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AU CŒUR DE L’ISLAM : Ibn Rochd pour notre temps

Le mois béni de Ramadhan devrait nous permettre de méditer des auteurs anciens comme Ibn-Rochd, au cœur de l’islam.

PUBLIE LE : 02-07-2016 | 0:00
D.R

Le mois béni de Ramadhan devrait nous permettre de méditer des auteurs anciens comme Ibn-Rochd, au cœur de l’islam. En quoi Mohamed Abu el Walid Ibn Rochd, né en 1126, il y a 890 ans, penseur de la civilisation arabo-berbéro-andalouse peut-il être d’un quelconque secours pour notre temps complexe ? La question se pose compte tenu de ses travaux au cœur de la falsafa. Aujourd’hui, tous les problèmes de l’existence se posent en même temps, politiques, économiques, culturels, éthiques.
En ce XXIe siècle, dans le monde entier, nous vivons une fin de civilisation, une mutation vers l’incertain, une crise de la politique et du sens. Dans cette confusion est révélatrice l’incapacité de l’Occident et de l’Orient à se définir et à assumer leur rapport à la réalité, sans avoir à accuser autrui et à désigner des boucs émissaires.
Les penseurs classiques ont traité de la relation entre l’État et la société, entre les musulmans et les autres: le dialogue des cultures et des savoirs; la capacité d’accès à la vérité universelle; et d’autres thèmes politiques, du projet de société et de la justice. Aujourd’hui notre pauvreté est due à la faiblesse de la pensée politique. Reste à savoir ce que signifie « politique ».
A la confluence des savoirs et des cultures, pour affronter les défis de notre temps, Ibn Rochd était acquis au mâlikisme, école de droit musulman dominante en Andalousie et au Maghreb, à la théologie ash‘arite et à l’éthique de Junayd, trois références  qui ont donné naissance au sunnisme, « voie  médiane » mohammadienne.
Témoin de l'Occident musulman et du passage entre les dynasties almoravide et almohade, Ibn Rochd est le penseur de la philosophie politique. La pensée d’Ibn Rochd reste à découvrir, malgré les travaux d’auteurs qui tentent d’éclairer ce moment de la falsafa. Notre responsabilité est grande pour léguer cet héritage, dont nous avons tant besoin. Le philosophe a concentré son attention sur le rapport entre politique et éthique, entre raison et foi. Cette approche est centrale. Le débat est celui de l’autonomie de la raison, voulue par la révélation, et du type de société projeté.
Pour étudier la politique chez notre philosophe, nous avons son commentaire de La République de Platon et celui de la Rhétorique d’Aristote. Averroès dans son commentaire de La République, écrit: «La première partie de cet art, la politique, est contenue dans le livre d’Aristote intitulé Éthique à Nicomaque, (Nicomachea), et la deuxième partie dans son livre intitulé Politica.»
L’ouverture pour Ibn Rochd se réalise par le fait d’interpréter une réalité diverse. Il ne s’agit pas de vouloir accorder pour accorder, mais de maîtriser la tension entre les différentes dimensions du vivre-ensemble où l’autre doit avoir une place, sans qu’on en devienne l’otage.
Cela suppose qu’il soit reconnu que la raison doit s’exercer d’une manière inconditionnelle. Penser vrai se fonde sur cette inconditionnalité de la raison, même si l’éclairage du Révélé a pour but de participer de façon décisive à l’éclosion de l’être libre. La relation à l’autre différent a retenu l’attention d’Ibn Rochd. Il a précisé l’importance du lien entre les deux niveaux, le politique et l’autre différent: «L’homme a besoin de l’autre pour acquérir la vertu. C’est pourquoi il est un être politique par nature.»
Pour lui, il y a de l’intelligence dans tout individu, même si elle appartient à l’Être absolu. Averroès se servit de versets du Coran, médités par les mystiques, et dont la symbolique lui était utile. Il fait référence, dans un de ses textes, au verset où le prophète Moïse demanda à Dieu de se montrer à lui, mais lorsque le Divin se manifesta sur la montagne, il la réduisit en poussière et Moïse tomba évanoui. Pour que l’être humain puisse saisir le sens de la vie et savoir que faire, il lui reste l’ouverture sur ce qui est, à commencer par l’autre. L’intellect passif et la fermeture sont nuisibles. L’humanité est mise à l’épreuve du vivre- ensemble juste.
Ibn Rochd démontre la nécessité du dialogue entre les individus, les peuples et les cultures, par-delà toutes les différences, avec comme dénominateur commun la raison, celle-ci devant être à la fois inconditionnelle et éclairée par la Parole divine qui recommande le raisonnement. L’originalité réside dans le fait que les injonctions divines fondent la responsabilité de la raison. La Révélation, qui prend un risque en intervenant dans le temps des hommes, ne ferme pas l’horizon, elle oriente l’être humain en vue de l’amener à surmonter l’épreuve.
Cette voie permet d’abord d’accueillir l’autre, en tant qu’autre, et de réaliser la justice. Elle permet d’assumer les changements produits par la marche du temps. Aux yeux d'Ibn Rochd, la raison est l’outil de cette réalisation.
Il sait que le Coran distingue, mais n’oppose pas le temporel au spirituel, le sacré au profane, d’autant que le champ du sacré se limite à quelques lieux et à quelques symboles. Le but du penseur est de parvenir à une culture universelle. Il a influencé nombre de théoriciens occidentaux.  Le projet de « monarchie universelle » exposé dans le traité De Monarchia de Dante réclame la caution d'Averroès.

