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Piraterie maritime, Golfe de Guinée : L’oléoduc, une manne liquide

Situé entre les eaux maritimes du Nigeria et de l’Angola, le golfe de Guinée est jalonné d’une série d’îles et de presqu’îles qui baignent dans des gisements pétroliers.

PUBLIE LE : 16-05-2013 | 0:00
D.R

“La misère est l’expression d’un conflit. Là où la faim règne il n’y aura pas de la paix dans la durée. Là où il y a de la pauvreté extrême il n’y aura ni loi ni justice. Là où l’existence, dans ses nécessités les plus élémentaires, reste menacée il n’est pas permis de parler de la sécurité”, Willy Brandt – Prix Nobel de la Paix –Assemblée Générale des Nations Unies le 26 septembre 1973.

Des plus dangereuses zones de piraterie maritime dans le monde : l’Asie du Sud-Est, les Caraïbes, la Corne de l’Afrique, le golfe de Guinée… C’est cette dernière région qui semble retenir, désormais, l’attention de la communauté internationale ne serait-ce que par le fait que les attaques de navires dans cette partie du monde sont plus nombreuses et surtout plus médiatisées du fait même de la violence des opérations de commandos et de l’armement utilisé : roquettes et AK 47. Sur les 102 attaques que le Bureau maritime international (BMI) a recensées dans le monde durant le premier trimestre 2012, plus de la moitié ont eu pour théâtre les côtes africaines. Selon les données fournies par cette institution onusienne, les pirates ont sévi dans dix pays durant ces trois derniers mois, contre sept en 2011. Il y a quelques années, l’océan Indien, avec Mogadiscio, en Somalie, le Nigeria, le Kenya, au large de Mombasa, en passant par Dar es-Salaam en Tanzanie, campait sur la première marche de ce tristement célèbre podium… mais, depuis, d’autres facteurs sont venus bouleverser la donne et transférer au golfe de Guinée le flambeau du pirate maritime le plus « dangereux ».
De nombreuses économies locales dans ce golfe sont menacées par ce fléau. L’ONU évalue à deux milliards de dollars par an les pertes aux États riverains du golfe de Guinée tandis que Human Rights Watch estime que le déplacement illicite du pétrole dans le delta du Niger cause trois millions de dollars par jour de perte. Le Nigeria perd 7% de ses revenus pétroliers. Le Bénin est l'un des pays les plus touchés par cette violence. Le trafic du port de Cotonou a baissé de 70% et les primes d’assurance prennent les cimes. Les pirates n’hésitent plus à employer des armes lourdes, note le dernier rapport des Nations unies. A la différence, des pirates somaliens, ceux du golfe de Guinée convoitent les cargaisons de pétrole. Phénomène sans cesse croissant, la piraterie maritime dans le golfe de Guinée, à l' instar d'autres parties du monde et même du continent telles que le golfe d'Aden, est le fait de groupes armés organisés. Du Togo au Cameroun en passant par le Nigeria, ces pays font face à des attaques contre des bateaux pétroliers, des plates-formes offshores, ou des navires commerciaux. Souvent bien équipés et lourdement armés, ces bandits profitent de trois éléments essentiels dans ce type d’attaques aussi violents que fulgurants : les lenteurs d’une administration peu réactive ; une relative absence de coordination des patrouilleurs en mer entre les Etats et, enfin, une zone géographique morcelée qui facilite les attaques et les replis. (Voir ci-contre : Une géographie morcelée)

Mondialisation et maritimisation
Conséquence à la mondialisation : la « maritimisation » de l’économie est une tendance qui ne semble connaître aucune limite. La plupart des activités économiques se concentrent sur des zones littorales. La mondialisation a placé les océans, les mers, les eaux fluviales, lacustres au cœur d’un réseau de communication planétaire qu’empruntent les marchandises. Près de 90 % du commerce mondial de fret emprunte, les voies océanes et maritimes.
Ce n’est pas un hasard si toutes les zones de piraterie se trouvent dans des couloirs de transit de marchandises. W. Raleigh poète, aventurier, explorateur, pirate et colon disait, à la fin du XVIe siècle : « Celui qui tient la mer, tient le commerce du monde, tient la richesse du monde et celui qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même. »
Toutes les grandes puissances du globe sont concernées par la piraterie car les pirates s’attaquent, en fin de compte, à leur nerf vitale : les approvisionnements. On comprend alors pourquoi des pays aussi éloignés et « disparates les uns des autres, tels l’Inde, l’Iran, les États-Unis, l’Allemagne, la Chine, la Grande-Bretagne, la France... mobilisent une importante force navale dans ces eaux. Pourquoi également le Conseil de sécurité de l’ONU vote « régulièrement » des résolutions contre la piraterie maritime… Pourquoi Ban Ki-moon appelle à un sommet contre cette pratique et pourquoi, enfin, des pays touchés tentent de mettre en commun leurs efforts pour traquer les pirates. Une traque sans relâche aux pirates qui a déplacé de l’océan Indien au golfe de Guinée l’axe de navigation et d’action de ces corsaires modernes. Mais il serait naïf de croire que seule la pression exercée par les navires occidentaux dans l’océan Indien explique cette migration vers le golfe de Guinée. D’autres éléments fondamentaux expliquent l’inscription de ce golfe sur les tablettes des zones à risque.

