D.R
En fêtant, le 15 janvier, son dixième anniversaire, l’encyclopédie en ligne Wikipedia, s’impose comme rassemblement de « butineurs volontaires » au service du partage des savoirs et des connaissances. Même si les « wikisceptiques » ont encore beaucoup de grains à moudre, la démarche fait recette au point de bouleverser les « traditionnelles méthodes » scientifiques d’accès au savoir.
Fondé en janvier 2001, Wikipédia est en partie l'œuvre de Jimmy Wales, un homme d'affaires américain qui avait pour projet de mettre au point un logiciel permettant de réaliser une encyclopédie libre et accessible en plusieurs langues. Après un premier essai avorté (« Nupedia »), Jimmy Wales lance une seconde tentative, qui sera la bonne, en se basant sur le principe du volontariat et de la collaboration. Les internautes, quelle que soit leur langue, peuvent contribuer à Wikipédia en y apportant des articles ou en réalisant des modifications ou des mises à jour sur les autres textes mis en ligne. La recette connaît un succès indéniable. En dix ans, Wikipédia a publié pas moins de 17 millions d'articles dans près de 270 langues, de l'anglais au français en passant par l'arabe, l'espagnol, l'occitan, le swahili ou le groenlandais, et dans tous les domaines; histoire, arts, culture, sciences, évènements, géographie, religions, biographies, etc. Selon les données du cabinet ComScore, Wikipédia reçoit chaque mois 410 millions de visiteurs (novembre 2010), et pointe au cinquième rang mondial des sites les plus consultés. L'encyclopédie se réjouit aussi d'être le seul site du top 10 à caractère collaboratif et non lucratif. 400 millions de visiteurs uniques par mois, et un référencement de rêve : en tapant à peu près n'importe quel mot dans Google, l'article Wikipedia sera proposé quasi systématiquement en première page. De quoi faire rêver n'importe quel investisseur. Sauf que Wikipedia n'est pas un business, aucune publicité n'accompagne les articles du site, qui pour survivre, fait régulièrement appel aux dons.
[Vers un milliard d’utilisateurs]
Avec un objectif d’atteindre un milliard d'utilisateurs dans le monde d'ici 2015, le site fait cap maintenant sur l'Inde, où il s'apprête à ouvrir un bureau. Par ailleurs, selon l'enquête du Pew Internet and American Life Project réalisée en mai 2010, 53% des adultes surfant sur le web consulte l'encyclopédie gratuite. Ils étaient 36% en février 2007. Les plus jeunes internautes sont ceux qui se fient le plus à cette encyclopédie rédigée par ses utilisateurs. Quelque 62% des moins de 30 ans s'adressent à Wikipedia tandis qu'ils sont 33% chez les plus de 65 ans. L'encyclopédie est consultée par 52% des internautes âgés de 30 à 49 ans et 49% de ceux âgés de 50 à 64 ans. Wikipedia est même plus populaire que le fait de converser en messagerie instantanée, un service utilisé par 47% des usagers d'internet. En revanche les sites de réseaux sociaux sont plus populaires que l'encyclopédie (61% d'utilisateurs). L'enquête de Pew a interrogé 2.252 adultes en avril et mai 2010 et comprend une marge d'erreur de 2,7 points.
[La force de l’ anonymat]
Dépourvu de publicité, Wikipédia assure son financement par l'argent versé par les donateurs (mécènes, lecteurs, etc.). Pour assurer le développement du site et rémunérer sa trentaine de salariés, la société a levé fin 2010 une campagne de dons qui lui a permis de récolter 16 millions de dollars, soit plus du double qu'en 2009. Si la réactivité de Wikipédia constitue l'un de ses points forts (l'annonce du décès d'une célébrité y est parfois publiée avant certains médias en ligne), la pertinence de ses articles est souvent sujette à controverses, notamment à cause de son système de rédaction ouvert au public. En décembre 2007, une enquête menée par le magazine allemand Stern sur 50 articles pris au hasard avait toutefois révélé que les textes, dans 43 cas, étaient plus précis et plus actualisés que ceux de l'encyclopédie en ligne et payante Brockhaus. En France, le succès du site a eu raison d'une institution littéraire, le Quid, qui a cessé sa parution papier.
La Fondation Wikimédia a annoncé, il y a quelques semaines avoir atteint son objectif de 16 millions de dollars de dons pour financer son budget de fonctionnement sur l'année fiscale 2010-2011. L'appel à la générosité avait été lancé le 15 novembre dernier et les 16 millions de dollars ont été récoltés en seulement 50 jours, ce qui représente la campagne la plus courte dans l'histoire de la Fondation.
