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Au cœur de l’Islam : Le dialogue Orient-Occident

25e Chronique par Mustapha Cherif*

PUBLIE LE : 05-07-2016 | 0:00
D.R

Tous les pays sont confrontés à la crise multiforme et l’incertitude. Il faut dialoguer pour relever ensemble les défis. Personne ne vit coupé du monde, nous sommes proches et liés. Hier notre civilisation commune était méditerranéenne, judéo-islamo-chrétienne et gréco-arabe.
Raison de plus, pour qu’aujourd’hui personne de sensé ne refuse le principe du dialogue pour rechercher ensemble un monde commun, ouvert, civilisé et prospère. Sans relativisme, ni syncrétisme, nous avons besoin les uns des autres. C'est une ancienne et profonde aspiration des peuples. Les musulmans notamment d’Europe peuvent être des traits d’union. Il faut les aider à montrer le vrai visage de l’islam. C’est la responsabilité de la Mosquée de Paris, symbole noble.
Le contexte de la mondialisation, avec ses opportunités et ses incertitudes, porte les chances d'un monde commun, notamment autour de la Méditerranée, tout en respectant les singularités. Il n'y a pas d'autre voie, à moins de ne vouloir que l'affrontement nuisible pour tous. La propagande du choc des civilisations est infondée. Dialoguer c’est reconnaître que nous avons chacun besoin de l’autre pour relever les défis de notre temps.
Nul n’a le monopole de la vérité, rien n’est donné d’avance, personne n’est immunisé pour toujours des déviances. L’attachement à ses propres racines et vérités n’exclut pas le questionnement, le sens de l’ouvert, le partage. Il n’y a pas de progrès sans comparution des discours et des pratiques devant l’examen de la raison, notre dénominateur commun.
Souvent, ce qui est reproché aux sociétés du Sud, si méconnues, est d’être passéistes, de confondre le temporel et le spirituel et de privilégier le communautaire sur l’individualité. Elles apparaissent comme figées et dissidentes à l’ordre libéral mondial dominant. Elles ont le droit de résister au néo-colonialisme, à la déshumanisation et aux injustices, mais ont le devoir d’assumer le progrès universel et d’œuvrer pour la fraternité humaine.
Les citoyens du Sud se plaignent :
- de l’amalgame, l’absence de discernement entre des références fondatrices et des dérives humaines;
- des ingérences déstabilisatrices et de la politique du deux poids, deux mesures;
- de l’oubli des causes multiples des problèmes, notamment géopolitiques.
Aujourd’hui le monde est dans une fin de civilisation. Afin d’empêcher les déviances de se multiplier et les extrêmes de se renforcer, le dialogue s’impose. D’autant que deux versions du monde semblent se confronter.
D’un côté, celle du monde musulman qui, comme le patriarche Abraham, se fonde sur la réfutation de ce qui est éphémère, tout en assumant les bienfaits et les épreuves de l’existence, et de l’autre, celle du monde moderne qui donne priorité à ce qui passe, pour vivre ici et maintenant sans entraves. Chacun ayant ses raisons et légitimités.
Il n’y a pas de civilisation, d’amitié, de fraternité, de citoyenneté, sans dialogue, échange et consentement commun sur les règles sociétales, les compromis et les sacrifices équitables, afin de renoncer à l’hostilité, à une partie de notre vie pulsionnelle, pour garantir l’ordre naturel, la coexistence, l’universel. L’art de la négociation et des accommodements raisonnables pour gérer les relations et éviter les conflits doit être retrouvé.
La recherche d'un nouvel ordre, rationnel et équitable, d'une nouvelle civilisation, exige un diagnostic sans complaisance et une vision d'avenir. Les conditions pour ouvrir de nouvelles perspectives ne sont pas données d'avance. Autour de la Méditerranée, il est sain de reposer les questions au sujet du devenir commun.

Partenariat ou débouché économique ?

