mardi 27 juin 2017 01:20:33

Au cœur de l’Islam : La voie du juste milieu

24e Chronique par Mustapha Cherif*

PUBLIE LE : 03-07-2016 | 0:00
D.R

La voie du juste milieu est celle de la sagesse. Ni société matérialiste et consumériste ni démission et passivité, mais sens des responsabilités. Le concept «Ummatual wassat», la communauté juste, de la rectitude, cité par le Coran une seule fois sous cette forme, définit de manière centrale et fondamentale la somme des croyants musulmans, dans sa singularité et idéale. Le cœur de l’islam. En son sein, durant des siècles, la compréhension de ce concept clef a été intériorisée. Pour forger une humanité juste, une et diverse, le Coran propose le principe de «médianité», comme orientation première vers le «Vrai».
Il est du devoir de tout croyant en bonne santé de jeûner, orientation fondamentale de «la communauté médiane». Être musulman, c’est maîtriser ses besoins et passions avec mesure. Le concept de «milieu», wassat, qualifie avec clarté la communauté islamique, l’Umma, telle qu’elle devrait être. Le Coran précise le statut de l’Umma par trois critères : 1- Elle est la dernière en date sur le plan chronologique de l’histoire du salut, lié au caractère final et protégé de la révélation coranique. 2-: L’Umma a la fonction de témoin,  sur le plan du rapport à l’humanité et du témoignage du Prophète vis-à-vis d’elle. 3-  Elle est censée pratiquer la mesure, l’équité, recommander le bien et dénoncer le blâmable.
L’Umma, sans prétendre monopoliser le vrai, est dotée de l’éminence du juste milieu, de l’exemplarité : «Vous êtes la meilleure communauté qui n’ait jamais été donnée comme exemple aux hommes. En effet, vous recommandez le Bien, vous interdisez le Mal et vous croyez en Dieu.» (3.110) Cet insigne privilège n’est ni systématique ni donné d’avance. Il faut le mériter, il est conditionnel.
Le terme al wassat linguistiquement est riche, polysémique. Il signifie plusieurs dimensions fondamentales : la médiane, le juste, la justice, l’équité, le meilleur, le supérieur, la qualité, le noble, l’exemple, le centre, le cœur, le juste milieu, la droiture, la rectitude, le lien. Le dictionnaire Lissân al ‘arab, la référence majeure, définit al wassat principalement comme le meilleur et l’équitable.
La notion de «communauté» n’est pas politique, mais spirituelle. Elle signifie l’ensemble des croyants musulmans, par-delà leurs origines ethniques, leurs cultures et leurs nationalités. La Umma intègre la dimension de «peuple», qui est reconnue et affirmée par le Coran. Le sens de «communauté» transcende toutes les différences, admises comme richesses. Plus encore, la Umma islamique se veut ouverte à toutes les autres communautés religieuses et culturelles pour viser la communauté globale : l’humanité tout entière.
Au temps classique, de nombreux grands penseurs ont traité de la question du juste milieu. Comme signalé, Abu Hamid al Ghazâlî, dénommé la «preuve de l’islam», (1058-1111) dans «Ihya 'ulum ad-din», «Revivification des sciences de la religion», «Munqid min dalal», «Délivrance de l’erreur» et  «Al-Iqtisad fi-l-I’tiqad», traite de la question du «juste milieu dans la croyance» comme expression de la rectitude et de l’excellence. Ibn Khaldûn (1332-1406), dans son ouvrage fondateur de la sociologie «Muqaddima», fait référence au concept de «médianité» pour cerner la problématique de la civilisation.