Distinguer et harmoniser les pouvoirs temporel et spirituel

L’intellect exige de distinguer le temporel du religieux et la société humaine a pour but, par le débat libre, la connaissance et la sagesse. Il s'agit de la sécularité. Des philosophes comme les allemands Goethe et Ernst Bloch adoptent la philosophie d'Averroès. Pour eux, la principale thèse qui fait d'Averroès un révolutionnaire est l'idée que la création contient en elle-même les possibles. Cette thèse, héritée d'Aristote, fut reprise et adaptée à la vision musulmane par Avicenne, puis par Averroès.
La recherche d’Ibn Rochd s’est attaquée à ce qui résiste, la dimension du lien, ni confusion, ni opposition, dont il décèle les potentialités. Une exigence d’ouverture quand il s’agit de dépasser les tensions. Ibn Rochd comprend que l’Islam accepte la différence et la nécessité de penser et de débattre comment vivre ensemble.
L’injonction que souligne Ibn Rochd, c’est celle de donner une réponse qui ne soit soumise ni à quelque influence ni à quelque obligation de limite. Il faut répondre à soi-même, au monde, à l’autre. Quoi que nous disions et fassions, nous répondons au monde et du monde: telle est notre responsabilité.
Dans la fidélité à Averroès, on peut aujourd’hui affirmer qu’on ne comprendrait rien à la religion et à la politique si on les oppose ou les confond. Opposer ou confondre, voilà qui n’est ni musulman ni objectif. Il convient qu’il y ait respect du différent d’autrui.
Ce n’est qu’en apparence que des penseurs arabes majeurs, comme Averroès, ont évité le problème de la cité juste, en donnant l’impression de ne s’intéresser qu’à la seule métaphysique et à quelques thèmes de droit et de moralité idéale sans conséquences directes sur le problème politique et éthique du rapport à l’autre.
«L’interprétation vraie, nous dit Averroès, est le dépôt dont fut chargé l’homme, en faisant allusion à un verset du Coran.» C’est la recherche libre de la vérité: «Ce serait un devoir pour nous de commencer par l’étude et, pour le chercheur suivant, de demander secours au précédent, cela jusqu'à ce que la connaissance fût parfaite… Il est clair que c’est un devoir pour nous de nous aider dans notre étude de ce qu’ont dit, sur ce sujet, ceux qui l’ont étudié avant nous, qu’ils appartiennent ou non à la même religion que nous… Il suffit qu’ils remplissent les conditions de validité.»
Les conditions de validité, d’accès à l’universel, c’est encore, de nos jours, le problème des problèmes. En cherchant à cerner la question du rapport à l’autre, de la différence, Averroès a pour souci de cerner la question du dépassement des antagonismes produits par les différences entre les idées, les cultures et les religions.
En traitant du rapport entre philosophie et religion, il ne cherche pas seulement à les accorder, comme la tradition et l’orientalisme le répètent. Il y a là un moment majeur de la pensée musulmane confrontée à la difficulté de la validité de la vérité: «La vérité ne saurait être contraire à la vérité; elle s’accorde avec elle et témoigne en sa faveur», proclame Averroès. L’accès à la vérité universelle passe par une sorte de comparution devant l’autre.
