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Au cœur de l’Islam : Les maîtres spirituels

25e Chronique par Mustapha Cherif*

PUBLIE LE : 04-07-2016 | 0:00
D.R

Le soufisme est le cœur de l’islam, le niveau élevé, l’ihsan. Il s’agit selon le hadith authentique « d’adorer Dieu comme si nous le voyons, car si on ne le voit pas, Il nous voit. » La révélation est close depuis quinze siècles, mais la baraka du Prophète se perpétuera jusqu'à la fin des temps, à travers les pieux et les maîtres spirituels.
L’humanité ne peut que s’enrichir de cette voie. Les citoyens musulmans en Occident doivent rassurer leurs concitoyens par leurs qualités humaines et spirituelles.
Les pieux, les maîtres spirituels, awliya’ essalihine, sont les héritiers du guide excellent, le modèle parfait. L’un d’entre eux, Ibn Arabi (né en 1165 à Murcie en Andalousie, et mort en1240 à Damas, Syrie), est considéré comme le plus grand des maîtres, el-Cheikh el-Akbar.
Il a vécu et pensé intensément l’ihsan, le bel-agir, le musulman pieux assoiffé de Dieu et inspiré. Attitude de vie intérieure exprimée en des centaines d’ouvrages, dont le chef-d’œuvre Le Livre des illuminations spirituelles de La Mecque (Kitab al futuhat al makiya), est un texte de près de trois mille pages.
Ibn Arabi pose l’égalité des êtres comme essentielle, au regard de ce qu’il appelle l’unité divine et les âmes croyantes. La seule différence entre les êtres se situe pour lui au niveau des actes, entre ceux qui ont commis de mauvaises actions et ceux qui en ont accompli de bonnes.
Ibn Arabi ajoute que l’intercession de la Miséricorde divine s’étendra progressivement à tous les êtres, aux musulmans et aux croyants monothéistes d’abord, puis à ceux qui, sans croire aux Messages révélés, ont abouti, par la voie de l’intellect, à la certitude de l’unité divine et humaine; la Miséricorde divine intercédera. Chaque être humain porte en lui la possibilité de s’inscrire dans l’Ouvert. La Miséricorde de Dieu est vaste.
Ibn Arabi a exprimé sa vision avec clarté: «Ô toi qui cherches le chemin qui conduit au secret, reviens sur tes pas, car c’est en toi que se trouve le secret tout entier.» Le soi ne peut être positif que s’il s’installe dans la générosité: «L’idole de tout homme, c’est son égo.» La piété consiste à sortir de l’égoïsme, adorer Dieu seul et faire le bien. S’ouvrir c’est l’acte salutaire qui permet de s’approcher de la vérité.
Dans un passage lumineux, Ibn Arabi évoque le dépassement des différences: «Mon cœur est devenu apte à recevoir tous les êtres, c’est une prairie pour les gazelles et un monastère pour les moines, une maison pour les idoles, et la Kaâba de ceux qui en font le tour, les tables de la Torah et les feuillets du Coran. Je pratique la religion de l’amour (…) Partout c’est l’amour qui est ma religion et ma foi.» La vie et l’œuvre de ce mystique musulman illustrent l’élévation de la foi en Islam.
La rencontre entre Ibn Rochd (Averroès) et Ibn Arabi, qui la rapporte, est fort significative: «Je me rendis un jour, à Cordoue, chez le cadi Abû I-Walîd Ibn Rochd ayant entendu parler de l’illumination que Dieu m’avait octroyée, avait émis le souhait de me rencontrer. Lorsque je fus introduit, il se leva de sa place, manifesta son affection et sa considération et m’embrassa. Puis il me dit: «Oui.» A mon tour, je dis: «Oui.» Sa joie s’accrut en voyant que je l’avais compris. Cependant, lorsque je réalisai ce qui avait motivé sa joie, j’ajoutai: «Non.» Il se contracta, perdit ses couleurs, et fus pris d’un doute: «Qu’avez-vous donc trouvé par le dévoilement et l’inspiration divine? Est-ce identique à ce que nous donne la réflexion spéculative?» Je répondis: «Oui et non; entre le oui et le non, les esprits prennent leur envol, et les nuques se détachent!»
