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Au cœur de l’Islam : changer intérieurement

8e Chronique, Par Mustapha Cherif*

PUBLIE LE : 14-06-2016 | 0:00
D.R

En ces temps de jeûne, pensons à l’avenir. Dans un contexte mondial tragique, les préoccupations battent leur plein. Les préjugés atteignent des sommets d’indécence. Les musulmans sont divisés et affaiblis. Il nous faut pratiquer l’autocritique et combattre toutes les fitna. La voie mohammadienne est la voie salutaire. Reste à assumer nos responsabilités, à changer intérieurement.
Beaucoup de musulmans ne sont pas de bons musulmans. Une vague obscurantiste depuis près de trente ans ne cesse de déformer l’islam. Restons unis et dénonçons tous les excès. Par le savoir, la science et la culture, il est possible de surmonter les épreuves. C’est en nous-mêmes qu’il faut changer :
« En vérité, Dieu ne change pas l'état d'un peuple tant que celui-ci ne change pas ce qui est en lui-même. » (13 -11).
Dialoguer avec le monde c’est bien, dialoguer entre musulmans c’est encore mieux, pour expliquer que les deux extrêmes, le rigorisme et le matérialisme, sont l’anti-islam. Le libéralisme sauvage, d’un côté, et le fondamentalisme, de l’autre, perturbent les sociétés musulmanes. Le bon sens exige de rechercher la voie juste, le cœur de l’islam.
Des progrès universels sont incontournables, qu’ils soient scientifiques ou politiques. Les peuples musulmans ont le droit à leur part. La science et la démocratie ne sont pas l’apanage d’une seule région ou culture. Rien ne l’interdit, au contraire, tout dans l’islam l’exige. Reste que des valeurs propres, un mode d’être spécifique, une éthique musulmane doivent rester le socle de notre société, avec un esprit ouvert et éclairé.

Se renouveler

Il y a nécessité de dire comment se renouveler, relever les défis de notre temps, lire nos sources et assumer nos responsabilités, pour séparer le bon grain de l’ivraie. Il faut savoir garder raison. L’islam existe depuis 15 siècles et a produit de la civilisation. Les dérives sectaires sont sécrétées depuis quelques décennies dans un contexte mondial en crise. La modernité ne peut se construire contre la Tradition. Et la Tradition ne peut rester vivante sans savoir et connaissances.
Il est impératif de pratiquer l’autocritique et d’examiner les causes du déclin et du sous-développement. Il ne s’agit pas de « renaissance islamique », ce temps est révolu. Mais de rechercher ici et maintenant et avec d’autres cultures, religions et philosophies, une civilisation universelle commune, conjuguant mondialité et spécificité.
Il n’y a plus à opposer l’Orient à l’Occident. Ils sont entremêlés, au devenir commun. De plus, sur le plan sociologique, il y a des islams et des occidents. L’écart entre théorie et pratique a pris des proportions inquiétantes. Chaque peuple est responsable de son devenir. Le Coran précise: « Le meilleur d’entre vous est le plus pieux », reste à se reformer pour être à la hauteur.

Le travail d'ijtihâd (interprétation), comme celui entrepris par des auteurs comme l’Émir Abdelkader au XIXe siècle, Muhammad Abduh, Abd al-Rahman al-Kawakibi, Muhammad Iqbal au début du XXe siècle, et Tahar Ben Achour, peut inspirer. La littérature traditionaliste, conservatrice, réactionnaire qui prolifère depuis le temps du repli, mérite d’être réfutée. Il est urgent de revenir à la raison éclairée par la piété et mettre fin à l’instrumentalisation de la religion.
Le Coran offre une définition de la piété  pour spécifier les qualités du croyant : « La vertu (la piété) ne consiste pas à tourner votre tête du levant au couchant. Mais la piété consiste à croire en Dieu, au Jour dernier, aux anges, à l'Écrit, aux prophètes, à donner de son bien, pour attaché qu'on y soit, aux proches, aux orphelins, aux miséreux, aux enfants du chemin, et pour (l'affranchissement) d'esclaves, à accomplir la prière, à acquitter la purification, à remplir les pactes une fois conclus, à prendre patience dans la souffrance et l'adversité au moment du malheur : ceux-là sont les véridiques, ce sont eux qui se prémunissent » (2 :177).
La piété « taqwa », expression de l’adoration et du vivre religieusement, est présentée comme un but, une finalité, un haut degré. Trente versets coraniques l’explicitent, tels: « Ô hommes! Adorez votre Seigneur, qui vous a créés vous et ceux qui vous ont précédés. Ainsi atteindriez-vous la piété. » (2:21), et « Voilà Mon chemin dans toute sa rectitude, suivez-le donc; et ne suivez pas les sentiers qui vous écartent de Sa voie." Voilà ce qu'Il vous enjoint. Ainsi atteindrez-vous la piété. » (6:153)
La piété est une discipline, un mode d’être, fondée sur l’attitude du cœur, faite de sincérité et de ferveur, d’humilité et de patience, comme le précise le Coran : « Voilà [ce qui est prescrit]. Et quiconque exalte les injonctions sacrées de Dieu, s'inspire en effet de la piété des cœurs. » (22:32) La piété, Taqwa, inclut la notion de prévention, le fait de se prémunir. Il reste à reconnaître que la piété est un tout, avec des différents degrés et des finalités spirituelles.
Il est vital de combattre l’obscurantisme, le nihilisme, d’être soucieux d’objectivité scientifique, de tenir compte de l’environnement, notamment sécularisé, et de s’attaquer à juste titre à des perceptions, productions et structures humaines archaïques. En effet, ce qui mérite d’être contesté, c’est la lecture fermée « d’ulémas » et de courants intégristes qui trahissent les références fondatrices. Il est salutaire de s’opposer aux lectures fermées et de revoir les textes à l'aune des vraies sources et de l’évolution de nos sociétés.
L'Islam du savoir, de la piété, de la sagesse, de la Tradition universelle, a prohibé le recours à la violence, sauf dans des cas précis de légitime défense, strictement codifiés et contextualisés. Les mercenaires qui ont recours à la force brutale, à la sauvagerie, au terrorisme, ne tiennent pas compte  de la théologie. Ils s’excluent d’eux-mêmes de l’islam.
Par ailleurs, de l’Émir Abdelkader à Malek Bennabi, la vision ouverte a théorisé le changement de  l'homme musulman et non point le changement de l'Islam. L'interprétation, l’Ijtihad, suppose un ijmaa, un consensus, que l'on obtient après débat entre musulmans qui ont la compétence cognitive. Tous les excès sont voués à l’échec.