Sa pensée  remet en cause, du même coup, ceux qui imposent des conditions, pratiquent la fermeture et le rejet, et ceux qui se complaisent dans une prétendue conciliation qui n’assume pas la cohérence universelle. Les termes décisifs, dans cette œuvre sont, «Faṣl al-maḳâl wa-taḳrîr mâ bayn al-sharî‘a wa-l-ḥikma min al-ittiṣâl » sont les verbes lier (wasl), et distinguer (fasl).
Il s’agit de distinguer sans opposer, de joindre sans confondre, l’autre et moi, le temporel et le spirituel, la raison et la foi, ce qui, par l'articulation, peut faire sens. Il revendiquait un statut pour la philosophie, comme exercice de la raison pour les questions existentielles et les affaires du monde, en réponse à un besoin légitime, admis par le Coran et la pratique du Prophète.
L’acte de penser a pour tâche de prendre conscience de ces dimensions et de les mettre en relation, de manière à garder une perspective objective. Ibn Rochd considère que s’ouvrir à l’autre est le bon moyen de connaître les créatures: par l’œuvre d’art, on connaît l’artisan, dit-il.
Il montre que non seulement le Coran invite à la connaissance rationnelle et à penser les conditions de la cité juste, mais encore qu’il en fait une condition pour que les humains correspondent à ce qui est requis d’eux. Sa pensée est d’actualité; elle nous aide à faire face à la difficulté complexe de ce qu’est la politique, pour vivre de manière responsable.
Le sens philosophique s’exprime dans la rencontre avec du non-philosophique, l’existence toute entière. Le transcendantal, au sens que Kant a donné au mot, signifie un retour sur soi de la pensée destiné à légitimer la pensée, par ses conditions intrinsèques, qu’elle détermine comme exercice philosophique fondamental.
Ibn Rochd avait pour souci de maintenir un point de contact entre la raison et la foi, entre l’un et le multiple. La foi comme acte de confiance, et raisonner comme risque que l’on prend pour assumer la vie commune. Des idéologues disaient hier tout est politique, alors qu’Averroès savait que tout n’est pas politique, tout comme d’autres idéologues affirmaient tout est religieux, alors que tout n’est pas religieux. Aujourd’hui le problème s’aggrave car le discours dominant prétend que rien n’est politique, rien n’est religieux, tout est marchandise. Il leur répondrait, que sans la politique qui est la vérité pour tous, la liberté pour tous, la démocratie, et  sans la religion qui est le sens ouvert offert librement à tous, il n’y a pas d’humanité équilibrée et aboutie. Voilà pourquoi nous ne devons pas renoncer à rechercher ensemble cette voie médiane, sinon nos descendants seront accablés. Malgré le déséquilibre des forces, nous pouvons affirmer notre présent d’éveilleurs des consciences.
C’est le message que nous laisse Ibn Rochd, le penseur à l’indomptable singularité.  Il invite à inventer un autre rapport au monde,  à l’État et à autrui. En ces temps de crise politique et éthique mondiale, sa pensée appelle à procéder à un examen de la conscience individuelle et collective. Il rappelle au devoir les intellectuels. L’Algérie, pays de la culture, de la dignité et de l’islam du juste milieu, peut donner l’exemple.

* Le Professeur Mustapha Cherif est lauréat du prix Unesco du dialogue des cultures, auteur notamment de « Le Coran et notre temps », « Le Prophète et notre temps » édition Anep, et « Sortir des extrêmes » édition Casbah.
 

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