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Le détournement d’armes des casernes françaises évoqué au Forum de la Mémoire : L’armée coloniale infiltrée par les Moussebiline

Abdelmadjid Chikhi, directeur des Archives Nationales : « Nous sommes en contact avec le CICR pour récupérer des documents de grande valeur »

PUBLIE LE : 01-10-2013 | 23:00
Photos : Louiza M.

L’armement durant la Révolution de Novembre, et notamment la contribution des déserteurs de l’Armée française, n’a pas eu sa part dans les pages d’Histoire. Hier le Forum de la Mémoire d’El Moudjahid, a mis la lumière sur cet aspect méconnu de la guerre de Libération nationale qui fera dire à Abdelmadjid Chikhi, directeur des Archives nationales, qu’aucune référence n’existe à ce sujet, si ce n’est les témoignages des  moudjahidine sur ces « Moussebiline qui ont infiltré l’armée coloniale », comme les qualifiait Larbi Ben M’hidi.

«Le détournement des armes des casernes françaises durant la Révolution », c’est l’intitulé choisi pour la conférence historique du Forum de la Mémoire d’El Moudjahid, initié en coordination avec l’Association Machaal Echahid.  Cette conférence s’est voulue un hommage à tous ces moudjahidine qui ont, sur instruction de l’ALN, infiltré les rangs de l’armée coloniale, aux moudjahidine qui ont trompé l’ennemi en lui faisant croire qu’ils servaient sous le drapeau français. Certains ont pour nom, Saïd Bentobal, Zoubir Hmaidia, Zernouh Mohamed, Henri Maillot...  et tant d’autres.  Le directeur des Archives nationales a, à cette occasion, appelé à collecter les témoignages des moudjahidine sur toutes ces opérations militaires qui ont permis  l’approvisionnement de la Révolution en armes.  Il faut dire que si la Révolution disposait de milliers d’hommes, la problématique de l’armement se posait avec acuité. La guerre de Libération avait commencé en comptant sur des armes anciennes. Les moudjahidine,  dotés d'armes de chasse, avaient pour mission, dans le cadre de la stratégie de l’ALN, de récupérer les armes auprès de l'ennemi, lui-même, au cours des batailles, embuscades et attaques.   
C'est ainsi que l'armement de l'Armée de libération nationale se développa et se diversifia allant du Mat 36, Mat 49 et…anglais, fusils-mitrailleurs , mitraillettes 49, Thomson, fusils et mitraillettes de type Brown 24/29. Ces faits sont connus, mais les attaques des casernes avec la complicité d’Algériens enrôlés dans l’armée française, dans le cadre du service militaire obligatoire sont très peu connues. Ces hommes ont par la suite mis leur expérience au service de la Révolution en formant, dans les maquis, les djounoud. Parmi ces Algériens nationaliste, mais habillé en tenue militaire française, l’exemple de Saïd Bentobal, qui n’est autre que le frère aîné de Lakhdar Bentobal. A la différence des autres, Saïd Bentobal caporal chef, en poste de garde dans la caserne de Boufarik, est chargé d’ouvrir les portes de la caserne au commando dirigé par Ouamrane, qui a mené les opérations annonçant le déclenchement de la Révolution. Selon Salah Rahmani, il était prêt à déserter, et à livrer le magasin d’armes avant de rejoindre  le maquis. Le conférencier dira que l’opération militaire contre la caserne de Boufarik n’a fait aucune victime, dans les deux camps. Le butin n’était pas négligeable. Mais l’opération a été un succès sur le plan psychologique et sur le plan médiatique. Pour sa part, la moudjahida Leila Tayeb, veuve Zoubir Hmaidia, a évoqué le parcours de son défunt  époux lieutenant dans l’armée française. Si Zoubir dira-t-elle a été à l’origine d’ une opération d’une grande envergure pour armer ceux qui luttaient dans les rangs des Algériens.
La préparation de l’opération contre la caserne Sbabna, à Tlemcen, a duré toute l’année 1955. Le 16 février 1956, profitant de l’absence du commandant, le lieutenant Zoubir déclencha l’opération  qui s’est soldée par la récupération d’armes lourdes et légères. L’opération s’était soldée par la mort de 16 soldats français, ce qui provoqué un écho retentissant dans les médias. « J’étais lycéenne à cette époque là, en 1956. Et on avait peur de la riposte. » Elle se souvient que c’est la directrice du lycée qui l’avait cachée pour la protéger des représailles. La même année, en 1956, Henri Maillot, militant anticolonialiste, qui a travaillé dans le journal Alger républicain, est affecté au 57e bataillon de tirailleurs de Miliana, avec le grade d'aspirant. Le 4 avril 1956, il déserte et détourne un camion d'armes et de munitions pour rejoindre le maquis. Quelques jours plus tard, il adresse aux rédactions des journaux français une lettre où il écrit notamment : « Au moment où le peuple algérien s'est levé pour libérer son sol national du joug colonialiste, ma place est aux côtés de ceux qui ont engagé le combat libérateur. » De son côté, le moudjahid Abdelmadjid Azzi, évoquera l’ opération  d’El Hourane (à 30 km de M’sila). C’est Mohamed Zenouh, sergent chef dans l’armée française, qui a joué un rôle important dans la prise d’autos-blindées pourvues de mitrailleuses. Cela s’est passé un 4 février 1958. Ces opérations, en dépit du fait qu’elles ont permis à la Révolution de mettre la main sur des armes, elles ont eu un grand impact médiatique.
Nora Chergui 

