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Geopolitique du printemps arabe : Tragique méprise ou énième plan de vassalisation du Monde arabe ?

Alimenter, canaliser et orienter le mécontentement

PUBLIE LE : 16-03-2014 | 23:00
D.R

Entre les journalistes disposant de l’information, mais otages de l’immédiat et de l’instantané, les politiques disposant du pouvoir tentés de traduire les évènements en fonction de leur place dans l’échiquier de la décision ou de l’opposition, il y a une autre catégorie qui dispose de recul et de savoir pour apporter, au-delà de la narration anecdotique, une synthèse des phénomènes sociaux capables de nous éclairer sans passion : les chercheurs.

Ils   plongent dans l’histoire, décryptent le quotidien, replacent les pièces du puzzle pour ordonner ce qui apparait comme désordre.
Au « Printemps arabe », les médias du monde entier ont vite accolé (par mimétisme et paresse intellectuelle ?) une appellation qui a trouvé son origine en Europe dans la seconde moitié du  XIXe siècle : les révoltes des nationalités ou  le Printemps des nationalités. A l’exemple de celle du 22 février 1848 à Paris qui renverse en quelques jours la monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe 1er. Craignant la contagion,  les monarques se plient à   des concessions constitutionnelles à Berlin, Munich, Vienne, Turin... C'est « le printemps des peuples ».
La Tunisie, l’Egypte, le Yémen… d’aujourd’hui sont-ils les clones des monarchies de 1848 ? De l’Egypte au Maroc, les événements qui se déroulent  ne sont pas l’expression d’un mouvement national face à un pouvoir allogène. Les revendications sociales (dignité), politiques, (élections libres)  économiques (redistribution équitable des richesses)  n’ont  rien à voir avec une insurrection nationaliste. Pourtant, Les médias européens ont imposé cette notion de Printemps et certains la souhaitent même pour l’Algérie à l’exemple d’un BHL dont la formation philosophique le rapproche plus d’un Attila plein de rancœur que d’un penseur des Lumières. Mais, le fait même de regrouper l’histoire arabe présente sous un seul vocable supprime l’hétérogénéïté des situations nationales pour les replacer (encore une fois) dans une dépendance historique. Les bouleversements arabes ne feraient qu’obéir à une même mécanique ! Des peuples formatés par internet au 21e siècle après que leurs ancêtres furent pacifiés et civilisés par la baïonnette au 18e siècle. Le Monde arabe (comme les autres mondes) n’est pas un château de cartes qu’une seule et  simple poussée mécanique sur une de ses parties  ferait s’écrouler ! Il  nous faut préciser que si les motifs de l’ire populaire arabe s’inscrivent dans une logique naturelle de maturation des classes moyennes et d’une transition démographique qui a recomposé la famille et ses logiques internes, il y a, en même temps, face à cette impatience juvénile (même si elle est légitime) des acteurs dont les intérêts vont au-delà. Certains régimes arabes, partenaires traditionnels des intérêts occidentaux, ont atteint leur limite historique. Beaucoup de pays n’acceptent pas que ces pays et leurs trésors  leur échappent  avec la mise à l’écart de ces régimes qu’ils ont reçus en grandes pompes chez eux ? Ces pays ont compris (malheureusement avant une bonne partie de la société civile arabe) que l’avènement de nouvelles républiques dans le monde arabe, si riche en pétrole, en gaz, en minerais avec un marché de plusieurs milliards de dollars par an  ouvre une perspective aux BRICs au détriment de leurs puissances tutélaires traditionnelles. Comme un joueur d’échecs avisé, ils anticipent les coups.   C’est, justement, dans la transformation des équilibres géostratégiques de la région qu’il faut aussi (et surtout) comprendre l’histoire présente du Monde arabe. Face à un modèle occidental qui a peut être atteint ses limites historiques dans sa forme actuelle (les crises financières récurrentes, la présence au sein  de nombreux gouvernements européens de l’extrême droite comme troisième force arbitre…  n’en sont que des manifestations de ce recul de l’Ouest), des pays arabes émergents construisent dans la passion et un désordre qui n’est qu’apparent une nouvelle destinée pour eux.  
En fait même l’historien Mohamed  Harbi, professeur émérite de l'université Paris VIII s’arrête à l’entrée d’une connaissance globale, géostratégique pour ne  développer qu’ une analyse  partielle  qui évacue, de surcroît,  le système de gouvernance et la pratique démocratique qu’introduit l’Algérie graduellement dans toutes ses institutions. Ces relais ne sont-ils pas tout simplement la manifestation d’une gouvernance, l’émergence lente, pacifique, ordonnée d’une nouvelle génération actrice de son destin ?  