Le diagnostic est éloquent, malgré des avancées, la situation reste problématique. Le processus de Barcelone et le projet de l’Union pour la Méditerranée ont échoué, l’Union du Maghreb est en panne et les conflits au Moyen-Orient suscitent traumatismes, migrations et tensions. La responsabilité est partagée. De nouvelles formes de coopération doivent être inventées.
Au Sud, sept points au moins sont des obstacles:
- Le niveau de développement est en asymétrie avec les pays européens. Le déséquilibre complique la possibilité de la mise à niveau et d'une coopération mutuellement avantageuse.
 - La faiblesse de la bonne gouvernance, les limites apportées aux libertés publiques et l'archaïsme des méthodes créent des déperditions majeures.
- Les insuffisances en matière d’économie de marché, de coopération et d'intégration Sud-Sud fragilisent.
 - Les sources des revenus sont surtout liées aux richesses du sous-sol, ou dépendantes de facteurs aléatoires.
- La crise des systèmes éducatifs pose des problèmes de longue haleine.
 - La fuite des cerveaux, l'émigration clandestine et l'exode rural accentuent la paupérisation et la déliaison sociale.
 - Les faiblesses des rapports entre l'État et la société suscitent des réactions négatives.
Au Nord, le diagnostic est marqué par sept autres difficultés :
 - Affaiblissement des aides en direction du Sud, moins de 0,2 % des budgets, et investissements de moins de 2 % par rapport au volume global. Soit trois fois moins que les promesses, dix fois moins que ce qui est souhaitable.
 – Faible politique de l’égalité des chances vis-à-vis des populations originaires du Sud et des quartiers défavorisés.
 – Discours médiatiques qui amplifient les incompréhensions et les contradictions des systèmes du Sud.
- Ingérences, mauvaise gestion des conflits et politique du deux poids, deux mesures.
- Séquelles non dépassées sur le plan historique.
- Mesures restrictives en matière de circulation des personnes.
- Rareté des programmes éducatifs ouverts sur l’altérité pour s’entreconnaître et renforcer le vivre-ensemble local et mondial.
Alors que le principe de centralité et la dimension stratégique de la Méditerranée sont posés, on ne peut pas se limiter à des projets techniques. Ceux que la Commission européenne sélectionne ramènent l'idéal aux seuls thèmes techniques comme la dépollution de la mer et les autoroutes maritimes. C'est significatif de l’absence de vision à la hauteur des défis.
Au Sud, la priorité doit être donnée à la consolidation de l’État de droit, à la valeur travail et à la sécularisation sur la base du juste milieu. Au Nord, à l'humanisation des rapports Nord-Sud, au renforcement de la démocratie internationale, du respect du droit à la différence, à l’égalité des chances, au transfert du savoir-faire et aux co-investissements.
L'histoire des deux rives est à un tournant décisif. S’ignorer ou s’opposer est absurde. Certes, parfois nous n’avons pas les mêmes priorités, mais nos convergences sont plus importantes. Nous partageons des valeurs universelles et les mêmes aspirations, celles de la justice et de la paix.
Nous devons débattre et expliquer les visions du progrès et du développement. Des occasions de réformes, de transformation et d’adaptations se présentent. Ces dernières années, au Sud, la stabilité et la recherche de nouvelles ressources sont devenues la priorité, en particulier pour ceux qui sont confrontés à la transition difficile vers la démocratie.
De nouveaux systèmes de gouvernance et de participation de la société sont attendus pour assurer le développement cohérent et répondre aux besoins spécifiques et universels. Avec une population de 70% de moins de trente ans, le développement humain est au cœur des enjeux.
Les ambitions des générations montantes et les insuffisances enregistrées exigent de penser à un saut qualitatif. Compte tenu de l’état de l’école et de l’université, force est de constater que l’acte de conjuguer l’ancien et le nouveau demeure insuffisamment pris en charge.
Aujourd’hui, dans le contexte de crise mondiale multiforme, du chômage comme plaie majeure, de violences multiples, la plus préoccupante des crises est celle du savoir, de l’éducation, du comportement.
Il y a urgence à faire reculer l’ignorance et l’islamophobie, réactiver les vraies valeurs culturelles, fondées sur la symbiose entre l’origine et le devenir, racines et progrès, valeurs pérennes et évolutives, communes. Le but est de forger une société équilibrée.
Le retard du Sud dans le domaine des connaissances, des sciences et de leur usage a engendré une dépendance et une absence de développement cohérent. Le système éducatif souffre de plusieurs carences, notamment le fossé entre l’université et le monde du travail. Pour arriver à conjuguer le spécifique et l’universel, nous devons maîtriser le savoir et lui conjuguer le sens de l’existence. Pour orienter la nation vers la bonne direction, l’État doit puiser sa force et sa légitimité à travers la volonté du peuple à travers les institutions constitutionnelles.
