l’Algérie et le Japon. Les hommes d’affaires japonais qui ont activé en Algérie gardent un bon souvenir et aiment beaucoup ce pays. Ils veulent y investir. Nous allons organiser à l’avenir une session de la commission mixte algéro-japonaise qui existe, mais malheureusement depuis 2008, elle ne s’est pas tenue. C’est un bon moyen pour redynamiser les relations.
Entretien réalisé par Nadia Kerraz 

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