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L’Islam et l’Occident : La société médiane (2e partie)

L’Islam, tout en fondant l’existence sur la liberté, par la voie de la justice, vise la sûreté et la paix dans la cité et dans les cœurs, et non la démission, ni la lutte pour le pouvoir et la violence aveugle.

PUBLIE LE : 07-08-2013 | 0:00
M. Mustapha Cherif

Bonnes feuilles

L’Islam, tout en fondant l’existence sur la liberté, par la voie de la justice, vise la sûreté et la paix dans la cité et dans les cœurs, et non la démission, ni la lutte pour le pouvoir et la violence aveugle. Le mot islâm en arabe est de la même racine que le mot salâm, «paix». Le concept de paix, Al-Salâm, un des noms de Dieu, est cité sous forme de 157 occurrences dans le Coran : «Dieu appelle les hommes à la Demeure de la paix et guide qui Il veut vers la Voie du salut.» (10.25). la paix, la voie juste et le salut sont liés. Il n’y a pas de paix sans justice.
Pour qu'il y ait communauté, au sens de société cohérente, il faut plusieurs points communs entre les différents membres, en premier lieu une norme supérieure, et le respect des différences.
Elle ne se fonde pas que sur le commun au sens restreint. Une communauté équilibrée articule convergences et divergences, l’individu et le collectif.
Les extrémistes sont ceux qui ne perçoivent que le collectif dans une optique restreinte.
Le Coran et son Prophète préconisent à chacun des croyants, pris individuellement face à l’adversité, en conscience, de patienter, de faire acte de miséricorde comme preuves de la piété et d’attachement à la paix. En Islam, l’acceptation de désaccords raisonnables est admise : nulle contrainte en religion. D’autant qu’il y a des différences irréductibles entre les cultures du monde.
Notre compréhension de la vérité doit être imprégnée d’humilité et de respect de la différence :
«À chacun une direction vers laquelle il s’oriente pour accomplir sa prière. L’essentiel est de chercher à vous surpasser les uns les autres dans l’accomplissement du bien, car, où que vous soyez, Dieu vous ramènera tous à Lui». (2.148)