Les racines imaginaires de la démocratie
Ceci dit, on a bien vu ce qui a immédiatement remonté à la surface dès que Ben Ali a quitté le pouvoir en Tunisie, ce qui a déferlé en Egypte après la chute de Moubarak, dans quel Etat se trouve la Lybie. Partout, Les révolutions arabes ont porté démocratiquement au pouvoir un islam politique qui, rapidement, a transformé les institutions du pays en un champ de bataille sanglant. Qui aurait pu imaginer, il y a, à peine, une année, qu’en Libye, à l’Est, où se trouvent les terminaux pétroliers, un pétrolier battant pavillon nord-coréen viendrait s’approvisionner au mépris de toutes les règles commerciales, des lois internationales de  pétrole et de la souveraineté d’un pays ? A-t-on oublié comment une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU autorisant les Etats membres à prendre les mesures nécessaires afin de protéger les populations civiles en Libye contre les forces militaires de  Mouammar Kadhafi et la mise en place d'une zone d'exclusion aérienne a été dévoyée pour aller au-delà de cette légalité internationale et détruire un pays ? Total, une compagnie française qui fait partie des plus grandes entreprises pétrolières à l’échelle de la planète, a, aussitôt l’exécution de Kadhafi confirmée, décroché  35% des richesses pétrolières libyennes, ce qui a fait de Total, en termes de production pétrolière, le premier producteur de toute l'Europe.
Comme pour l’Irak, tout est à reconstruire dans ce pays. C’est le jackpot du siècle pour les entreprises occidentales malmenées par la concurrence des pays émergents. L’industrie pétrolière, les infrastructures aéroportuaires, la santé, le bâtiment, la sécurité, la défense. A cela il faut ajouter la tentation de  l’Union européenne de transformer ces pays du sud de la Méditerranée en sous-traitants pour contrôler les flux de population venant d’Afrique subsaharienne. La Tunisie aurait-elle connu cette « transition » relativement calme si son sous-sol recelait un minerai précieux ? Il suffit d’être attentif aux évènements du continent africain pour remarquer avec quelle férocité la Chine et les Usa, l’ « empire » contre une force émergente, se livrent une guerre féroce et secrète pour dominer les voies maritimes, se tailler la part du lion des richesses nationales au Soudan, au Nigeria…
Les acteurs du Printemps arabe étaient-ils des chômeurs, des laissés pour compte, dans l’arrière-pays maniant avec dextérité les outils modernes de la communication et de la contestation. On a parlé des femmes et des islamistes. Ce casting est-il complet ? N’a-t-on pas passé sous silence d’autres acteurs ? Et si derrière cette carte postale occidentale, il y avait une seconde vérité  (tue, cachée) qui vient se superposer aux conditions réelles ? Et si ces mouvements ne sont que l’expression de la bonne santé de ces pays ? Le recul de l’analphabétisme, l’éducation des filles, font reculer le mariage. La famille est devenue  nucléaire. Elle fait face au système patriarcal qui régit encore la société. Dans cette tension, le chômage que subissent les cadres, l’inflation qui lamine les classes moyennes et les précipite dans les classes « inférieures » dites dangereuses est un cocktail explosif. En vérité, Le Monde arabe est entré dans la modernité. Il a  rendez-vous avec la civilisation  pour paraphraser un ouvrage d’Emmanuel Todd qui s’oppose à la théorie du “choc des civilisations” défendue par le politologue américain Samuel Huntington. Un rapport publié le 6 mai 2011 par la Banque africaine de développement estime que plus d’un tiers de la population du continent africain (soit 313 millions de personnes) fait partie de la classe moyenne. « La classe moyenne émergente d’Afrique est à peu près équivalente à celle de l’Inde ou de la Chine. » Ce n’est peut-être pas un hasard si les habitants de deux des pays comptant le pourcentage le plus élevé de citoyens appartenant aux classes moyennes — la Tunisie (89,5%) et l’Égypte (79,7%) se sont rebellées contre leurs régimes relèvent de nombreuses études.
Hélas, ce poing levé qu’on a vu en Europe de l’Est, en Tunisie, Egypte, Syrie est attaché à un fil invisible qui le fait se mouvoir, mais ceux qui ont mis entre ses mains ce slogan  pour briser les murs du désespoir se sont bien gardés de lui dire qu’ils ont parsemés son chemin de clous.
Etrangement, les médias qui apparaissent comme critiques, pistant la moindre information, la moindre rumeur pour la répercuter sur la toile avec l’effet de la dramaturgie ont, à peine, évoqué (pour l’escamoter rapidement)  le   mouvement Otpor, (« Résistance ») qui a inspiré non seulement les slogans mais également les banderoles et les dessins de ralliement de nombreux mouvements citoyens aussi bien en Tunisie, qu’en Egypte que dans d’autres pays arabes. Sans pour autant douter de la sincérité des jeunes qui revendiquent un meilleur avenir, ne peut-on aussi s’interroger sur cette « assurance » qui frise l’arrogance de la «  société civile occidentale » sur l’inéluctabilité du « Printemps arabe » pour l’ensemble des pays qui ont des velléités de s’émanciper du Nord et de se tourner vers les pays émergents pour amorcer leur développement ? Le Monde arabo-musulman doit rester un monde riche en pétrole, exploitable à volonté, mais pauvre en matière grise et maintenu dans une totale situation de dépendance technologique ; un marché d’un milliard de consommateurs incapables d’autonomie politico-militaire et économique écrit un essayiste franco-suisse qu’on peut, pourtant, difficilement considérer comme « notre ami » au vu de ses positions politiques.
M. Koursi

