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Commémoration des massacres du 17 octobre 1961 : Une des pages les plus sanglantes de la répression coloniale

l’historien Gilles Manceron : « La France doit faire un travail politique et historique pour tourner la page coloniale »

PUBLIE LE : 17-10-2013 | 0:00
D.R

Il y a cinquante-deux ans, des milliers d’Algériens, hommes, femmes et enfants, sortis manifester pacifiquement dans les rues de Paris pour protester contre le couvre-feu discriminatoire qui leur a été imposé et répondre à l’appel à la mobilisation de la Fédération de  France du Front de libération nationale (FLN), ont été sauvagement réprimés par les forces de l’ordre, sous la direction du sinistre préfet de police Maurice Papon.

En effet, tard dans la soirée, les rues de Paris étaient jonchées de cadavres d’Algériens, d’autres ont été jetés dans les eaux froides de la Seine, sans compter les milliers de manifestants qui ont été arrêtés et détenus dans les commissariats où ils ont été sauvagement torturés par les policiers.  
Difficile à ce jour d’établir le bilan macabre de cette répression d’État d’une extrême gravité, perpétrée par quelque 7.000 policiers, chauffés à blanc et déployés en cette nuit glaciale et pluvieuse contre une marche pacifique, organisée pour appuyer la revendication d’indépendance d’un peuple  en proie à une guerre sanglante.
Les historiens et la Fédération de France du FLN évoquent plusieurs centaines de morts et de disparus. Plus de onze mille Algériens sont arrêtés, détenus, dans des conditions atroces durant plusieurs jours. Des autobus de la RATP ont même été réquisitionnés  pour les déporter dans des stades, ou les enfermer dans des commissariats  pour être sauvagement torturés, souvent à mort. Les survivants au massacre ont  été expulsés massivement vers l’Algérie.
 Pour de nombreux historiens, les massacres du 17 octobre 1961 marquent  l’apogée d’une répression meurtrière déjà renforcée depuis le mois de septembre  de la même année. En effet, dès ce mois-ci déjà, les harkis, ces supplétifs de l’armée  française, s’installaient au bidonville "La Folie" de Nanterre pour pratiquer des méthodes éprouvées de quadrillages, de terreur et de torture. Les contrôles policiers, que les Algériens subissaient déjà, les insultes, les brimades, les rétentions de plusieurs jours se multipliaient. On constatait alors que les décès d’Algériens, dont on retrouvait les cadavres sur la voie publique, augmentaient chaque jour.
Lorsqu’on évoque le 17 octobre 1961, on ne fait que rappeler l’existence d’une communauté sortie ce jour-là, portée par un immense désespoir imposé par les injustices coloniales,  mais aussi par un immense espoir de se faire entendre et se faire reconnaître dans sa pleine dignité. Aujourd’hui, la communauté internationale sait ce qui fut fait de cette dignité sous les ordres de Papon, exécuteur de consignes dictées par les plus hautes autorités d’un État colonial répressif.
Largement dissimulés par le mensonge de l’État et recouverts par l’indifférence dominante, les massacres perpétrés cette nuit-là sont restés, pendant plusieurs décennies, délibérément occultés.
 Pendant longtemps, la France refusait de reconnaître officiellement ce crime pour diverses raisons, mais aussi, parce que les responsables ont continué  durant longtemps à occuper d'importantes fonctions dans l'État français. Maurice Papon, préfet de police en 1961, a été ministre jusqu'en 1981, et Roger Frey, ministre de l'Intérieur en 1961, a présidé le Conseil constitutionnel jusqu'en 1983.
 Il a fallu le développement de recherches de la part d’historiens, de chercheurs, la publication de livres, un mouvement inlassable de la société  civile pour que, peu à peu, la vérité se fraye un chemin.
Le procès intenté en 1999 par Maurice Papon contre l’historien et écrivain  Jean-Luc Einaudi qui, à travers ses enquêtes et recherches, a dressé un panorama étourdissant de la répression anti-algérienne, a été un moment crucial qui  a permis que ce massacre soit reconnu pour la première fois. Depuis, un mouvement  de reconnaissance a pris forme de la part de nombreuses municipalités, dont la capitale française, Paris.