Le concept de «médianité» en islam est le plus important, après celui de l’unicité de Dieu,Tawhid. Il s’appuie sur l’idée d’équilibre, de mesure, de refus de toute injustice, de tout excès et de toute idolâtrie. Il responsabilise, privilégie l’humain et appelle la communauté musulmane à être digne de son statut lié au juste milieu, de témoin et d’excellence. Il se veut libérateur. Dans ce sens, l’islam distingue, lie, relie, articule les dimensions fondamentales de l’existence, sans confusion ni opposition.
En ce qui concerne la signification intérieure de la notion de juste milieu, le cœur est le siège de la foi et La Mecque est reliée à l’au-delà sur le plan métaphysique et spirituel. Les deux symboles appellent à traduire dans la pratique individuelle et collective, le principe de «justice» auquel le mot wassat est lié.
Le Juste étant un des noms de Dieu. Le cœur du croyant abrite un peu de la lumière divine, et La Mecque la «Maison de Dieu», Beit-Allah, comme la surnomme le Coran, est un trait d’union entre toutes les traditions religieuses du monde, le premier temple voué au Dieu Unique, bâti par Adam et reconstruit par Abraham et son fils Ismaïl, la Kaaba.
La ligne médiane se veut la méthode coranique et prophétique de la position juste, équitable, équilibrée et mesurée. Ce n’est pas l’absence de position entre deux défauts ou erreurs. La position se veut claire, non pas seulement au centre entre des postures contradictoires, mais leur dépassement. Le Coran fait directement allusion à la nécessité de la subtilité : «En vérité, mon Seigneur est Subtil dans ce qu’Il veut.» (12.100)
Le système matérialiste et consumériste, avec le rationalisme (qui n’est pas la rationalité), l’athéisme dogmatique antireligieux (qui n’est pas l’acte libre de ne pas croire), l’idéologie hédoniste moderne (qui n’est pas l’érotisme et l’art des sens), et le libéralisme sauvage (qui n’est pas la figure de l’économie moderne), trompe les opinions et mène le monde dans une impasse. Des musulmans tombent parfois dans ce piège.
À l’exception de la posture mystique, qui concerne une minorité, cas particuliers honorés, ceux qui selon la Parole coranique «nuls commerce et négoce ne les détournent du souvenir de Dieu.» (24-37), la ligne droite, du milieu, médiane, appelle à jeûner sans s’enfermer, ne pas se couper du monde et des autres fonctions profanes, sociales et naturelles, pas de vie monastique, ni de célibat ; ni se limiter à des formalités, des principes vagues, abstraits, théoriques et utopiques.
La voie de la droiture, médiane, juste milieu, signifie non pas se priver, ou préférer une activité ou un aspect par rapport à une autre, mais lier toutes les dimensions de l’existence. Pratiquer le syam et le dhikr, penser en toutes circonstances et pour toutes activités au Divin, c’est la contemplation dans l’action. Honorer la vie sans sombrer dans le consumérisme.
Même pour la récitation du Coran, la ligne médiane est recommandée : «Dis-leur : «Appelez-Le “Dieu” dans vos prières ou appelez-Le “le Miséricordieux”. Sous quelque nom que vous L'invoquiez, les plus beaux noms sont toujours les Siens !» «N'élève pas trop la voix dans la salât et ne l'effectue pas non plus à voix basse. Mais entre les deux, adopte le juste milieu.» (17.110) Le juste milieu, c’est l’islam, et l’islam est le juste milieu.
Ni désespoir face à la dureté du monde, «et qui désespère de la miséricorde de son Seigneur, sinon les égarés ?» (15.56), ni orgueil, illusion et prétention face à l’éblouissement du monde : «Seuls les gens perdus se sentent à l'abri du stratagème de Dieu.» (7.99). L’espérance et l’humilité doivent s’équilibrer pour montrer l’entière disponibilité en direction du Divin.