Par la réponse d’Ibn Arabi, il apparaît que l’intuition de l’âme, la sensibilité du cœur, la foi, sont d’un autre ordre que la raison et la dépassent en ce qui concerne la possibilité de l’accès à l’Ouvert, dans l’immédiateté et le mouvement de la vie,  d’où le «non», sans que la raison soit réfutée, d’où le «oui et non». Dans ce débat se résument les enjeux du rapport vital entre la foi et la raison, la logique et le sens.
Auteur de plus de 800 ouvrages, son œuvre participe à la spiritualité et théologie  depuis le XIIIe siècle. Penseur de la vision mystique de
« Wahdat al-wujud », la réalité ultime, qui signifie que seul Dieu existe. Dans le soufisme, Ibn Arabi  est considéré comme le « sceau de la Sainteté ». Son premier maître spirituel est Abu Dja'far al-Urayni. Jeune, il a eu l’annonce du sceau de la sainteté muhammadienne.
Il dit avoir reçu les Gemmes de la sagesse, en une seule nuit, par le Prophète. La sagesse, représentée par une pierre précieuse, taillée différemment selon les messages prophétiques dictés aux envoyés, de Noé, à Abraham, Moise, Jésus et le sceau des prophètes Mohamed (ssws). En l’an 1200, Ibn Arabi entame le hajj et un périple oriental. Il théorisera le voyage comme un moyen d'initiation et de méditation spirituelles dans Le dévoilement des effets du voyage. L’émir Abdelkader le considère comme une des hautes expressions de la pensée musulmane. Son œuvre traite de toutes les sciences religieuses islamiques: celles de la Loi, chariaâ, de la Vérité, Haqiqa, et celle de la voie, Tariqa. Enseignement qui vise la "réalisation" de la vérité mohammadienne.
Dans Les lieux du couchant des étoiles, écrit en 1198, il explicite les étapes de la voie. Pour ce maître spirituel, à partir de la loi coranique, la pratique de l’exégèse, symbolique et ésotérique, et la discipline excellente du soufisme, il est possible de s’élever, pour s’approcher de  la vérité mystique.
La sincérité du cœur est fondamentale, rien ne doit l’obscurcir, ni la rancune, ni la haine, ni la jalousie, ni l’attrait des biens matériels. La patience, la bonté, le détachement et la récitation des beaux noms de Dieu, des versets du Coran et des oraisons prophétiques, en toutes circonstances, sont la discipline pieuse à suivre.  
Pour les maîtres soufis, la voie mystique n'est ni rationnelle ni irrationnelle : l'esprit s'échappe des limites de la logique matérielle. Contrairement à la science profane, elle se situe au-delà de la raison, sans la contredire. Tous les maîtres spirituels prônent le comportement vertueux, patient, la piété, la justice et le patriotisme, pour honorer la vie et répondre à l’appel coranique.
Croire c’est suivre la voie du Prophète, et comme dit le Coran, croire au mystère, à l’invisible, à l’au-delà, pour bien se conduire et raisonner, connaître le sens de l’existence créé et révélé par Dieu. Un hadith est explicite :« J’étais un trésor caché et J’ai aimé à être connu. Alors J’ai créé les créatures afin d’être connu par elles. »
 Dans ce hadith, la volonté de Dieu d’être connu est véhiculée par l’adoration sincère, le désir et l’amour. Le soufisme, c’est le dépassement du monde matériel et le soin de l’âme. Ibn Arabi proclame : « Lorsque Dieu S’est connu Lui-même et a connu le monde par Lui-même, Il l’a créé selon Sa forme. Le monde fut donc un miroir dans lequel Il contemple Son image. » C’est la théophanie, Sa manifestation (tajallî).
Le Coran précise :« Les signes de Dieu sont en vous et dans le monde. » Dans  Fusûs al-Hikam, il est question de la réalité l'Être Unique, (Haqîqat al-Wujûd wâhida), transcendance et immanence sont liés. Les Noms divins font signe à son infinité.
L’homme chez Ibn’Arabi est l’image de la création accomplie, comme l’explicite le Coran : « Qui t’a créé, puis modelé et constitué harmonieusement ? Il t’a façonné dans la forme qu’Il a voulue. » (82, 7-8). Ibn Arabi était aussi un grand poète mystique, une de ses œuvres s’intitule « arjumân al-Ashwâq » L’interprète des désirs.