Enfin, la reconnaissance
Le 17 octobre 2001, Bertrand Delanoë, maire de Paris, a fait un geste  fort en inaugurant une plaque commémorative au pont Saint-Michel, où est écrit "À la mémoire de nombreux Algériens tués lors de la sanglante répression de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961".
Le 17 octobre 2011, le candidat socialiste à la présidentielle, François  Hollande, déposait une gerbe de fleurs au pont de Clichy, d’où des Algériens  furent également jetés à la Seine, affirmant que "trop longtemps cet événement a été occulté des récits historiques", et ajoutant qu’"il est important de rappeler ces faits". Un an plus tard, le 17 octobre 2012, c'est un communiqué de l'Elysée, tant attendu depuis des décennies des deux côtés de la Méditerranée, qui exprime la reconnaissance officielle de ces faits tragiques.
Dans ce communiqué, brisant le silence de l’État français, le président  François Hollande déclarait alors que "le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l'indépendance ont été tués lors d'une sanglante  répression".
"La République reconnaît avec lucidité ces faits.
Cinquante et un ans  après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes", a-t-il ajouté. Toutes les associations qui se sont mobilisées depuis des décennies pour réclamer une telle reconnaissance ont salué cette déclaration assimilée à une "victoire  importante" dans leur combat pour la vérité sur cet épisode parisien sanglant. Pour elles, c’est la fin du déni et des mensonges officiels qui  ont longtemps cherché à dissimuler ce crime d’État, même s’ils estiment que  cette déclaration ne couvre pas tous les crimes coloniaux commis en Algérie.
Pour nombre d’observateurs cependant, au-delà du geste politique, cette  déclaration devrait être le signal de la poursuite du travail des historiens pour que soient établies les circonstances de ce drame, ce qui implique un plus  large accès à toutes les archives qui s’y rapportent et qui doivent être apportées  à la connaissance du public longtemps mis à l’écart de la vérité.
APS
 

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L’historien Gilles Manceron : « La France doit faire un travail politique et historique pour tourner  la page coloniale »

L’historien et spécialiste du colonialisme français,  Gilles Manceron, revient,  dans cet entretien, sur les massacres de centaines d’Algériens le 17 octobre 1961 à Paris. Même s’il concède que le communiqué du président français, François Hollande, reconnaissant avec lucidité ces faits, est un acte important, il affirme qu’un travail politique et historique est à poursuivre pour que la France tourne enfin la page coloniale de son histoire.             

Le 17 octobre 2012, le président Hollande affirmait que la France reconnaît avec lucidité les massacres du 17 octobre 1961 à Paris.  Nous ne sommes plus visiblement dans le déni, mais force est de constater qu’une année après, ce geste n’a pas pour autant enclenché le début d’un processus pour une "meilleure connaissance" de ces faits par, notamment, l’ouverture souhaitée des archives coloniales sur cette période précise. Quelle lecture en faites-vous ?
Le communiqué du président de la République, du 17 octobre  2012, était, à mon avis, un acte important. Il a employé des mots forts : "Le  17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité, ces faits. Cinquante et un an après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire  des victimes." Mais il reste, en effet, du travail aux historiens pour mieux comprendre comment un tel crime d’État a pu être commis et quelles sont, en particulier, les responsabilités du Premier ministre de l’époque, Michel Debré. Le couvre-feu du 5 octobre a été décidé par un conseil interministériel convoqué par lui. Il faut que les archives qui concernent les plus hautes instances  de l’État à cette période, en particulier les Conseils des ministres et ce Conseil interministériel, soient accessibles. Chacun sait qu’un préfet ne peut pas prendre des décisions aussi graves que celles qui ont été prises alors sans des instructions des autorités dont il dépend. Le 23 octobre 2012, le Sénat a adopté une résolution tendant à la reconnaissance par la France de la répression de cette manifestation et souhaitant la réalisation d’un lieu du souvenir à la mémoire des victimes du 17 octobre 1961. Il faut que les autorités concernées mettent en œuvre la construction d’un tel lieu du souvenir. Il pourrait être voué en même temps au dépassement des drames d’hier  et à la construction de rapports fraternels au sein de la société française comme d’une relation d’amitié entre la France et l’Algérie.          