Les cinq piliers et le juste milieu

Wassatan oriente vers la pratique du culte de manière constante, pour s’élever spirituellement. Assiduité et souplesse se conjuguent pour pratiquer le culte. Les cinq piliers de l’islam, Chahada, profession de foi, Salât, prière quotidienne, Zakat, don obligatoire de purification des biens, Siyyâm, jeûne, Hajj, pèlerinage, sont  fondés sur la ligne de la médianité. Il faut les aborder comme repères pour parvenir au degré de la médianité. La clef pour être musulman, la profession de foi, permet au croyant de mettre fin aux illusions.
La prière, salât, cinq fois par jour, implique que le corps et l’esprit romptent régulièrement avec l’éphémère et font face à l’indicible pour communiquer avec Lui. Le croyant de la ligne médiane découvre qu’il y a la prosternation du corps et plus encore celle du cœur, qui ne «relève» jamais la tête, comme le précise le Coran : «Ceux qui sont perpétuellement dans leurs prières.» (70.23).
Le jeûne, siyyâm, par l’abstinence, permet de prendre du recul vis-à-vis des désirs et des besoins terrestres, pour la Seule Face de Dieu. Le don obligatoire de purification. LaZakat est fondée sur le juste partage, ni oubli de soi et des proches, ni égoïsme. Le pèlerinage, Hajj, se veut dépouillement et relation privilégiée avec le Créateur. La possibilité de l’accommodement, selon les contextes, est ouverte. Le Coran  précise : «Les gens doivent, pour Dieu, faire le pèlerinage de la Maison, mais pour ceux qui le peuvent.» (3.97)
Pour le jeûne du mois de Ramadhan, les malades, la femme enceinte, les voyageurs dans un trajet pénible et d’autres cas de difficultés, sont exemptés et rattraperont lors de conditions meilleures.
Au sujet de la prière, en s’inspirant du Coran, le Prophète dit :
«Prie debout, si tu ne peux pas, prie assis et si tu ne peux pas prie sur le flanc.» (Bokhari). Pratiquer les prières supplémentaires n’est pas une obligation, mais une recommandation, en fonction du temps libre : «Quand tu es libre, lève-toi prie donc et à ton Seigneur aspire.»
(94.7-8).
Être croyant, selon la ligne médiane, ce n’est pas seulement pratiquer le culte, mais être raisonnable et faire le bien : «La vérité est que quiconque se soumet à la Volonté divine tout en faisant le bien, c'est celui-là qui recevra sa récompense du Seigneur et qui n'aura à éprouver ni crainte ni peine.» (2.112). Une des prières musulmanes consiste à espérer parvenir à la médianité : «Que Dieu Le Tout-Puissant nous guide sur la voie médiane et nous protège des excès.»
En termes d’expression de la foi, le concept de communauté médiane signifie «la droiture», el istiqama, que le Prophète, modèle excellent,  représente. Le chemin droit, sirâte al-mustaqim, voie de la rectitude, au singulier dans le Coran, est l'image parfaite de la voie mohammadienne. C'est le comportement juste, le lien unissant le ciel et la terre, l'expression de la fonction califale, représentant du Divin, l'homme centré. C'est au long de cette voie que se trouvent les tentations qui écartent les aspirants à Dieu.
Sans confusion, l'islam vise l'équilibre de l'Unité et de la multiplicité. Unicité de Dieu, multiplicité des êtres créés, unité de l’humanité, multiplicités des races, des cultures, des langues et des expériences, unité du sens et diversité des compréhensions. L’unité de l’humanité ne peut être séparée de la diversité des cultures et des expériences.
En tant qu’approche totale de l’existence, l’islam ne les confond pas. Il exprime que ce sont des dimensions complémentaires. Il se soucie de leur lien et relation. L’islam est séculier et total. Il récuse la confusion et l’instrumentalisation de la religion qui mènent à des violences et portent atteinte à la liberté ; et réfute l’opposition entre religion et monde.
Les combats anti-obscurantiste et anti-hégémonie finiront par triompher si l’approche est celle d’une pensée humaniste et d’une théologie renouvelée, du juste milieu, adéquates, en liaison avec d’autres courants d’idées dans le monde qui défendent l’éthique, la justice et les droits humains. Nous pouvons développer toutes les valeurs musulmanes en fonction du principe sage du juste  milieu.
La voie médiane n’est pas proposée par le Coran et le Prophète à un seul peuple, mais à toute l’humanité, d’autant que d’autres cultures religieuses visent cette dimension. Pour faire reculer toutes les agressions, du dedans et du dehors, et retrouver un humanisme universel, réapprenons à écouter ce que le Coran dit de lui même et assumons nos responsabilités d’êtres doués de raison. L’Algérie,pays de la culture de la dignité et de l’islam du juste milieu, peut donner l’exemple.
M. C.

* Le professeur Mustapha Cherif est lauréat du prix Unesco du dialogue des cultures, auteur, notamment du Coran et notre temps, le Prophète et notre temps, édition Anep, et de Sortir des extrêmes, édition Casbah.

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