Récits de la Bataille d’Alger par Yacef Saadi : La torture sous la république

Le général Massu n’a pas encore dit avec sincérité et sans arrangements le trouble causé en lui par ceux qui furent “troublés” par la machine infernale qu’il aime à évoquer.
PUBLIE LE : 15-07-2010 | 10:44

Le général Massu n’a pas encore dit avec sincérité et sans arrangements le trouble causé en lui par ceux qui furent “troublés” par la machine infernale qu’il aime à évoquer.
Aussi passe-t-il sous silence des abjections innombrables, comme la strangulation, le feu, l’eau, le chalumeau, le saucisson ou la bouteille. Les voici exposées dans leur tragique réalité.

I. L'ELECTRICITE

Cette opération délicatement raffinée présente malgré toute son horreur l'avantage que ses traces disparaissent si on y apporte les soins nécessaires.
Elle a lieu généralement la nuit, le supplicié est dévêtu et couché sur une «table d'opération».  Ses pieds et poings sont liés et un bidon d'eau est jeté sur tout le corps afin qu'il fasse «masse». A ce moment-là, le courant électrique est appliqué aux parties les plus sensibles de l'individu, homme ou femme : les oreilles, la langue, les parties génitales et les seins. Les souffrances de l'individu sont atroces. Quoique ligoté, il se livre à des contorsions diaboliques sous la violence du choc électrique.  Mais, pour que l'effet soit encore plus efficace, le corps nu est attaché au mur, les pieds baignant dans une bassine d'eau.  Le courant électrique est alors promené à travers tout le corps.  Ou bien le corps nu est attaché sur une échelle métallique baignant dans une bassine d'eau et le courant est également passé sur tout le corps, traitement spécial appliqué aux jeunes filles à la villa «Susini». Ou bien encore le corps est placé dans une ogive, poings et pieds liés plongés dans l'eau. «L'opérateur» isolé par des gants de caoutchouc et des sabots en bois, fait passer l'électricité à l'aide d'un grand crayon en métal pointu qu'il enfonce dans la chair (P.C. d'El - Biar). Cette opération laisse parfois des traces pendant plus de 20 jours.  Le dernier moyen utilisé consiste à plonger carrément la personne dans une baignoire pleine d'eau, la tête émergeant seulement. Le courant est mis dans l'eau même ce qui a pour effet de noyer effectivement la personne dans un «bain électrique». Cette opération est de loin la plus atroce et la plus terrible. Les parachutistes « bérets verts» dénomment «télévision» la torture électrique, les «bérets rouges» qui ont employé les génératrices dans les domiciles mêmes, l'appellent « gégène» ou bien le «loup» si l'appareil est plus puissant. Les suppliciés qui subissent les tortures, sont rarement relâchés immédiatement après. Les tortionnaires prennent la précaution de «soigner» les traces afin que le supplicié ait une apparence saine.

II - L'eau

Les tortures par l'eau sont classées en trois grandes catégories :

a) L'injection de l'eau par la bouche : Cette opération consiste à introduire l'eau dans le ventre du supplicié, par injection forcée à l'aide d'un entonnoir dans la bouche jusqu'à enflement démesuré du ventre. Quand le ventre est suffisamment ballonné, un « volontaire » se lance à pieds joints sur le ventre de la victime. Ce qui a pour effet de faire éjecter l'eau par la bouche ou l'anus. On emploie aussi un autre système qui consiste à placer un tuyau dans la bouche, relié directement à une fontaine. Le même moyen est employé pour faire évacuer l'eau.

b) La baignoire
A la villa «Susini» le corps nu du «suspect» est placé dans un sac, puis plongé dans la baignoire jusqu'à aveu ou épuisement complet.
Une autre méthode est appliquée dans cette villa horriblement célèbre, qui consiste à passer un bâton sous les genoux et les bras ligotés de la victime accroupie. Les extrémités du bâton posé sur la baignoire formant un axe de rotation. Par un système de bascule, la tête est plongée dans un liquide visqueux et infecte stagnant au fond de la baignoire.

c ) Le saucisson.
A la “Grande-Terrasse” des Deux-Moulins, le corps est attaché comme un saucisson et descendu à l'aide d'une poulie du premier étage du cabanon à la mer, la tête vers le bas. Le supplicié reste immergé dans l'eau salée. Il est remonté ensuite, grelottant et à demi inconscient pour un nouvel interrogatoire. Cette opération est répétée jusqu'à aveu, épuisement ou mort.


