vendredi 10 juillet 2020 18:14:15

La vie et l’œuvre d’Al Maghili (V et fin)

Par Fatima-Zohra Bouzina-Oufriha

PUBLIE LE : 06-08-2013 | 0:00
D.R

Kano, dans l’actuelle Nigeria, est alors un carrefour important de l’Afrique de l’Ouest. C’est aussi et surtout le terminal des caravanes qui venaient d’Afrique du Nord et repartaient en sens inverse et témoignaient du commerce à grande distance qui enrichissaient les deux parties, les deux versants sud et nord du Sahara.
Au cours de son séjour à Kano, que l’on situe en 1491, et qui dura une dizaine d’années, il dispensa un enseignement de haute qualité qui lui attira de nombreux étudiants et disciples. C ’est là que son action et son enseignement furent des plus profonds et des plus durables. Il fut consulté sur des points de droit précis et émit des fetwas acceptées par toute la communauté religieuse de la ville.
C’est ainsi qu’il rédigea à l’intention de son souverain Abou Abdallah Ben Yacoub, et en réponse aux questions posées par ce dernier, une épître fameuse, qui tout en proposant une série de fetwas, constitue un des documents anthropologiques (avec les questions posées) les plus précieux sur les mœurs et coutumes qui y prévalaient alors. L’enjeu était de bannir certains des comportements des habitants qui, bien que musulmans, avaient encore des pratiques d’origine animiste et païenne.
Son séjour achevé à Kano, A. Al Maghili se rendit à Gao à l’appel de l’Askia El Hadj Mohamed (1493-1528), fondateur de l’empire Songhaï avec lequel il était en relation épistolaire depuis longtemps. Il en devint un conseiller fort sollicité et très écouté. L’Askia Mohamed avait le souci de rendre musulman en profondeur son royaume, en gouvernant selon des principes déduits du Coran.
Il s’adressa à différents oulémas de Tombouctou d’abord, puis aussi aux deux jurisconsultes célèbres de Tlemcen que furent As-Souyouti et surtout Al Maghili. Le séjour de ce dernier à Gao (Kaghou ?) eut lieu entre 1497 et 1502.
Par ailleurs, au XIVè siècle, l’empire noir du Mali était à son apogée. Son souverain le Mansa Mûsâ avait fait le pèlerinage à La Mecque et s’était arrêté au Caire en 1324-1325. Or, Ibn Khaldoun note à Biskra, en 1353, le passage annuel de la grande caravane égyptienne à destination du Mali.
Il s’informe de Fès en 1373 auprès d’un Maghrébin de Sidjilmâssa, Ibn Wasûl, ancien cadi de Gao sur le Niger.
Plus tard, au Caire, il questionne Hadj Younes, l’interprète de Takrûré (le mandé) et en 1393, le cheikh Othmane, "faqih des gens du Ghana" qui lui fournit la liste des souverains du Mali jusqu’à la fin du XIVe siècle. Et force est de reconnaître que trois autres sources indépendantes — Al ’Umari (1342), Ibn-Battûta (1353) et Al Maqrizi (1442) — ne font que corroborer ou compléter Ibn Khaldoun (In Traduction Muqadimah ; V. Monteil). Ceci explique que Faction d’Al Maghili put s’exercer dans les deux empires alors florissants.
Les réponses d’Al Maghili, mais surtout les questions posées par l’Askia Mohamed, traduisent les principaux problèmes qui se posaient à lui et la politique qu’il entendait mener pour venir à bout des valeurs, des comportements et des pratiques de la société animiste. En effet, l’Askia Mohamed était connu pour sa piété et pour son profond respect des “hommes de Dieu” (ibad Allah).
Les deux hommes s’accordèrent sur un point fondamental , à savoir que le gouvernement des hommes ne pouvait être que d’essence religieuse.
Au-delà de son enseignement, Al Maghili favorisa fortement l’action d’une confrérie : la tariqua Qadiriya dont il était un fervent adepte, et qui, à l’instar d’autres confréries, avait pris son essor à partir du XIIe siècle.
2.4 Quelques points de repère sur l’œuvre d’Al
Maghili :
Au-delà de son action, de son enseignement et de ses écrits sur l’empire Songhaï et celui du Mali, on doit à Mohamed Al Maghili de nombreux ouvrages, entre autres, des livres théologiques, un grand nombre d’écrits de droit, de logique, de grammaire, de poésie, etc.
A. Charbonneau a publié la liste complète des œuvres d’Al Maghili d’après le Takmilet ed-Dibadj d’Ahmed Baba le Tombouctin (Abadie, Constantine et A. Leleux, Paris 1856). Dans son essai sur la littérature arabe au Soudan, le même auteur précise par ailleurs « que de tous les faits qui précédent, on peut conclure que pendant les XIVe, XVe, XVIe et XVIIe siècles, la civilisation et les sciences florissaient au même degré sur tous les points du continent africain qui était loin d’être une terra nulla…”, c’est-à-dire une terre dénuée de toute civilisation et de toute culture, comme le prétend une certaine littérature.
De cette œuvre importante, on cite le plus souvent les ouvrages suivants :
l- Al Badr el mounir : une exégèse coranique.
2- Commentaire du précis de Khalil : Fiqh (droit
malékite).
3- Commentaire de Djoumal : un traité de logique.
Il faut préciser que sa controverse (écrite en vers) avec Djalal-Eddine Es-Souyouti à propos de la logique (El Mantiq) est restée dans les annales.
4- Introduction à El arabiya : un traité de grammaire.
5- Un certain nombre de poèmes dont le plus important est constitué par El Mimiya, dont les rimes sont en “mim : m”, et qui est, dans la tradition de la bourdale, le poème le plus célèbre en l’honneur du prophète Mohammed (QSSSL).
Conclusion :
L’œuvre de A. Maghili, de même que son action ou tout au moins une partie d’entre elles, comme celle d’ailleurs de tous ses contemporains, de ses prédécesseurs et de ses successeurs, gagnerait à être connue, analysée, commentée, réappréciée, mais certainement pas ignorée comme c’est le cas actuellement. Cela fait partie du travail de mémoire historique, longue et profonde, qui se remémore et honore à leur juste valeur tant les rois et les princes, que les saints et les savants de toutes espèces et de toutes catégories, sans lesquels une nation ne peut exister.
Il est évident que les travaux et recherches qui pourraient y être consacrés resteraient vains et n’auraient aucun impact si, même des auteurs célèbres et aussi encensés par ailleurs par les auteurs occidentaux, ne figurent pas dans les manuels et/ou les cours dispensés à nos étudiants. Ces derniers, même quand ils sont professés en arabe, ne sont le plus souvent (sinon toujours) que de pâles traductions des manuels français.
S’ils incorporent y compris des auteurs français et européens mineurs, ils ignorent superbement y compris des auteurs comme Ibn Rochd ou Ibn Khaldoun, à fortiori As-Sanoussi ou Al Maghili et bien d’autres encore qui restent l’apanage de spécialistes, en particulier des orientalistes, le plus souvent étrangers. Ils sont franchement méconnus, voire dénigrés pour certains et surtout non contextualisés.

DONNEZ VOTRE AVIS

Il n'y a actuellement aucune réaction à cette information. Soyez le premier à réagir !

S'inscrire
 

Donnez votre avis

Aidez nous à améliorer votre site en nous envoyant vos commentaires et suggestions