mardi 22 mai 2012 23:34:56

Révélations de Wikileaks : Internet redistribue les cartes

La panique se répand dans toutes les chancelleries du monde, au rythme de la diffusion des câbles diplomatiques américains par le site Wikileaks, tandis que, premiers concernées, les autorités américaines ont déjà déployé une stratégie de « riposte et de prévention ».

PUBLIE LE : 04-12-2010 | 20:26
D.R

La panique se répand dans  toutes les chancelleries du monde,  au rythme de la diffusion des câbles diplomatiques américains par le site Wikileaks, tandis que,  premiers concernées, les autorités américaines ont déjà déployé une stratégie de « riposte et de prévention ». En filigrane s’anime un débat sur les frontières entre le droit à l’information et le droit  de l’information.

Dans le sillage des réactions officielles américaines, en chœur, des voix hautes, indignées s’élèvent pour traiter de tous les noms l’initiative du site Wikileaks qui est passée à l’œuvre en distillant chaque jour le contenu de notes rédigées par des postes diplomatiques américains comportant de croustillantes informations.
La nouveauté dans l’initiative du site c’est, que , pour ce coup, là, de grands titres dela presse traditionnels se sont joints pour relayer le travail. Cinq titres de presse partenaires (le New York Times, le Guardian, Der Spiegel, el Pais et Le Monde) ont pour l’instant accès à l’ensemble des données, qui seront rendues publiques, dans un premiers temps, au fur et à mesure de leur utilisation par ces mêmes journaux.
Pour l’instant, donc, on pourrait presque se contenter du site «source», cablegate.wikileaks.org. Le «Cable viewer» de Wikileaks permet de se balader dans la base de données par date, pays concerné, tag ou niveau de confidentialité.  Mais les journaux partenaires ont eux-aussi travaillé pour rendre accessibles les informations. La palme revient, de très loin, au Guardian, qui offre une interface de visualisation très bien réalisée (en Flash).
Der Spiegel, de son côté, a réalisé une mappemonde interactive qui permet de voir les pays concernés par les télégrammes mois par mois entre 2000 et 2010 et année par année entre 1966 et 2010.
Mais il n’est pas nécessaire d’être partenaire officiel pour pouvoir offrir sa propre interface de visualisation, même si la base de données est réduite aux télégrammes publiés effectivement sur Wikileaks.

Un tournant historique ?

Il faudra encore du temps pour digérer les 251.287 documents du département d'Etat américain publiés par WikiLeaks , dont les détails lèvent le voile sur des pratiques d'espionnage au plus haut niveau.
La liste tient sur plusieurs pages. Le département d'Etat américain a notamment demandé à ses diplomates et agents secrets, le 31 juillet 2009 de mettre la main sur les noms, mots de passe et clés cryptées des réseaux privés utilisés par plusieurs délégations (dont la France, la Chine, le Japon et Ban Ki-moon en personne) pour leurs communications. Dans un talk-show américain, lundi matin, un ancien diplomate britannique a minimisé l'importante de ces révélations, expliquant qu'il s'agissait surtout d'un «espionnage bureaucratique». John Bumgarner, de l'U.S. Cyber Consequences Unit, expliquait au quotidien gratuit français  20minutes.fr en 2009 que «tous les pays» recourent au cyber-espionnage politico-industriel.
Le journal en ligne Wired relève également que des diplomates, surtout en Afrique, étaient chargés de collecter des données biométriques des leaders: ADN, empreintes digitales ou encore scan de l'iris.
Les premières analyses d’expert soulignent l’originalité de cette initiative qui fera date. Par le pays touché, d’abord,  dont on souligne ainsi le manque de professionnalisme de son appareil diplomatique, puis par le volume de documents « fuités » qui restera longtemps un record à battre.
Immédiatement mis en accusation par le gouvernement américain qui a actionné Interpol, le fondateur du site Wikileak, échappé par erreur à une interpellation à Londres, ne laisse plus aucune personne indifférente.
Le but de son site participatif est de faire la lumière sur les scandales «que le public doit connaître», en comptant sur la contribution d'informateurs anonymes.

Ca n’arrive pas qu’aux autres !