III. Le FEU

Le supplice du feu n'a d'égal que l'hystérie de ceux par qui il est appliqué.

A) Torse nu la victime est attachée, assise à une chaise. L'inquisiteur qui l'interroge lui jette des bouffées de fumée de tabac aux yeux puis il éteint la cigarette sur sa poitrine ou ses seins.
B) Le torse nu, la victime est attachée sur une table. Son corps est alors imbibé d'essence et on lui inflige calmement le feu. Les brûlures provoquées par ce supplice atteignent le deuxième degré et parfois même un degré supérieur.
C) Un autre moyen consiste à attacher les mains derrière le dos. Puis des allumettes enflammées sont placées aux extrémités des doigts pour brûler les ongles. La douleur qui en résulte est si atroce qu'on ne peut la décrire.
D) Les pieds et jambes nus, une bougie allumée est placée au-dessous jusqu'à extinction de la flamme. Certaines victimes présentent de vrais trous sous la plante des pieds.
E) La flamme d'un chalumeau est rapprochée de la poitrine, des bras et des orteils.
F) Torse nu, l'individu est placée assis sur une chaise. Le préposé au supplice lui entaille le corps en enlevant des petits morceaux de chair à l'aide de tenailles.
G) A l'aide d'un couteau pointu et aiguisé, les parachutistes creusent sur différentes parties du corps puis frottent les plaies au gros sel.