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Alimenter, canaliser et orienter le mécontentement
Une  organisation politique, créée en 1998, avec le soutien de l'organisation américaine National Endowment for Democracy, organisatrice de nombreuses révoltes violentes ou non de par le monde, agit dans l’ombre. Un centre de formation des jeunes de différents pays, en Géorgie, Ukraine, Biélorussie, Maldives, Égypte (des cadres du mouvement du 6 avril), Tunisie, Amérique du Sud, ont participé à des séminaires organisés par CANVAS souligne le Centre français de recherche sur le renseignement. CANVAS  est l’émanation internationale d’OTPOR (un mouvement serbe qui s’est opposé à Milosevic). OTPOR s’est transformé en une école pour enseigner les mêmes techniques révolutionnaires dites « non violentes » portant désormais le nom de CANVAS (Center for Applied Non Violent Action and Stratégies). Des « révolutions type colorées exportées en Afrique du Nord et au Moyen-Orient pour renverser des régimes qui refusent la balkanisation ethno-religieuse de leur pays ». Quand un ministre des Affaires étrangères, a fortiori, russe parle du « Printemps arabe », il faut l’écouter.  
L’Albert Einstein Institution fait partie de la liste des fondations américaines qui ont financé OTPOR, Freedom House, Open Society Institute, la fondation Soros. La plupart des dirigeants et employés de ces deux organisations sont d’anciens militaires et/ou agents de la CIA, James Woolsey, ancien directeur de Freedom House et ancien directeur de la CIA, Samuel Huntington, dont les propos sont repris « bien évidemment » par les médias), Zbigniew Brzezinski… Ce dernier a pensé la stratégie américaine  de soutenir l’islamisme pour lutter à la fois contre les nouvelles politiques arabes  et contre la Russie… L’Afghanistan est l’exemple terrible de cette union « contre nature »  qui a permis aux éléments d’El Qaida d’être formés, financés, armés et envoyés dans plusieurs pays « utiles ».  « Le terme composé de « Printemps arabe » ne constitue pas un concept, ce n’est même pas une notion à usage scientifique.
C’est un terme politico-journalistique qui était inventé pour désigner un ensemble d’évènements politiques, localisés en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, et qui se sont avérés particulièrement profonds et nouveaux. Pour l’anecdote les révolutions tunisienne et égyptienne s’étaient déclenchées en plein hiver, mais le mot printemps donne quand même de l’espoir », remarque avec une pointe d’humour le sociologue tunisien Mouldi Lahmar. Octobre 1988, des jeunes déferlent des quartiers populaires d’Alger scandant leur mal-être, leur rage de vivre et leur exigence pour plus de respect, de dignité et moins de hogra… Des manifestations dans le « désordre » même si les symboles de l’injustice sont les premiers visés par cette ire. Moins d’une semaine, étrangement, les manifestations encadrées, canalisées, laissent apparaitre une nouvelle organisation, celle-là, à l’évidence, est rompue à la discipline et à l’ordre… La suite s’écrira sur plus d’une décennie dans le sang.
En 2011, la Tunisie aura son Badjarah et Bab el Oued. Le régime Bourguiba, et ensuite le régime Ben Ali, ont totalement confiné dans une portion congrue les islamistes. Ils étaient dans la quasi-clandestinité. Dans le feu de Sidi Bouzid  « Ils sont sortis de cette quasi-clandestinité à la faveur d’une revendication bourgeoise des habitants de Tunis, greffée à des revendications d’ordre social de la partie centrale de la Tunisie. Ils ont profité de ce mouvement pour se mettre, « comme les poissons pilotes » sur les gros poissons, pour arriver là où ils veulent arriver. Ensuite, étant mieux organisés que les idiots utiles, ils leur ont confisqué le pouvoir », écrit Bernard Lugan, un historien dans son livre  Printemps arabe, histoire d’une tragique illusion.
M. K.