Environ 500 000 contributeurs ont répondu favorablement soit plus du double que lors de la campagne de 2009 (230 000 donateurs). « Wikipédia est le seul site du top 10 mondial sans publicité et financé principalement par ses lecteurs et utilisateurs », souligne Sue Gardner, la directrice exécutive de la Fondation Wikimédia.
Les 16 millions de dollars récoltés constitueront donc l'essentiel du budget 2010-2011 fixé à 20,4 millions de dollars. Une somme consacrée principalement aux coûts de fonctionnement des différents sites de la Fondation, à commencer par Wikipédia.
[Des galons à petits pas]
Le fonctionnement rédactionnel du site repose sur le volontariat de millions de contributeurs. La plupart n'apportent que des contributions épisodiques, et environ 100.000 d'entre eux publient quatre à cinq fois par mois, une population que l’on appellec les "Wikipédiens". Leur profil? "Surtout des hommes, âgés de 26 ans, maniaques de technologie et de savoir, bref un réseau de +geeks+" (obsédés d'internet), explique la directrice du site..
Comme elle contrevient au principe de l'encyclopédie traditionnelle rédigée par des sommités considérées comme des experts dans chaque domaine abordé, cette encyclopédie rédigée par la base s'est attirée d'innombrables critiques.
Invoquant erreurs et opinions subjectives, les universités interdisent à leurs étudiants de s'en servir, les rédactions défendent aux journalistes d'y avoir recours.
[Des d’imperfections et des parades]
«Mais pour les fautes ?» demanderont les wikisceptiques. Comment peut-on savoir que personne n’a glissé de fausse information au cœur d’un article ou, pire, annoncé la mort d’une personnalité bien vivante, comme ça s’est déjà produit à plusieurs reprises ? C’est simple, répondent les responsables du site : on ne peut pas. Garantir une fiabilité et une véracité absolue des informations est impossible, mais la communauté fait d’énormes efforts en ce sens. D’abord en réclamant, de plus en plus fermement, que chaque donnée ajoutée à l’encyclopédie soit proprement «sourcée».
Ensuite, en exerçant une surveillance constante sur la quasi-totalité des articles grâce au travail des «patrouilleurs», ces wikipédiens bénévoles, qui aiment passer des heures à scruter une liste des modifications récentes, mise à jour en temps réel, à l’affût des ajouts suspects. En un clic, ils peuvent les annuler. Un «bot» est un programme conçu pour effectuer automatiquement des tâches répétitives et ingrates, comme la gestion des liens entre les Wikipédia de différentes langues. Salebot, lui, est spécialisé dans la lutte contre le «vandalisme». Il surveille les actions effectuées par les internautes non inscrits et les nouveaux utilisateurs, reconnaît les mauvaises modifications (insultes, mots-clés comme «décédé» ou «lol», excès de ponctuation…) et les fait disparaître dans la seconde. Pour les vandalismes plus subtils, on ne pourra compter que sur la vigilance imparfaite des patrouilleurs humains.
Tout est donc bon à jeter? «Non, selon Olivier Glassey, sociologue à l’Université de Lausanne (Suisse), spécialisé dans l’usage des nouveaux médias. Depuis quelques années, les entrées fantaisistes sont en forte baisse, car le nombre de nouveaux éditeurs s’est tassé. Les auteurs sont plus expérimentés et mieux coordonnés.» De plus, Wikipédia a mis en place des garde-fous. Ainsi, le contenu des articles que la communauté des utilisateurs juge excellents est verrouillé. Les biographies des personnes vivantes sont également surveillées de près, pour éviter d’annoncer de manière erronée la mort d’une célébrité, comme ce fut le cas de la chanteuse Miley Cyrus en 2008. «Du coup, Wikipédia, qui était précurseur dans ces annonces, est maintenant en retard sur l’information, comme pour Michael Jackson», estime Olivier Glassey. Autre domaine sensible: l’actualité sous toutes ses formes. Ainsi dès qu'un article est modifié à de nombreuses reprises dans un temps très court, les administrateurs décident fréquemment de le verrouiller pour empêcher toute dérive.
Ce système ne filtre pas toutes les erreurs, mais, avec quelques précautions, il est possible de séparer le bon grain de l’ivraie.