IV) La CORDE

A) Le supplice appelé ainsi consiste à attacher ensemble les pieds et les poings du « terroriste » et à les réunir par une corde. A l'image d'un mouton auquel on aurait ligoté les quatre pattes. La victime est alors hissée à l'aide d'une poulie vers le plafond, la tête et le dos tournés en direction du sol, puis elle est relâchée brusquement. Elle choit comme un sac et s'écrase. L'opération est recommencée autant de fois qu'il est nécessaire pour amener le supplicié à un aveu, même mensonger, ou une dénonciation calomnieuse. S'il résiste et se tait, il meurt à cause de son mutisme et de la furie de ses tortionnaires.
B) L'étranglement par le cou. Assis à même le sol, l'homme est solidement attaché, une cordelette nouée à son cou. Deux tortionnaires tirent les bouts de la cordelette, et enserrent le cou par strangulation progressive qui va jusqu'à l'étouffement ou la mort.
C) L'attachement au sol. Mis en croix et écartelé, le prisonnier est fixé au sol humide et froid des grottes du ravin de la Femme sauvage (banlieue d'Alger), les pieds et les mains attachés à des piquets enfoncés dans la terre. Le prisonnier est laissé ainsi plusieurs jours et nuits dans l'obscurité complète et l'isolement absolu. La plupart de ceux qui ont subi ce supplice sont devenus fous.
“ Le peuple algérien ne lutte pas contre la torture, écrivit Fanon dans un texte célèbre, parce que le peuple algérien n'ignore pas que la structure colonialiste repose sur la nécessité de torturer, de violer et de massacrer.”
Aussi, la torture est un problème qui releva plus de la conscience française choquée que celle des Algériens qui en furent les éternelles victimes.
Admise comme un système exorcisant le mal, elle devient parfois un instrument de vengeance sadique purement destructeur.
On la croyait pourtant reléguée au fond des âges les plus obscurs de l'humanité, quand son spectre se dessina soudain à l'horizon de tout un pays
Elle est là, cette torture, hideuse, proche, immédiate, servie sous toutes ses formes : procès, arrestations, témoignages... Un vrai cauchemar.
Dans un climat pré-révolutionnaire ou révolutionnaire, la torture devient l'arme privilégiée des tenants de l'ordre. Insidieuse et maligne, elle détruit vite ce qu'il y a de plus noble en celui qui la pratique : le cœur et l'esprit.
M. Maurice Patin, pourtant président de la commission de défense des droits et liberté individuels, créée en avril 1957, cette commission était censée se charger de combattre les dépassements de la répression et d'informer utilement le gouvernement français des faits graves imputables à l'armée ou à tout autre auteur, n'a pas hésité à apporter dans le domaine répressif «tout l'aide en son pouvoir». Le colonel Argoud rapporte dans une déposition faite le 21 décembre 1960 au tribunal, à l'occasion du procès des barricades, que «le général Massu ayant décidé à juste titre à mon sens, pour pallier l'inefficacité de la justice et ses excès (sic), de lancer une circulaire sous sa propre responsabilité».
M. Patin qui approuvait absolument le fond de l'affaire et celui de la circulaire dont il était avisé, voyant dans les possibilités de «faits» (et en particulier sur le plan international) un danger considérable, M. Patin a tenu le propos suivant : « Je comprends parfaitement votre angoisse, je comprends parfaitement l'importance que revêt ce problème pour l'armée, mais pour Dieu, supprimez votre directive. Faites-nous de bons dossiers, et suscitez même de faux témoins, je vous aiderai de toutes mes forces, mais supprimez, supprimez pour le ciel votre directive » (J. M. Théolleyre, page 134).
Et cette conscience a veillé longtemps sur les innocentes victimes algériennes dont elle était soi-disant le suprême recours.
De violentes campagnes agitèrent l'opinion publique pour faire cesser les honteuses pratiques inaugurées et instituées un peu partout par l'élite de l'armée française.
Le 18 avril 1957, des professeurs et des hommes de sciences français écrivirent au président de la République, René Coty, une lettre véhémente pour les dénoncer. Cent vingt-trois personnalités lyonnaises s'élevèrent de leurs côtés, moins d'un mois après, contre les excès constatés en Algérie. Monseigneur Duval, archevêque d'Alger, n'épargna ni son temps ni son crédit pour dénoncer, lui aussi, avec, courage, ce qui lui semblait injuste et inadmissible dans les problèmes du maintien de l'ordre
Jusqu'au colonel Godard, pourtant chef du secteur Alger-Sahel, qui ne se trouva plus d'accord avec un certain collègue à lui le commandant O., lequel liquidait purement et simplement ses victimes collectées au hasard dans la rue après les avoir soumises aux rigueurs de sa «machine». Plus de trois mille personnes, dénombrées officiellement, ont ainsi disparu dans la tourmente. On raconta même que certains membres du cabinet Lacoste, sentant que l'on allait trop loin, furent pris de peur devant cet holocauste barbare.
C'était devenu l'élimination aveugle de tout ce qui était algérien, suspect ou pas encore, organisé ou pas. On préférait liquider l'innocent que rendre à la liberté un homme devenu ennemi par la force des choses. Disparu aujourd'hui, on ne risquera pas de le rencontrer, un jour, les armes à la main. En l'espace de deux mois (février - mars 1957), la préfecture d'Alger a délivré aux militaires près de 24.000 assignations à résidence. Les exécutions capitales se firent plus nombreuses. Le tribunal permanent des forces armées prononçait de six à huit condamnations à mort par semaine.  La garde à vue, qui n'était qu'un euphémisme supplémentaire, durait jusqu'à un mois et plus. Les prisons d'Alger et des environs jusqu'à Boufarik regorgeaient de détenus, presque tous menacés de condamnation à mort, selon la législation et l'hystérie propre à cette époque.
Y. S.
 


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