L’enjeu : le contrôle du pétrole
Le golfe de Guinée est riche en ressources pétrolières. Ndoutoume Ngome Jonathan, Docteur en géopolitique et géostratégie, enseignant chercheur à l’université Omar Bongo de Libreville (Gabon) estime que ces ressources faciles d’accès suscitent l’intérêt, ouvrent les appétits et attisent les convoitises des pays industrialisés et des majors pétroliers. Le pétrole est la principale source de devises pour les Etats du golfe de Guinée. Un trésor colossal d’or noir enfoui dans le sous-sol africain et que se disputent plusieurs États. La volonté de diversification des sources d’approvisionnement engagée par les Occidentaux et les Asiatiques depuis 2001 a ravivé l’intérêt pour d’anciens champs pétroliers africains négligés jusqu’alors. Avec la région des Grands Lacs, le golfe de Guinée est devenu un échiquier majeur dans ce jeu de stratégie et de pouvoir pour la conquête et la répartition de ces nouveaux marchés.
Certes, les Africains ont créé l’Association des Pays Producteurs Africains (APPA) pour défendre leurs intérêts communs. Mais la majorité des réserves africaines de pétrole est exploitée par les majors, les « Big Five » (Chevron, Exxon, Mobil Total, BP et Shell). L’offshore du Congo est riche. Trois principales majors pétrolières, Total, Chevron et ENI produisent 300 000 b/j… d’autres projets en mer sont en cours comme Moho Bilondo ou des champs partagés avec les pays voisins notamment l’Angola. La Guinée équatoriale, dont la production de pétrole lui a permis une croissance économique exceptionnelle depuis une dizaine d’années, atteint les 700 000 barils/jour.

Des ressources « providentielles »
Le littoral africain est un espace géopolitique ouvert sur le monde qui facilite le commerce. Avec environ 24 milliards de barils de réserves pétrolières prouvées et une production quotidienne de 5 millions de barils (sur un total de 9 millions de barils/jour pour tout le continent africain), le golfe de Guinée est, de loin, la première région pétrolière en Afrique. Situé à la jonction de l’Afrique occidentale et de l’Afrique centrale dont il est la synthèse. Le golfe, abrite la 7e réserve mondiale de pétrole et la 9e réserve mondiale de gaz, et procure aux États-Unis 15 % de leurs importations pétrolières.
Il paraît évident que la relative instabilité au Moyen-Orient, l’envolée des cours de l’or noir sur les marchés mondiaux, la recherche permanente de nouvelles sources d’approvisionnement et de nouvelles routes maritimes placent le golfe de Guinée au centre de gros enjeux pétroliers. Il est à noter que les importations américaines du brut du Nigeria et de l’Angola qui sont les deux principaux producteurs en Afrique subsaharienne, ont déjà égalé les achats américains en hydrocarbures au Venezuela et au Mexique. Aujourd’hui, les Etats-Unis importent autant de pétrole du golfe de Guinée que d’Arabie saoudite. Du temps de l’administration Bush, un symposium a été organisé à Washington par l’Institute for Advanced Strategic Political Studies. Il a donné naissance à un groupe « The African Oil Policy Initiative Group » à partir des recommandations de ce symposium qui a érigé le pétrole africain en priorité pour la sécurité nationale des Etats-Unis après les évènements du 11 septembre 2001. En octobre 2002, tous les chefs d’Etats d’Afrique centrale ont été reçus en audience collective par le Président Bush, pour parler essentiellement du pétrole et de la sécurité des approvisionnements dans cette « zone d’intérêt vital ».