Consacrer la démocratie participative, le principe de subsidiarité, la libre entreprise, harmonisés à une éthique de la justice sociale et du juste milieu, est une voie d’avenir. Adapter les systèmes de gouvernance aux valeurs spécifiques et aux exigences de changement est une des priorités de l’heure.
Il est possible de réaliser la symbiose entre démocratie et stabilité, entre valeurs pérennes et évolutives. Le choc des civilisations est une invention pour détourner l’attention des peuples des vrais problèmes.
Samuel Huntington  cherche à tout ramener aux différences irréductibles entre les cultures et les civilisations, à leur distinction nette, pour justifier l’état de guerre, réel ou supposé, qui, dans les différentes régions du monde et à travers les âges, oppose les peuples. Il fait pourtant lui-même allusion à «l’emprunt systématique à la culture musulmane et byzantine et [à] l’adaptation de cet héritage au contexte particulier et aux besoins de l’Occident».
Réfléchissant davantage, Huntington n’aurait pas émis l’hypothèse que l’histoire des civilisations et des cultures se réduisît à une sorte de jeu mécanique, strictement et précisément limité dans le temps et dans l’espace, sans lien aucun avec le passé, sans pouvoir de projection sur l’avenir.
Aucune civilisation, aucune culture n’a émergé de manière autosuffisante, n’a puisé en elle seule les ressources de son progrès, n’a réalisé des avancées décisives sans dialogue, sans échanges, sans contacts. Historiquement et scientifiquement, cela est impossible. Quel que soit l’apport singulier, original, majeur de telle ou telle civilisation, il y a là une hypothèse sans fondement.  Les accès de violence entre les cultures et les civilisations sont loin d’être un trait permanent: la coexistence et la symbiose ont eu, elles aussi, la part belle. La complémentarité, les influences extérieures, l’interaction, la rencontre par le dialogue permettent tout à la fois la synthèse, l’élévation de la condition humaine, la réalisation de projets inventifs et créatifs qui enrichissent tous les domaines de la vie. Chaque culture, chaque civilisation a eu son génie propre, mais aucune ne peut se trouver sans dettes envers les autres, proches ou lointaines.
Autre affirmation erronée: l’Occident, selon lui, est unique. Huntington s’enferme dans l’idée de supériorité: «Il est évident que l’Occident diffère de toutes les civilisations ayant existé par l’influence essentielle qu’il a eue sur toutes les autres civilisations depuis 1500.» Comme si les autres cultures et civilisations, notamment l’Islam, n’avaient jamais participé à l’émergence d’un Occident moderne qui, durant près de mille ans, fut judéo-islamo-chrétien. Sans l’apport des savants arabes, de Khawarizmi à Jabir, d’Ibn Sina à El-Barûni, il n’y aurait eu ni sciences modernes ni renaissance européenne.
L’Islam est séculier dès les origines; nonobstant les impasses d’aujourd’hui, les pouvoirs n’ont pas été majoritairement despotiques et contraires à l’État de droit. Reste, il est vrai, que la notion moderne d’État de droit attend d’être bien mise en œuvre; que le pluralisme social est une donnée naturelle dans les sociétés musulmanes; que l’individualisme ne s’oppose ni à la solidarité ni à la communauté, et qu’on ne peut parler ni d’individualisme ni de communautarisme.  Les différences qui séparent les deux mondes ne sont en fait nullement infranchissables. L’auteur confond la civilisation occidentale à son émergence avec cette modernité déviée telle qu’elle apparaît aujourd’hui, appuyée sur le développement de la technique et de l’industrie, fondée sur le capitalisme, c’est-à-dire participant d’un autre mode d’évolution générale des sociétés.
De manière simpliste, à la suite d’autres idéologues, Huntington considère que l’Occident est seulement judéo-chrétien et gréco-romain, cela en contradiction avec la vérité historique décrite par des savants de toutes cultures, autrement plus objectifs. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les chercheurs occidentaux qui ont étudié la question du dialogue entre les civilisations, et particulièrement celle des relations entre l’Islam et l’Europe, pour vérifier que, dans l’interaction, l’apport du premier à la seconde fut majeur et durable.
Même si, aujourd’hui, l’amnésie domine, la transmission commentée et créative de la pensée grecque par la falsafa arabe, l’élaboration par les musulmans des bases de la mathématique moderne, de la géométrie, de l’essentiel des sciences de la nature, tout cela, de Bacon à Goethe, est reconnu. Il n’y a pas d’alternative raisonnable au dialogue des civilisations. L’Algérie, pays de la culture de la dignité et de l’islam du juste milieu, peut donner l’exemple.

* Le Professeur Mustapha Cherif est lauréat du prix Unesco du dialogue des cultures, auteur notamment de « Le Coran et notre temps », « Le Prophète et notre temps » édition Anep, et « Sortir des extrêmes » édition Casbah.

 

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