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Géopolitique : l’acteur invisible
Ce n’est pas  un hasard si « le Printemps arabe » a débuté en Tunisie et non en Syrie ou au Yémen. Il y est né, car il y avait dans l’air une promesse de prospérité et de croissance.
Il y est né, car il y a en Tunisie une classe moyenne abondante et instruite. Il y est né, car cette classe moyenne a des inclinations relativement libérales et aspire aux libertés politiques qui vont de pair avec la prospérité économique », estime Vali Reza Nasr, doyen de l’Ecole Johns Hopkins des hautes études internationales à Washington, mais les pays ne vivent pas en vase clos. Ils font partie d’un monde et ce monde réagit à ces changements. Quels bouleversements apporte ce « Printemps arabe » sur le plan de la géopolitique ? La fin tragique de Kadhafi a fait exploser l’Etat central, laissant les forces tribales se déchirer pour des portions de territoires appelées à devenir, faute d’une solution globale politique, de simples pompes à essence pour l’occident. Au Yémen, le  pouvoir chancelle à   Sanaa et les tribus ont déjà sorti leurs carte et règle pour dessiner de nouvelles frontières. En Syrie, la guerre civile accentue les clivages communautaires. L’Irak porte la croix du Kurdistan et s’achemine vers une partition.
Le Soudan est scindé en deux et la guerre civile fait toujours rage… là où le sous-sol recèle des richesses vitales pour le complexe militaro-industriel de l’Occident, le printemps est souvent synonyme de partition du pays.
Initialement, indique Bertrand Badie « d'un point de vue international, la construction politique des régimes arabes n'était conçue que pour servir des fonctions internationales : assurer l'approvisionnement énergétique du monde, et singulièrement de l'Occident, participer à la sécurité en Méditerranée orientale, contenir les flux migratoires ».
Le Monde arabe est un baril de pétrole qui n’accédait à une visibilité international diplomatique qu’à partir de  trois capitales : Le Caire, Damas et Bagdad. Bagdad n’existe plus, le  Caire  est durablement empêtré dans des conflits internes et il n’intéressera les chancelleries que si un paramètre vient modifier les accords de Camp David et Damas doit prier pour qu’aucune carte ne vienne brouiller le veto russe ou chinois. Les slogans  « Game over » ou Barakat  s’inscrivent, malgré eux dans cette dynamique d’ensemble.
M. K.

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