Ouvrir la boîte de Pandore, c'est la raison d'être de Wikileaks. Depuis sa création en 2007, ce portail a collecté plus d'un million d'informations dites «sensibles et confidentielles». Dernier fait d'armes, qui ébranle le Pentagone : le bilan revu et corrigé des victimes collatérales du conflit afghan, auquel s'ajoute la révélation du soutien de l'Iran aux talibans. L'Australien Julian Assange, fondateur de Wikileaks et ex-hacker, se dit déterminé à démontrer que «le cours de la guerre doit changer.»
Le Pentagone n'est cependant pas le seul à avoir fait les frais de Wikileaks. Dans l'œil du cyclone : la banque islandaise Kaupthing Bank et ses prêts douteux, mais aussi la famille corrompue de l'ex-président kenyan Daniel Arap Moi, le compte e-mail privé de Sarah Palin utilisé à des fins professionnelles (ce qui est contraire à la loi), où encore les emails échangés entre les chercheurs du GIEC, à l'origine du «climategate». Mais quels sont les rouages de cette machine à scoops et qui est aux commandes ?
Un fonctionnement presque artisanal pour des retombées mondiales. A en croire les propos de Julian Assange dans le journal britannique The Guardian, WikiLeaks ne disposerait que de «cinq employés à temps plein» dont l'identité n'est pas révélée et d'une quarantaine d'autres personnes qui «font des choses très fréquemment.» Un propos nuancè et ambigu  pour ce diplômé en mathématiques qui se targue de vouloir remettre la précision scientifique au cœur du journalisme.  Le site vit grâce à ses 10 000 donateurs, mais le budget de 600 000 euros par an ne suffit pas à couvrir les besoins puisque Wikileaks avait été contraint d'interrompre ses activités et de faire appel à la générosité de ses lecteurs en février dernier.  A l'image de Wikipedia, le portail de «fuites déontologiques» (comme se définit le site) repose sur un fonctionnement participatif. Le site invite «tous les responsables publics, bureaucrates, employés d'entreprise qui ont connaissance d'informations gênantes, que leur institution cherche à dissimuler mais que le public doit connaître» à se rendre sur Wikileaks pour communiquer leurs informations. Le site compte aujourd'hui 800 «participants occasionnels» (avocats, journalistes, défenseurs des droits humains, spécialistes du cryptage de documents).  Se pose alors la question de l'anonymat des sources. «Les divulgateurs peuvent déposer des documents de façon anonyme et non identifiable», grâce aux «toutes dernières technologies de cryptographie», assure le site. Interrogé par CNN, Julian Assange affirme que l'équipe de Wikileaks a «rarement connaissance de l'identité des sources. Si nous les découvrons, nous les détruisons le plus tôt possible.» Ces gages n'ont pourtant pas suffi à préserver l'anonymat du soldat américain Bradley Manning, qui risque cinquante-deux ans de prison pour avoir transmis la vidéo d'une bavure de l'armée américaine en Irak.  L'acte relève, selon l'Etat américain, d'une atteinte à la sécurité nationale. D'où les tiraillements juridiques soulevés par l'activité de Wikileaks, dont les serveurs sont hébergés en Belgique et en Suède. L'an dernier, la divulgation de 500 000 SMS échangés par les New-Yorkais témoins du drame du 11 septembre 2001 avait déclenché un vif débat sur la protection de la vie privée.
Autre point litigieux : la fiabilité des documents diffusés par Wikileaks. Une question que le portail balaie d'un revers de main en s'appuyant sur le modèle de Wikipedia. «A la surprise d'un grand nombre de personnes, la sagesse collective d'une communauté d'utilisateurs bien informés peut permettre une diffusion, une vérification et une analyse avec rapidité et exactitude», explique le site. Wikileaks compte donc sur son bataillon de bénévoles pour effectuer ce travail minutieux de recoupement et de validation des informations divulguées par les informateurs anonymes.
Julian Assange n'est plus le bienvenu partout. «Certaines personnes ont peur pour ma vie», a-t-il déclaré au Guardian , ajoutant que cette crainte était sans doute infondée. Il admet cependant prendre quelques précautions en évitant de voyager dans certains pays, notamment aux Etats-Unis. L'agitateur australien est en effet dans le viseur du ministère américain de la défense qui souhaite l'entendre sur les informations qu'il obtient. Il admet passer beaucoup de temps en Islande, où le Parlement a voté en juin dernier une résolution en faveur «d'organes de presse internationaux, de startups du secteur des nouveaux medias, d'organisations de défense des droits de l'homme et de centres de données informatiques.»
Malgré les conflits juridiques et les difficultés financières auxquelles il fait face, le portail Wikileaks n'a pas revu ses ambitions à la baisse. L'objectif à long terme fixé par ses fondateurs, est de devenir «l'organe de renseignements le plus puissant au monde.»
Alors que presque toutes les classes politiques des pays concernés s’indigent et appellent « au sens de la responsabilité », le gouvernement américain prend le taureau par les cornes.