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Abdelmadjid Chikhi, directeur des Archives Nationales :
« Nous sommes en contact avec le CICR pour récupérer des documents de grande valeur »  
«La récupération des archives nationales, qui est encore à ses débuts, est une bataille continue », nous a confié, hier, M. Abdelmadjid Chikhi, directeur général des Archives nationales, en marge du forum de la Mémoire d’El Moudjahid.
Il a indiqué que l'opération avance doucement mais dans le bon sens, tout rappelant que ces archives « sont aussi importantes que la guerre de Libération nationale ». A propos de son éventuel déplacement, la semaine dernière, à Genève et ce, à la demande du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), M. Chikhi, précise que le but de  cette visite est « de consulter les archives du CICR concernant la guerre de Libération nationale ainsi que l’effort accompli par ce comité afin de rendre visite à nos prisonniers durant la Révolution. » Les deux parties ont évoqué en outre les visites entreprises dans les camps des réfugiés, aussi bien en Tunisie qu’au Maroc, et aux prisonniers algériens aussi bien en Algérie qu’en France. »
Selon M. Chikhi, la masse de ces archives est « très importantes », car elle concerne certains aspects de la guerre de Libération pratiquement inconnus. Il a relevé dans ce contexte que « les rapports établis dans ce cadre sont d’une valeur inestimable pour la recherche. » Le premier responsable des Archives nationales a indiqué que les deux parties se sont mises d’accord sur la nécessité de numériser ces archives et de les récupérer. « Nous avons consulté des index. Certains documents nous ont été remis. D’autres le seront très prochainement.
Il s’agit des écrits archivés qui ont trait aux témoignages et entretiens qui ont eu lieu avec les prisonniers de la guerre de Libération nationale, tels que Ahmed Ben Bella, Mohamed Khider, Aït Ahmed et bien d’autres, lors de leur internement en France. » M. Chikhi citera par ailleurs, le nombre important de photos relevant des visites rendues aux prisonniers à l’époque, qui ont été restituées au cours de son déplacement à Genève.  Une autre rencontre est prévue entre les deux parties afin de rétablir un plan de travail « pour essayer de récupérer la totalité des documents qui ouvrent des perspectives de recherche jusqu’ici inexplorées », précise-t-il. Il y a lieu de rappeler que  l'Algérie a entamé, depuis quelques années, une opération visant à sauvegarder sa mémoire nationale. Sur ce chapitre M. Chikhi, insiste sur les démarches entreprises par son institution pour récupérer le plus grand nombre possible d’archives. Dans ce cadre, des équipes compétentes ont été constituées pour la traduction de lettres de consuls scandinaves en Algérie à l'époque ottomane.  
D’autre part, une bonne partie des archives liées à la guerre de Libération nationale a été récupérée de la Serbie, (ex-Yougoslavie).
 Il s’agit de photos et de films rares réalisés par Stvene Labudovitch, photographe personnel du maréchal Tito, qui a été chargé par le président yougoslave d’accompagner les soldats de l’Armée de libération dans les maquis pour filmer leur quotidien. Pour le directeur général des Archives nationales, ces documents et ces films revêtent un grand apport pour les historiens et les chercheurs qui s’intéressent à l’écriture de l’histoire d’Algérie. Sur un autre plan l’Algérie va récupérer auprès des Etats-Unis une copie de l’archive attestant les massacres du 8 mai 1945.
Selon les sources américaines, les massacres d’Algériens par l’armée coloniale française, qui ont fait 90.000 victimes, ont débuté le 1er mai 1945 et se sont poursuivis jusqu’à la fin du même mois. Ils ont touché presque tout le territoire algérien.  
 Sarah Sofi

