L’armée française perpétue ses meurtres d’innocents, ses brutales exactions et sa répression féroce. Il fallait donc agir vigoureusement, frapper un grand coup.
PUBLIE LE : 07-07-2010 | 22:09
L’armée française perpétue ses meurtres d’innocents, ses brutales exactions et sa répression féroce. Il fallait donc agir vigoureusement, frapper un grand coup. Yacef Saadi, chef historique de la Zone Autonome d’Alger, raconte dans ce récit, comment l’idée de dynamiter le casino de la Corniche s’imposa.
Il dit comment fut exécutée l’opération avec force précisions. Ce lieu de loisir était réservé aux Européens. Une ségrégation vigilante s’appliquait en permanence.Soldats et officiers y sévissaient. Le jour “ J ” fut fixé, ainsi que le poseur de bombe. Il s’agissait de Lounès Imekhlef. Cette opération fut pleinement réussie. Elle causa beaucoup de dégâts et suscita la colère des Européens, qui ont juré de se venger. Les militaires s’en chargeront, remettant à flot l’état de guerre. L’angoisse reprit ses droits. La ville est quadrillée. La seconde bataille d’Alger va commencer.
A partir de maintenant, j'ai comme l'impression que Mellouza va lourdement peser sur nos destinées, fis-je remarquer à mes compagnons. Etaient présents à cette rencontre Ali la Pointe, Ramel, Si Mourad et moi-même. La réunion touchait à sa fin et nous ne devions pas tarder à conclure. J'intervins plusieurs fois dans un débat qui durait déjà plus d'une demi-heure. Il suffit de se souvenir de Mellouza, de Wagram et des autres foyers où l'armée française continue à tuer des innocents pour être convaincu qu'il faut agir et frapper fort ! Ali et Si Mourad écoutaient en silence, mais leurs incessants hochements de tête exprimaient leur acquiescement, cependant la question était à régler sur-le-champ. Ramel, dont je voyais l'intérêt croître à vue d'œil, intervint : Qui ne tente rien n'a rien. C'était l'évidence ! Mais ses interventions avaient au moins l'avantage d'être claires, rugueuses parfois. En tout cas, dit-il, si nous ne retournons pas au charbon au plus vite, nous n'aurons plus qu'à mettre la clef sous le paillasson et déclarer Alger ville ouverte. On approuva à l'unanimité. Et va donc pour quelque chose qui fasse mal. Comment ? Ce fut Ramel qui nous donna l'idée.
Il la tenait lui-même de Ahmed Chicha, notre collectionneur de casquettes de paras... Ahmed Chicha, qui avait de la mémoire, avait encore, gravé dans la conscience, le douloureux souvenir du chemin Vauban. Un souvenir qui l'étreignait comme une obsession. C'est de là que lui était venue l'idée de chercher la cible qui put combler son irrépressible désir de vengeance. Pendant qu'il parcourait la ville à pourchasser les parachutistes, il cogitait pour préparer un grand coup. Ce fut à ce moment-là que l'idée de dynamiter le casino de la Corniche lui traversa l'esprit. Le casino ? C'était le lieu de loisirs par excellence réservé aux Européens. L'apartheid y était scrupuleusement entretenu, les Algériens de souche parvenaient difficilement à passer entre les mailles pour y entrer. Cependant, nécessité d'être protégée oblige, la société « pied noirs » avait fait une concession pour les militaires du corps expéditionnaire qui bénéficiait de l'accès gratuit au casino. Le dimanche surtout, c'était vraiment la grande bousculade. Soldats et officiers y fusionnaient, sans façon, dans la foule pour séduire d'insaisissables grisettes. Les assiduités exploratoires de Chicha aux alentours du casino permirent à Ramel de suivre de très près la situation. Ramel défendit l'idée avec brio.
Le feu vert s'ensuivit, priant Chicha d'affiner son travail afin de fixer la date d'exécution. Début juin 1957, Chicha, selon Ramel, avait pratiquement tout accompli. Il ne lui restait qu'à trouver celui ou celle qui introduirait la bombe à l'intérieur du casino. Il y parvint en réussissant à persuader un jeune garçon de 18 ans plongeur au restaurant du casino, de faire œuvre utile. Son nom Lounès Imekhlef. Accepter de militer au sein du FLN, il dit oui sans hésiter mais de là à introduire une bombe ce fut moins facile. Finalement, il fut convaincu mais il exigea de « monter » au maquis aussitôt sa mission accomplie ! Ceci fait, Lounès Imekhlef fut mis en position d'attente. Etre prêt à tout moment. C'est ce que lui recommanda Chicha.
Jour “ J ”, dimanche 9 juin 1957
Le jour « J » fut fixé au dimanche 9 juin 1957. Comme prévu, le 9 juin au matin, le processus irréversible du compte à rebours fut déclenché. Désigné par Ramel, ce fut au jeune Bouharid Mohamed que revint la tâche d'assurer le transport de la bombe jusqu'aux abords immédiats de la Casbah. Bouharid quitta l'impasse Lavoisier à la Casbah aux alentours de treize heure, un filet à provisions contenant des petits pois, la bombe enfouie sous les papillionacées. Il regagna peu après le café Bourahla, à l'angle de la rue de la Flèche, où l'attendait Chicha. Après l’échange de mot de passe, la bombe changea de main. A quelques mètres seulement du square Bresson (actuel Port Saïd), dans la 202 dont il venait d'ouvrir la portière, Chicha retrouva Boukadoum Abdellah, le conducteur. Quelques secondes après la voiture démarra en direction de la Pointe Pescade. Il traversa Bab El-Oued et le voilà virant vers le boulevard Pitolet pour embrasser le front de mer en direction de la Corniche. Comme par hasard tout au long du trajet il n'avait pas rencontré de barrages de contrôle. Et à quinze heures trente précises, il fit son entrée à la Pointe Pescade.