Les grands maîtres musulmans, comme Ibn Arabi et Abdelkader Al- Djillani, (1077-1166), sont des modèles de vie à suivre. La légende raconte qu’Abdelkader, né le mois de Ramadhan, bébé, ne voulait pas prendre le sein de sa mère avant le coucher du soleil. Il a écrit des textes sur la notion de disciple, murid (celui qui cherche Dieu), qui doit trouver un maître, un cheikh, pour le guider.
Il a connu Abu Hamid Al-Ghazali à Baghdad,  ainsi que Tabari et des cheikhs qui l’encouragèrent. Sa doctrine était claire : la loi religieuse, fiqh, et le bel-agir, Ihsan, sont indissociables. Pour le tester, une délégation de savants, parmi les jurisconsultes et théologiens de Baghdad, décide de l’interroger. Face à lui, ils restèrent muets. Ils ne purent s’exprimer. Il répondit pourtant aux questions qu’ils avaient préparées. Il a enseigné à des milliers de disciples.
Il résume son enseignement dans l’ouvrage : Tariq al-Haqq. Son enseignement est dans la lignée de ses grands prédécesseurs  comme Junayd (mort en 911). Tous les maîtres soufis éduquent à l’extinction de l’égoïsme et de toutes les idoles, pour rechercher Dieu Seul, comme l’enseigne le Prophète.
Leur baraka vient du Prophète. Abdelkader Al Jillani disait: « Si un de mes amis est exposé au danger, je le sauverais, que je sois présent en ce monde ou présent dans l'autre monde, car mon cheval est sellé, ma lance est à ma portée, mon glaive est dans son fourreau, mon arc tendu pour la défense de mes compagnons et de mes amis ! Tandis que peut-être, ils ne le savent même pas !… ” La Qadiriya  se répandra partout dans le monde, de l’Algérie à la Malaisie.
Autre grand maître, Abou Hassan al-Chadhili, (1197 au Maghreb et décédé en  1258 au Sud de l’Égypte), fonda l'ordre soufi  de la Chadhiliya. À l'âge de 25 ans, prenant la route de l'Orient, il entreprend un voyage à  Baghdad où il s'empresse de demander l'adresse du pôle soufi local pour rencontrer un maître qui le ferait « rentrer dans la voie ». Un cheikh lui aurait déclaré : « Tu cherches le pôle (qotb), alors qu'il se trouve dans le pays d'où tu viens ». Retournant au Maghreb, il devient le disciple d'Abdesslem Benmichich.
Ce dernier lui demande de se rendre de nouveau vers l’Orient où Abou Hassan al-Chadhili fonde sa propre école qui va rayonner sur l’Orient et le Maghreb. Des cheikhs comme Abu Abbés Al Mursi et Ibn atta Allah en Egypte et cheikh Zarouk et Ahmed Benyoucef en Algérie, vont perpétuer sa voie et ses dires intitulés : « hizb el bahr », la connaissance comme océan, et ses disciples comme livres seront ses leçons.
Abou Madyane, Choaïb El Andaloussi, Sidi Boumediène,  est un autre pôle du soufisme. Il est né dans la région de Séville en 1126, décédé à Tlemcen en 1197, après avoir vécu à Bejaia capitale des Hammadides, comme enseignant. Il débuta la voie soufie avec l'ascète berbère Abu Yaza. Il voyage et rencontre Abdekader Al Jilani à la Mecque.   Sur le chemin du retour, il  se rend à al Qods. Au côté de Salah Eddine, il prend part à une bataille importante contre les Croisés, où il y perdit une main. Comme tous les grands soufis, il fut patriote et héroïque.
Après son pèlerinage, il s'installe et enseigne en Algérie. Il proclamait: « Quand la Vérité apparaît, elle fait tout disparaître. » Il était al-Ghawth, le secours des affligés. Il éduque à aimer la présence unique, al uns Al Wahid, le Divin. Ibn Arabi dénomme sidi Boumediene «cheikh al chouyoukh ». Approfondir sa foi, comprendre l’existence et faire le bien, avec l’aide d’un cheikh, est salutaire. L’Algérie, pays de la culture, de la dignité et de l’islam du juste milieu, peut donner l’exemple.

* Le Professeur Mustapha Cherif est lauréat du prix Unesco du dialogue des cultures, auteur notamment de « Le Coran et notre temps », « Le Prophète et notre temps » édition Anep, et « Sortir des extrêmes » édition Casbah.














 

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