Faire la part des choses

Une minorité de radicaux et d’ignorants ne peut changer la situation de toute une Nation. La majorité des musulmans du monde entier fait la part des choses entre ce qui relève de l'islam et ce qui tient de la pratique culturelle locale. La responsabilité humaine et de tout un chacun est engagée: « Il sera sûrement demandé compte de l’ouïe, de la vue et du cœur » (17 – 36).
Il est logique de vouloir remettre en cause l'influence disproportionnée des courants obscurantistes et de pays politiquement archaïques, reste à expliquer toutes les causes des malheurs du monde musulman actuel, en analysant le contexte politique et les duplicités. C’est encore une fois un problème politique et non point religieux.
Critiquer les extrémistes et autres autocrates est un devoir légitime. Aspirer à la démocratie, dont aucune civilisation n’a le monopole, est un droit. Mais innocenter le système mondial dominant, ne pas dénoncer les déstabilisations, la politique du deux poids deux mesures, les impasses de notre temps, rend l’approche biaisée, à tout le moins incomplète.  
Depuis la « fin » de la « guerre froide » en 1989, le monde a changé. La chute du mur de Berlin a laissé croire à la suprématie définitive du modèle dominant, à l’absence d’alternative. Pour asseoir l’hégémonie du monde dominant et faire diversion, l’image du musulman fanatique est fabriquée comme étant celle du « nouvel ennemi », opposé à la démocratie, à la sécularité et au libéralisme, concepts occidentaux du progrès. Les pays arabes sont menacés, agressés et déstabilisés.
Les causes des problèmes sont internes et externes. Il faut une symétrie dans la critique, surtout si la recherche de la voie du juste milieu n’est pas clairement affirmée. Ce qui importe c’est de reconstruire les nations, de consolider les Etats souverains, de responsabiliser les citoyens, de rechercher le consensus, de convaincre les masses de musulmans, les jeunes, afin de ne pas prêter le flanc.
Les musulmans du monde entier savent que les sectes barbares et mafieuses sont, à la fois, les produits du terreau idéologique rigoriste, du désordre mondial déshumanisant et des manipulations pour le dessein d’hégémonie mondiale. Dénoncer l’extrémisme et énoncer la voie spirituelle authentique est une question urgente de l’heure.
Contrairement à ce qui est affirmé, l’islam n’a absolument rien à voir. C’est un masque, un prétexte, une victime. Le système mondial a besoin de la figure d’un « ennemi » pour faire diversion à ses injustices et ambitions. Tout parfum d’amalgame est insupportable. L’inquisition n’est pas dans l’Évangile, la violence n’est pas dans le Coran.
Il nous faut enseigner que le Coran et le modèle prophétique sont sources de paix, mis en pratique durant des siècles. Rien ne peut justifier la violence aveugle, mais il n’y a pas de paix sans justice. Il s’agit de parler vrai, corriger les dérives de la tradition fermée, de dialoguer, de donner à penser, pour faire reculer la loi du plus fort, la décivilisation, l’extrémisme, qui entraînent le monde dans une mauvaise direction.
Cela signifie que hormis les sectes qui sont l’anti-islam, l’islam et les musulmans ne sont pas des malades que l’on doit guérir, mais des partenaires qui peuvent débattre et contribuer à retrouver de l’humanité et de la civilisation. Reste à donner la priorité à l’éducation.
Pour aujourd’hui et demain, pour le présent et le futur communs, le nôtre et celui de tous les êtres humains de cette planète, car il ne s’agit pas seulement des musulmans, mais de toutes les errances à corriger. Le progrès total passe par l’opinion constructive, l’acte créateur, la cohésion et le rassemblement autour d’objectifs nationaux majeurs. Au vu des mutations en cours, un travail collectif reste à mener pour assurer l’ancrage du nouveau  paradigme et la pédagogie adéquate à cet apprentissage de forger une société médiane.
Pour arriver à conjuguer l’ancien et le nouveau, le spécifique et l’universel, nous devons maîtriser le savoir et lui conjuguer notre conception du sens de l’existence. Imiter autrui aveuglément, ou s’enfermer dans notre passé déformé, sont deux voies vouées à l’échec.
  Pour orienter la nation vers la civilisation, l’État doit puiser sa force et sa légitimité à travers la volonté du peuple, qui se traduit par l’exercice de sa souveraineté et son identité à travers les institutions constitutionnelles.
Par l’éducation, la culture, le débat interne, la réfutation de l’obscurantisme et de l’aliénation au modèle matérialiste, l’horizon s’ouvrira. L’Algérie, pays de la culture de la dignité et de l’islam du juste milieu, peut donner l’exemple.

*Le Professeur Mustapha Cherif est lauréat du prix Unesco du dialogue des cultures, auteur notamment de « Le Coran et notre temps », « Le Prophète et notre temps » édition Anep, et « Sortir des extrêmes » édition Casbah.

 

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