Ripostes tous azimuts

Et commence par trouver un coupable presque idéal. «Hillary Clinton et plusieurs milliers de diplomates à travers le monde vont avoir une attaque cardiaque en se levant un matin et en découvrant que toute une série de documents classés sont disponibles au public avec un moteur de recherches... Partout où il y a un poste américain, il y a un scandale diplomatique qui va être révélé.» Ces mots sont ceux que Bradley Manning, un jeune soldat américain âgé de 23 ans, aurait tenu à un ancien hacker, selon le Guardian.
Depuis la mise en ligne par WikiLeaks de plusieurs dizaines de milliers de documents classés de la diplomatie américaine, les autorités sont sur le pont pour découvrir la taupe qui a pu diffuser ces informations et les communiquer à Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks. Et Bradley Manning fait office de suspect numéro un. Ce jeune soldat, ancien analyste de données en Irak, a été arrêté et inculpé en juillet pour s'être illégalement procuré une vidéo de l'armée montrant un raid d'hélicoptère américain en Irak, dans lequel une douzaine de personnes avait trouvé la mort en 2007. L'enregistrement a été diffusé en avril par WikiLeaks. 
Parallèlement, et selon un mémo obtenu la semaine passée par l'Associated Press, le Bureau de la Gestion et du Budget (OMB) a demandé aux agences fédérales de mettre en place des équipes chargées d'évaluer les mesures de sécurité pour veiller à ce que leurs employés n'aient pas accès à davantage d'informations confidentielles que ne le requiert leur travail. Dans ce mémo, le directeur de l'OMB, Jacob Lew, déclare que l'incapacité des agences à protéger des informations classées secrètes est inacceptable et ne sera pas tolérée.
Le ministre américain de la Justice Eric Holder a prévenu pour sa part que des poursuites seraient engagées si des violations de la législation américaine sont découvertes dans l'enquête sur ces fuites. Sur un autre plan, certains soupçonnent le FBI d’être à l’origine d’une initiative visant à concurrencer le site Wikiileak  et « à contrer le pouvoir grandissant dont il jouit, et, en parallèle, l’icône de plus en plus charismatique, du journaliste australien Julian Assange. Selon les informations de l’hebdomadaire français le Point, celle-ci devrait être dévoilée autour de la mi-décembre, à Berlin. Surprise, cette initiative vient des anciens compagnons de route d'Assange, dont certains étaient à ses côtés il y a encore trois mois. Et notamment de Daniel Domscheit-Berg, qui fut le porte-parole de WikiLeaks durant plus de deux ans et demi sous le nom de Daniel Schmitt. C'était avant d'en claquer bruyamment la porte, à la mi-septembre, tandis qu'Assange avait décidé de le suspendre un mois. Domscheit-Berg venait de reprocher à Assange de se conduire "comme un empereur".
Depuis, Domscheit-Berg estime qu'il est temps de créer une alternative à WikiLeaks. Il a été rejoint, dans cette nouvelle aventure, par Herbert Snorasson, un jeune Islandais passionné d'histoire. Il bénéficiera aussi du soutien de la députée islandaise Birgitta Jonsdottir, qui estime que le site a perdu son âme. D'après Domscheit-Berg, WikiLeaks a notamment viré au "culte de la personnalité", le jeu de cache-cache d'Assange avec la CIA n'étant qu'une mascarade. "Si les services américains voulaient vraiment arrêter Assange, ils l'auraient fait depuis longtemps."
Ces dissidents reprochent par ailleurs au site de ne pas suffisamment respecter la confidentialité des sources. Un débat avait fortement secoué l'équipe de WikiLeaks au moment de la révélation des documents sur la guerre en Afghanistan : le nom de certains informateurs, qui apparaissant au grand jour, n'avaient pas été floutés, ce qui les mettait à la merci de représailles.


Peut-on faire confiance à un diplomate US

Les révélations du site vont encore entretenir le suspens, ce qui ne laisse pas beaucoup de place à un débat serein  sur l’implication de ces révélations sur la liberté de presse et d’informer. Seuls les politiques se sont prononcés pour, évidemment crier « au crime »,  « au scandale », et même, pour reprendre les termes du ministre italien des Affaires étrangères, «  à un 11 septembre diplomatique ».
Les corporations de la presse y viennent a pas ralenti, en attendant de miex voir les éventuelles implications ces fuites.
Seul bémol, pour le moment, l’attitude d’Amnesty Internatuional, dont  secrétaire général, Salil Shetty, a jugé "positive" l'action de Wikileaks, estimant que le site internet avait pris en compte les critiques de l'ONG en se montrant plus précautionneux dans la divulgation des télégrammes diplomatiques.
Lors de la diffusion des mémos sur l'Afghanistan l'été dernier, Amnesty avait eu "une conversation violente" avec Wikileaks "parce qu'ils avaient mis en danger des personnes en publiant leurs noms", a-t-il expliqué. "Ils ont pris en compte nos critiques", déjà lors de la publication de leurs mémos sur l'Irak en octobre, a-t-il ajouté. M. Shetty a toutefois reconnu qu'Amnesty et WikiLeaks "ne faisaient pas la même activité et que la manière de travailler de WikiLeaks posait des questions à tout le monde". Même si ce dossier n’a pas encore livré toutes ses répercussions, il y a certains enseignements qui se profilent déjà, et les Américains sont les premiers à les tirer. Le représentant du Michigan Peter Hoekstra, plus haut républicain à siéger à la Commission sur le renseignement de la Chambre des représentants, a ainsi jugé la fuite très compromettante pour les intérêts américains. "Le problème catastrophique, c'est qu'il s'agit d'une rupture de la confiance", a-t-il déclaré, estimant que les autres pays, alliés ou ennemis de Washington, se poseront désormais des questions du type: "Peut-on faire confiance aux Etats-Unis? Les Etats-Unis peuvent-ils garder un secret?".
K.T
 

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