La liberté de conscience
Le troisième rameau monothéiste vise le respect de la liberté de conscience, la reconnaissance du droit à la différence, pour aboutir à la sociabilité et à la paix. Même si une minorité de ses adeptes, manipulés et ignorants peuvent, dans des circonstances déteminées et de manière arbitraire, contradictoire et injustifiable, basculer dans la violence. L’histoire de l’Islam prouve que durant quinze siècles, la plupart du temps, «autrui» fut respecté, malgré des dérives, des critiques, des divergences et des tensions.
Le Coran va encore plus loin que le «tu ne tueras point», il proclame : «Celui qui tue injustement un être humain, c’est comme s’il avait tué toute l’humanité.» (5. 32). Le Prophète disait : «Le musulman est celui qui ne porte pas atteinte aux autres, ni avec sa langue ni avec sa main ; et le croyant est celui auquel les gens font confiance à1'égard de leur sang et leurs biens. » (Muslim)
L’utilisation de la force, en tant que légitime défense, ressort de l’État, doit être un dernier recours, après avoir épuisé toutes les voies de la prévention, de la négociation et du règlement pacifique des différends et conflits, avec un respect total de la dignité humaine, des non-belligérants et de la nature. Ni
pacifisme béat qui peut favoriser le rapport injuste du loup et de l’agneau, ni bellicisme qui contredit la
dignité de l’humanité. Le concept de la communauté médiane fonde la nécessité d’une éthique et d’une morale de la légitime défense, avec pour but de restreindre et de contrôler l’usage de la force. La notion de guerre juste, de légitime défense, comme ultime recours, vise la dignité et le droit à réparation.
C’est la position juste entre deux affirmations contraires récusées, celles de la passivité et de
l’agressivité : «N’attentez pas à la vie de votre semblable, que Dieu a rendue sacrée. Pour quiconque serait injustement tué, Nous donnons à son ayant cause le droit d’exiger réparation. Mais que ce dernier ne commette pas d ’excès en voulant venger la victime lui-même, car la loi est là pour l’assister.» (17. 33)
Le concept de «justice» traduit parfaitement la ligne médiane en matière de vivre ensemble : «Soyez justes envers vos parents, vos proches, les orphelins, les pauvres, les voisins qu'ils soient de votre sang ou éloignés, ainsi que vos compagnons de tous les jours, les voyageurs de passage et les esclaves que vous possédez, car Dieu n'aime pas les arrogants vantards.» (4.35) Et «Dieu n'aime pas les injustes.» (3. 57)
L’ accent est mis sans cesse sur la justice : «Vous qui croyez témoigner de l’équité, que la rancune contre un autre peuple ne vous vaille pas de tomber dans l’injustice. Soyez justes.» L’Islam autorise, sous strictes conditions, la légitime défense et interdit
absolument toute forme d’agression : «Combattez sur le chemin de Dieu ceux qui vous combattent, sans pour autant commettre d’agression. Dieu déteste les agresseurs.» (42 .40)
Il s’agit d’user de la force comme légitime défense, afin que la violence aveugle ne dégénère pas. Refuser l’indignité est un devoir : «Autorisation de se défendre est donnée aux victimes d’une agression, qui ont été injustement opprimées, et Dieu a tout pouvoir pour les secourir.» (22.39). Pour Ibn Taymiyya (1263-1328) la première qualité de l'État devrait être la justice, entendue comme ligne médiane. Cet auteur controversé, considéré comme strict et sévère, a exercé l’interprétation, l'ijtihâd, et a travaillé le concept de médianité, «al wasatiyya».
Ce théologien utilise le concept de «médianité», «al wasatiyya» pour expliquer son point de vue sur les principes musulmans et la vraie croyance : «C'est la croyance des gens de la tradition et du consensus (Ahl as-sunna wal-Jamâ'a), ...
Les gens de la tradition et du consensus ne s'écartent pas du message apporté par les Envoyés, car il représente al wassatiya (la voie juste, médiane), celle des gens que Dieu a gratifiés : prophètes, véridiques, martyrs et vertueux (...) Les gens de la tradition et du consensus aiment les membres de la famille de l'Envoyé de Dieu (...) Les gens de la sunna et du consensus se conforment au modèle de l'Envoyé de Dieu —paix et bénédiction de Dieu sur lui - dans leur vie intime comme dans leur vie publique (...) Ils savent que la parole la plus véridique est la parole de Dieu et que la meilleure direction est celle de Muhammad (...) D'où leur désignation par «les gens du Livre et de la sunna» (lettre intitulée Credo).
Ibn Taymiyya insiste pour dire que la voie agréée est celle de la ligne juste médiane qui se défie des injustices, des extrêmes et des déviations, ce que nombre de ses adeptes aujourd’hui qui s’enferment dans le rigorisme devraient se souvenir : «Ils ont aussi été appelés "Gens du consensus", car le consensus (jamâ'a) revient à se réunir — et son antonyme c'est la division (furqa) — même si ce terme désigna par la suite toute assemblée de gens. Le consensus (ijmâ') constitue le troisième fondement sur lequel s'appuient la science et la religion (...) Le seul consensus qui existe est celui des pieux prédécesseurs (salaf sâlih), car après eux s'amplifièrent et se répandirent dans les rangs de lacommunauté les désaccords. Les gens de la sunna et du consensus — en sus de leur foi dans tous les fondements précédents — ordonnent le convenable (ma'rûf) et interdisent le blâmable (mounkar) conformément aux prescriptions de la charî'a.» (Op-cit).
Il prône le respect des liens familiaux et sociaux, de l’autorité et la patience : «Ils considèrent que l'on est tenu de s'acquitter du pèlerinage et de l’effort sur la voie de Dieu (jihâd), d'assister aux prières du vendredi et des fêtes, avec tous les gouvemeurs, que ces derniers soient pieux ou pervers. Ils veillent à prendre part à la prière en groupe (jamâ'ât), pratiquent le devoir de conseiller (na-sîha) la communauté (...)
Ils commandent la patience face à l'épreuve, la gratitude dans l'aisance et l'acceptation du sort (qadâr).
Ils appellent aux nobles caractères et aux bonnes actions (...) Ils incitent à respecter les liens de parenté même si ses proches parents ne le font pas, à faire preuve de libéralité avec celui qui ne le fait pas avec lui et à pardonner à celui qui lui fait du tort. Ils
ordonnent la piété filiale, le respect des liens du sang, le bon voisinage, la bienfaisance envers les orphelins, les indi gents, le voyageur de passage et la compassion envers l'esclave.» (Op-cit).
Il recommande l’humilité, le respect d’autrui et la vertu comme expression de la voie médiane : «Ils interdisent la vanité, l'injustice et de traiter autrui avec arrogance à bon droit ou non.
Ils ordonnent les vertus morales éminentes et interdisent les mauvaises mœurs... Les gens de la sunna et du consensus représentent le juste milieu, de la même manière que la communauté musulmane est médiane. La position des gens de la sunna et du consensus est médiane.» (Lettre intitulée Credo).
L’autre différent, le non musulman, est décrit par le Coran comme un être humain, un semblable, à partir de l’humanité commune. L’ autre est le même, indispensable pour comprendre le réel et l’au-delà. Mais il peut aussi devenir un adversaire, un rival. La ligne médiane consiste à agir pour que la dimension de la coexistence et le droit comme règles de vie l’emportent sur l’incompréhension et la violence. Le Coran exige l’exercice de la pondération et de la justice et condamne l’extrémisme : «Ne laissez pas la haine pour un peuple qui vous a obstrué la route vers la Mosquée sacrée vous inciter à l’excès et soyez justes, cela est plus proche de la piété.» (5.2- 8).
Il n’y a pas de paix sans respect de la liberté de conscience, de l’interconnaissance et de la justice : ce sont des principes coraniques. Témoigner de sa foi et appeler au bien est un droit, mais cela implique le respect de la liberté d’autrui, des compétences et le respect des institutions. De plus, prendre la parole dans les espaces publics implique de bénéficier d’une autorisation émanant de l’autorité concernée. Tout témoignage doit être basé sur la connaissance et la légitimité. S’improviser enseignant ou prédicateur conduit souvent à des dérives et à un but opposé de la bonne intention qui à elle seule ne suffit pas.
Le Coran appelle à «ordonner le recommandable et à réfuter le blâmable», en commençant par soi-même d’abord : «Commanderez-vous aux gens de faire le bien, et vous oubliez vous-mêmes de le faire, alors que vous récitez le Livre ? Etes-vous donc dépourvus de raison ? » (2 .44). Un dire du Prophète précise :
«Dis du bien ou garde le silence.» (Bokhari et Muslim), c’est-à-dire que les discours et prêches qui agressent et portent atteinte à la paix sociale sont l’anti-Islam. Le respect de la liberté de conscience est affirmé par le Coran : «Et si ton Seigneur l'avait voulu, tous les hommes peuplant la Terre auraient, sans exception, embrassé Sa foi ! Est-ce à toi de contraindre les hommes à devenir croyants.» (10.99)

Extrait de l’ouvrage
La Société médiane de Mustapha Cherif
Editions Houma, Alger,
120 pages

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