dimanche 23 septembre 2018 16:13:39

M. Hasni Abidi, directeur du Centre d’étude et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève : « La rue est le seul contre-pouvoir existant »

"L’armée égyptienne est loin d’être une armée professionnelle à la manière turque. Elle reste profondément populaire. Elle est traversée par les mêmes courants politiques que connaît la société. "

PUBLIE LE : 21-07-2013 | 0:00
D.R

El Moudjahid : La destitution de Mohamed Morsi par l’armée, et ce à «l’appel des Égyptiens», est intervenue une année après son élection. Quelle lecture politique peut-on faire ?
M. Hasni Abidi : L’armée égyptienne est loin d’être une armée professionnelle à la manière turque. Elle reste profondément populaire. Elle est traversée par les mêmes courants politiques que connaît la société. De ce fait, elle ne peut pas ignorer que la polarisation qui a prévalu la veille du 30 juin est porteuse d’un grand risque pour le pays et sur sa propre unité si elle n’intervient pas. Elle est toujours dans une situation inconfortable, mais elle a préféré réduire la nuisance de sa rivale : la confrérie. Il n’y a pas de place en Égypte pour les deux.

Est-ce la preuve de l’incapacité des Frères musulmans et partant de tout ce qui est mouvance islamiste à gouverner, et ce même si leur accession au pouvoir se fait par la voie des urnes ?
La confrérie découvre les difficultés de l’exercice du pouvoir après avoir excellé dans l’exercice de l’opposition. Donc, c’est avec un CV vierge en matière de gestion qu’elle accède au pouvoir, réussissant en un temps record à commettre plusieurs erreurs. On ne gouverne pas en Égypte contre l’administration, contre la justice, contre les corps constitués et contre les médias. Morsi l’a fait.  Certes, il s’agit d’un pouvoir issu des urnes, mais la fait que Morsi ait bricolé une constitution, avec une déclaration rendant inviolables ses décisions, il a éliminé tous les contre-pouvoirs indispensables dans une transition démocratique. La mainmise de la confrérie sur la présidence et les choix économiques sont des éléments très inquiétants chez Morsi. Enfin, il n’a pas réussi à rassurer ses partenaires arabes du Golfe, dont le soutien financier est indispensable.

La fait que c’est l’armée qui a arbitré en faveur du peuple, n’est-ce pas là, le signe d’un échec de ce que le «printemps arabe» était censé avoir apporté ?
Cela dépend de nos attentes. Le printemps arabe n’est pas une station finale. C’est une volonté populaire de s’affranchir des pouvoirs autoritaires sans garantie de réussir. C’est un processus long et périlleux où les pauses et les arrêts son fréquents. C’est le propre d’une transition.
La difficulté de l’espace arabe réside dans l’absence d’un précédent en matière de transition ou de sortie sérieuse d’un autoritarisme à un régime pluraliste. Bref, on navigue à vue. L’absence d’une institution en mesure de piloter ce processus handicape le processus. Hélas, deux institutions sont à l’œuvre : les militaires et les islamistes. Ces derniers sont mal placés pour diriger un processus dont l’objectif est de réduire leur pouvoir.

Est-ce à dire que l’armée dans le monde arabe est un acteur à part entière du jeu politique ?
Par défaut, oui. Elle est organisée, disciplinée, souvent la seule qui fonctionne. Elle est mieux structurée que l’État lui-même. Elle possède une force de frappe qui fait la différence avec les autres acteurs. C’est pourquoi il est urgent d’ouvrir le chantier de la professionnalisation de l’armée en donnant toutes les garanties pour leur retrait de l’espace civil et se retirer de l’action économique. En revanche, affaiblir l’armée est contre-productif. Cela amène à l’implosion du système politique lui-même et l’Etat avec.   

La rue a chassé Moubarak et est à l’origine de la destitution de Morsi,  élu dans le sillage du «printemps arabe». Peut-on dès lors affirmer que la rue est devenue le garde-fou du respect des libertés individuelles et collectives ?
La rue est le seul contre-pouvoir existant. Le déficit en matière de partis politiques crédibles et la fragilité de la justice privent la société de relais politiques. Consciente de ses limites dans la traduction de sa mobilisation en poids politique, la rue fait alliance de conjoncture avec d’autres acteurs, médias, administration ou corps constitués.

N’y a-t-il pas risque de voir ce pays basculer dans la violence ?
C’est déjà le cas, aujourd’hui. La violence est l’échec du politique. En cas de l’exclusion des islamistes ou de leur radicalisation, il n’est pas exclu de voir le pays sombrer dans une violence qui épuisera l’armée et la police. Les poches de résistances dans le Sinaï, la proximité avec Ghaza sont des facteurs de déstabilisation.
 
L’Égypte s’engage sur la voie d’une transition qui risque d’être difficile. Les Frères  musulmans refusent l’offre du Premier ministre Hazem El-Beblawi de se joindre au nouveau gouvernement. L’Égypte peut-elle se reconstruire sans eux ?
Oui, mais difficilement. L’option islamiste est nécessaire dans la mesure où le courant islamiste est désormais une partie intégrante de la société.
Leur exclusion les éloigne certes, mais risque de les dédouaner de leurs limites en matière de gestion politique et économique. Elle risque de renforcer l’aile radicale au sein de la mouvance.
 
Quel est le rôle des États-Unis en Égypte ? Après avoir encouragé la montée des islamistes, ils donnent l’impression d’avoir lâché Morsi. Ils n’ont pas, à titre d’exemple, qualifié sa destitution de «coup d’État».
Washington prône publiquement les réformes et le retour de la vie politique. En réalité, leur allié de toujours, c’est l’armée.  Passé la mauvaise humeur, les Américains vont se ranger du côté des nouveaux maîtres du pays. Cette crise illustre les incohérences d’Obama. Pire, sa tentation isolationniste.
Propos recueillis par N. K.

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