Salah Rahmani,  officier de l’ALN, wilaya II historique :
« Saïd Bentobal a énormément contribué à la constitution des premières unités combattantes de l’ALN »
«Saïd Bentobal est issue d’une famille très pauvre et nationaliste. Son frère Lakhdar Bentobal,  colonel, était membre du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne, son autre frère Amar est tombé au champ d’honneur. Comme Saïd Bentobal était intégré au sein de l’Organisation spéciale du MTLD, il a été contacté par Souidani Boudjemaâ — rappelons que Souidani Boudjemaâ a été membre du Groupe des 22 qui a décidé de déclencher la guerre de Libération nationale – Saïd Bentobal était caporal chef et caserné à Boufarik où il passait son service militaire. Il a été contacté 15 jours avant le déclenchement de la glorieuse Révolution du 1er novembre 1954. Et il a été mis au courant par Souidani Boudjemaâ de la date du déclenchement de la Révolution. C’est ainsi que Saïd Bentobal et Souidani Boudjemaâ ont tenu une réunion à Soumaâ, près de Blida. C’est là que Souidani Boudjemaâ lui a demandé d’être prêt le 1er novembre et d’aider le premier commando de l’ALN de l’intérieur, afin de pénétrer dans la caserne et d’accaparer des armes, car lui-même était fourrier. Saïd Bentobal était responsable de l’armement. Le 1er novembre 1954, un lundi, entre 12h00 et 13h00, le commando qui venait de Kabylie — fort d’une quarantaine de combattants dirigés par le colonel Ouamrane et le commando de Souidani Boudjemaâ, composé d’un groupe d’une vingtaine de personnes, ont attaqué plusieurs points au niveau de la daïra de Boufarik, notamment la caserne.
Saïd Bentobal, qui avait pris un gros risque, a joué un rôle efficace. C’est, en effet, grâce à lui que le  commando  a  pu pénétrer dans la caserne. Ils se sont emparés de 4 mitraillettes et 6 fusils de guerre, puis se sont retirés en direction des maquis.
Pendant quelques mois, Saïd Bentobal est resté dans les maquis de la Wilaya 4. Il a ensuite  rejoint  les  maquis de la Wilaya 3. Et ce n’est qu’en 1956, après le congrès de la Soummam, qu’il a demandé l’autorisation à Krim Belkacem de rejoindre la Wilaya II historique, avec son frère Lakhdar Bentobal qui a assisté avec Zighoud Youcef au congrès de la Soummam.
En septembre 1956, il a rejoint les rangs de l’ALN dans la Wilaya II historique. Je rappelle que Saïd Bentobal, en tant que professionnel de l’armée, a contribué énormément à la constitution des premières unités combattantes de l’ALN. Lorsqu’il a rejoint la Wilaya II, on l’a investi d’une très grande mission. Il était responsable militaire de toute une zone et c’est à partir de là qu’il a créé une école de guerre pour former les cadres. Il est tombé au champ d’honneur au mois de décembre 1960, au niveau de la région d’El Aouana.
 Propos recueillis par Soraya G.



 

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