L’article anglophone sur le physicien Albert Einstein a longtemps été victime d’attaques de groupes d’extrême droite remettant en cause sa contribution à la théorie de la relativité. «Quand le sabotage est bien fait, il est indétectable pour les utilisateurs normaux », explique Olivier Glassey. Les auteurs malveillants se servaient de références douteuses mais intraçables (des livres néerlandais rascistes des années vingt) et renvoyaient à d’autres articles de Wikipédia, écrits par les mêmes sous un pseudo. Cet article (ainsi que plusieurs autres du même type) a depuis été bloqué pour éviter que l'affaire se reproduise.
Le succès du site s’appuie sur un recours de plus en plus développé à l'automatisme de la recherche qui a tendance à s'installer dans les mentalités, les institutions culturelles commencent à changer d'approche: Wikipedia travaille par exemple avec une dizaine d'universités pour ses articles sur la politique de l'administration américaine, des collaborations en augmentation constante, souligne en substance Sue Gardner. En décembre 2005, la revue "Nature" avait publié une étude comparative des erreurs relevées respectivement dans Wikipedia et dans la très respectée Britannica. Sur 50 articles sur des sujets scientifiques, envoyés à des experts sans en préciser la source, Britannica avait une moyenne de moins de trois erreurs par article, pour une moyenne de moins de quatre erreurs pour Wikipedia. Et pourtant elle tourne, cette encyclopédie ! Doivent se dire ses fans, face aux critiques. C’est là le mystère et la grande force de ce projet pharaonique, qui ne repose que la surmotivation d’anonymes enthousiastes. «Wikipédia marche très bien alors qu’elle prouve tous les jours qu’elle ne devrait théoriquement pas fonctionner», aiment répéter ses plus ardents défenseurs.
K.T
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Que de bourdes !!
Parmi les erreurs les plus relevées sur le site wikipedia. la mort du Sénateur Ted Kennedy a été annoncée, en janvier 2009, par erreur alors qu'il avait souffert d'une attaque lors d'un repas avec le président Barack Obama.
En Août 2006, on y liait que « le chanteur Robbie Williams mangerait ses hamsters domestiques ». Un article de février 2006 affirmait qu'étant ado, l'ancien Premier ministre britannique affichait des posters d'Hitler dans sa chambre. Une enquête avait été lancée à l'époque. Puis en Janvier 2004, c’est un professeur qui a signalé aux administrateurs du site Wikipédia que Platon n'était pas un ex-présentateur météo hawaïen.
Et de sabotages !
Le sabotage fait également des ravages sur le site de ‘encyclopédie. Le cas de vandalisme le plus fameux concerna John Seigenthaler, un journaliste, écrivain et ancien assistant de Robert Kennedy. Afin d’amuser un collègue, un plaisantin créa en mai 2005 une page biographique où il affirma que Seigenthaler, « directement impliqué » dans l’assassinat de John Kennedy, avait émigré en Union soviétique en 1971. La supercherie ne fut découverte qu’en septembre. En octobre, Seigenthaler contacta le site, qui effaça les anciennes versions de l’article. Cette affaire constitue un cas extrême.
De l’horreur !!
Dans un communiqué, en juin dernier, l’agence de publicité française Euro RSCG accusait le site Wikipedia de « cannibaliser l’image des entreprises du CAC 40 » et de « nuire à la valeur de la marque ». Symbole de l’essor d’une information non institutionnelle, l’encyclopédie contributive en ligne se classe, en effet, parmi les tout premiers résultats des moteurs de recherche.
L’effet de ruche ?
Le rejet de la conception classique de l’expertise prend une seconde forme sur Internet. Si tout le monde peut s’exprimer, mais que toute légitimation est interdite, comment discerner le bon grain de l’ivraie digitale ? Pour les aficionados du logiciel libre de Slashdot comme pour les géants du commerce en ligne Amazon et eBay, il existe une solution : évaluer quantitativement les consultations des internautes. Il en va de même pour les « médias sociaux » qui permettent la sauvegarde et le partage collectif des informations, tels Reddit et Digg, et, bien sûr, pour l’algorithme PageRank qui produit les résultats de Google. L’« intelligence de la foule », c’est-à-dire l’agrégation automatique de multiples choix individuels, arrivera quasi magiquement au résultat idéal.Du moins, c’est ainsi que les choses sont censées se passer.
Wikipedia participe de cette foi dans la correction épistémique de la multitude ; on évoque à son sujet une « pensée de la ruche ». Wiki signifie « rapide » en hawaiien.
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- Wikipedia
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