Même si le déni officiel concernant ces évènements est  levé, il n’en demeure pas moins que lorsqu’il s’agit d’autres crimes commis par la France coloniale, ceux-ci ont généralement un nom et sont clairement désignés. Pourquoi, selon vous, les massacres du 17 octobre 1961 ne sont pas officiellement désignés comme crimes d’État ?
La France a prolongé ses crimes coloniaux par le déni de ses crimes. Loin de faire avancer la clarification nécessaire du regard de la France vis-à-vis de son passé colonial, les présidences de Georges Pompidou, de Valéry Giscard-d’Estaing, de François Mitterrand, de Jacques Chirac et de  Nicolas Sarkozy, n’ont fait que cultiver l’oubli des crimes coloniaux et la  réconciliation avec les jusqu’au-boutistes de la colonisation, les honneurs à leur égard, en décalage avec les progrès importants de l’écriture de l’histoire et de l’enseignement et avec l’évolution sur cette question d’une bonne partie de l’opinion publique, surtout parmi les nouvelles générations. François Hollande a fait quelques gestes. Le 15 mai 2012, en commençant son mandat, ayant choisi de rendre hommage à l’œuvre scolaire de Jules Ferry, il a tenu à préciser : "Je n’ignore rien de ses égarements politiques. Sa défense de la colonisation fut une faute morale et politique. Elle doit à ce titre être condamnée." Son communiqué de l’an dernier sur le 17 octobre 1961 va dans le même  sens. Mais il reste un énorme travail pour "remonter la pente" et des groupes nostalgiques de la colonisation continuent à propager leurs mythes funestes.  Là est le vrai enjeu.                    

Lors de sa visite d’État en décembre dernier à Alger, le président français a, dans un discours très attendu devant le Parlement, reconnu les "souffrances" infligées à l'Algérie par la colonisation, qualifiant le système colonial français de "profondément injuste et brutal". Ces propos, rappelant quelque peu ceux tenus par le président Sarkozy en décembre 2007 à Constantine,  pourraient-ils concourir à un apaisement entre les deux pays, où doit-on s'attendre  à un geste "plus fort" de la France pour y parvenir ?                   
Lors de sa visite en décembre 2012 en Algérie, François Hollande a dénoncé un système colonial "profondément injuste et brutal", reconnu "les  souffrances que la colonisation a infligées au peuple algérien" et cité "les  massacres de Sétif, de Guelma et de Kherrata" qui "demeurent ancrés dans la  mémoire et dans la conscience des Algériens". Ce sont des paroles importantes qui sont nouvelles dans la bouche d’un président de la République française. C’est très différent de Nicolas Sarkozy qui, en 2007, a fait le "grand  écart" entre des propos qu’il a tenus en Algérie sur la violence de la colonisation, quelques phrases, simples "produits d’exportation", et tout ce qu’il ne cessait de dire en France lors de tous ses déplacements électoraux à travers tout le pays disant exactement le contraire. L’un de ses thèmes favoris était le "refus de la repentance" et l’œuvre  civilisatrice de la France outre-mer ! Ce n’est plus le cas avec François Hollande. Mais il reste à poursuivre un important travail politique, historique et pédagogique  pour que la France tourne enfin la page coloniale de son histoire.                                                 
APS         

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