Chicha avait bien fait les choses, il avait pris soin d'isoler les acteurs de l'opération Casino. Ainsi, Lounès Imekhlef n'avait pas eu l’occasion de rencontrer Mohamed Bouharid ni celui-ci Boukadoum.
Au moment où la bombe changeait de main, le jeune plongeur du restaurant attendait dans un refuge aménagé pour la circonstance à la Pointe Pescade. Il était là, en train de méditer sans aucun doute sur son sort. Lorsqu'il fut rejoint par Chicha avec le filet contenant la bombe, Lounès était sur le point d'exploser tant l'attente lui avait paru longue. Le voilà à présent gratifié d'un rôle qui allait complètement changer sa vie. De simple soutier tout juste toléré par ses employeurs, il avait toutes les chances de devenir un héros. En voyant entrer Chicha dans le refuge, il réprima un imperceptible mouvement d'humeur. Ensuite il reçut le « paquet » de son désormais chef des opérations, l'enfouit aussitôt, mais délicatement dans le sac de plage qu'il recouvrit de serviettes et de linge de rechange.
Une ultime recommandation l'instruisit qu'il ne fallait rien changer à son comportement habituel. Et surtout « soit vigilant ! » lui recommanda Chicha sur le seuil de la porte
Lounès s'en alla. Il marcha en direction du casino, son sac de plage en bandoulière. Devant la porte principale d'entrée, il vira tout à fait naturellement vers l'autre porte, celle des hommes de peine, plongeurs et autres cuisiniers. Il entra et, sans hésitation aucune, dira-t-il plus tard à Chicha, gravit ces escaliers pour pénétrer dans la salle de bal où, en principe, il avait choisi de fourrer son engin. Il y arriva sans encombre.
Et le voilà devant l'estrade de l'orchestre. Il retira la bombe du sac de plage, et, après avoir regardé de tous les côtés, la glissa sous l'estrade.
La bombe n'allait exploser qu'en fin d'après-midi, plus précisément à 19 heures, heure à laquelle Luky Starway, de son vrai nom (Lucien Séror), le chef d'orchestre et ses musiciens venaient d'ouvrir le bal dans une salle pleine à craquer. Lorsque la déflagration se produisit, ce fut l'apocalypse.
Ses conséquences furent si cruelles qu'on avait envie de dire « jamais, plus jamais ! ». C'est en tout cas, le sentiment étreignant que j'éprouvai au moment de l'explosion, un sentiment qu'aggraverait encore le bilan enregistré avec vingt morts et une centaine de blessés dont un certain nombre, gravement atteints, devaient succomber pendant leur transfert dans les hôpitaux.
Nous vous vengerons !
A l'instant où la bombe explosa, Imekhlef Lounès, Chicha et Boukadoum étaient évidemment loin. Le scénario de Chicha n'avait pas souffert de revers... L'opération Casino de la Corniche avait réussi. Quant à savoir comment les Européens, l'armée, la police, enfin l'ensemble des services du corps expéditionnaire allaient réagir, autant exiger la vérité vraie d'une cartomancienne. Nous étions sûrs d'une chose : s'il y avait réaction, elle ne serait qu’épidermique. Et dans ce cas, il faudrait s'attendre que des Algériens paient de leur vie Chicha avait eu tout le temps ce dimanche-là d'évacuer les lieux, puisque l'explosion de la bombe ne s'était produite qu'après 19 heures. Lounès Imekhlef rejoignit le jour-même le maquis de la Wilaya IV, où Chicha le recommanda aux autorités de ce front de combat. Quant à Chicha, sa nouvelle destination c'était la Kabylie où il allait rejoindre plus tard d'autres compagnons à nous ayant quitté Alger pour échapper au rouleau compresseur de la 10e Division de parachutistes durant la grève des 8 jours.
Aux alentours du casino, la colère des Européens avait gagné le boulevard Pitolet, connu sous le nom de Consolation, un quartier à majorité « pied noirs » comme Bab El-Oued, sans citer la Pointe-Pescade où l'épidémie du lynchage en série était sur le point de faire irruption dans la rue. Par ailleurs, des groupes d'Européens en transes voulurent carrément incendier la Casbah en déversant du pétrole à partir d'un camion-citerne. Mais les forces de « l'ordre » s'interposèrent, estimant être allés trop loin. Refoulés, les manifestants se dirigèrent vers Belcourt et Hussein-Dey, en brandissant des calicots portant les slogans tels « armée avec nous » ou encore « Massu au pouvoir ! ».
Au square Bresson, actuel Port Saïd, entre la place du Gouvernement (place des Martyrs) et la rue d'Isly (rue Ben'M'Hidi ), un colonel de l'armée, improvisant un meeting du haut d'une estrade de fortune, achevait son propos à l'adresse des Européens par cette conclusion. « Rentrez chez vous, car c'est nous qui vous vengerons ! ».
Le soir même du 11 juin 1957, la radio d'Alger France 5, annonçait le retour des renforts de parachutistes à Alger. L'information fut confirmée par le journal l'Echo d'Alger dont le commentateur écrivait. Ils (les paras) reviennent dans l'agglomération algéroise.
Le lendemain 12 juin, l'état de guerre qu'avaient lourdement aggravé les toutes récentes émeutes, s’installe. L'angoisse reprit ses droits. Le quadrillage de la ville fut reconstitué. La fréquence des patrouilles augmenta et des contrôles avaient lieu à chaque coin de rue. Une partie de la 10e Division de parachutistes était déjà à pied-d'œuvre. Trois de ses régiments avaient réintégré Alger. Le reste allait suivre. La « seconde bataille d'Alger » était en route...
Y. S.