Une situation exceptionnelle pour les pirates et les pétroliers
Le pétrole est en zone offshore, autrement dit, en mer. En cas d’instabilités dans un de ces pays, les installations se trouvent potentiellement hors de portée des révoltes. De fait, le pétrole africain, largement offshore, est très prisé parce qu’il est isolé des turbulences politiques et parce qu’il est à l’abri des conflits sociaux. Il peut être exploité et transporté sans être inquiété par d’éventuelles émeutes dévastatrices. Les routes maritimes vers les États-Unis et vers l’Europe sont directes, plus courtes, sans détour et donc plus aisées à sécuriser. De plus en plus de pétroliers occidentaux, principalement français et américains, mais aussi des pétroliers venus de la « lointaine » Asie se ravitaillent dans le golfe de Guinée. L’Afrique est devenue une destination incontournable dans le commerce énergétique. 67% de la production vont en Amérique, 22% en Europe, 1% en Afrique du Sud, 6% en Asie Pacifique et 2% en Chine. Les investissements sur le continent ne cessent de progresser alors qu’ils chutent dans les autres régions du monde. Sur le continent de toutes les convoitises, les investissements devraient atteindre 30% des investissements mondiaux dans l’offshore d’ici à 2030. L’essentiel de la production transite par les mers, d’où l’enjeu de la sécurisation des voies d’évacuation. Mais la trêve a pris fin. Les pirates — qu’ils soient des individus pour siphonner le pétrole ou arraisonner les tankers, ou les multinationales pour exploiter à travers les nouvelles techniques de récupération les gisements non déclarés — ont développé leurs technologies et modes opératoires.
Il y a quelques jours, les troupes nigérianes opérant dans la région du delta du Niger ont accusé les compagnies pétrolières multinationales de duplicité dans la lutte contre le vol de pétrole. Le commandant de la 2e brigade de l'armée nigériane dans l'Etat de Rivers a affirmé que les principaux acteurs dans l'industrie pétrolière ne sont pas tout à fait « sincères dans leur démarche vers la lutte contre le vol de pétrole dans le delta du Niger ».

« Abordage » sous couvert de revendications politiques ?
Tout ce va-et-vient de tankers, d’étrangers vivant dans des cités fermées aux autochtones dans un environnement des plus confortables quand les natifs de ces villages pétroliers pataugent dans la boue, survivent d’expédients, subissent les nuisances et les pollutions, n’arrivent plus à vivre de leur travail ancestral, la pêche... Tout cet or noir qui part en permanence « ailleurs » sans aucune contrepartie immédiate sauf les fuites permanentes qui polluent leur terre est vécu comme une agression au quotidien, une rapine sur un bien par des populations locales vivant dans des conditions extrêmes de pauvreté. C’est ce discours, savamment entretenu, alimenté par des groupes qui canalisent et instrumentalisent cette frustration qui traverse toutes les strates des sociétés locales. L’écrivain nigérian Wole Soyinka a un jour écrit : « Le monde devrait comprendre que le combustible qui fait fonctionner ses industries est le sang de notre peuple. »

Pointe-noire aux deux visages
Pointe-Noire au Congo est un bidonville qui vit dans le noir à cause des coupures à répétition du courant électrique et survit dans une insalubrité extrême. Pourtant, à l’intérieur de ses terres trônent Total Exploration & Production, Maurel & Prom ( France), Eni-Congo (italien),  Perenco (franco-britannique), Esso Exploration & Production Congo (britannique), Chevron Overseas Congo (américain), Murphy West Africa (américain) et Société nationale des pétroles du Congo (SNPC, la première entreprise du pays)... Tous ces opérateurs basés à Pointe-Noire ont produit un total de 311.760 barils/jour en 2011, générant plus de 2.000 milliards de F CFA (3 milliards d'euros) de revenus pour le Trésor congolais. Pointe-Noire profite-t-elle pour autant de cette manne ? Le pays retire des revenus très importants des activités pétrolières mais leur répartition est contestée par les populations du delta du Niger qui estiment être spoliées, alors que ce sont elles qui subissent les nuisances générées par les activités d’exploitation (pollution de l’eau et de l’air). Ceci explique que l’industrie pétrolière soit la cible de nombreux groupes plus ou moins politisés qui trouvent dans cette situation tous les alibis à leur dérive.
La piraterie se nourrit dans ce terreau. « Elle est la rencontre de la misère de la population (manque d’emplois), la présence des richesses (réelles ou supposées) qui suscitent la convoitise, la présence des ressources naturelles stratégiques (le pétrole), un passage stratégique (détroit, golfe, lac, fleuve, route, chemin de fer, etc.), des croyances idéologiques ou culturelles qui méconnaissent la morale ou l’éthique et qui valorisent l’acquisition des biens matériels par n’importe quel moyen malhonnête, la présence d’un Etat faible et une administration corrompue.» En général, tous ces éléments se concentrent dans le golfe de Guinée. Au Nigeria, les causes de la piraterie sont tristement banales notent les observateurs : précarité, chômage, corruption, prévarication, népotisme… Celle-ci n’est en fait qu’une branche de l’activité d’entités politico-criminelles qui pratiquent principalement le captage clandestin et illicite de pétrole (oil bunkering) ainsi que les prises d’otages avec des demandes de rançon.

Radicalisation de la revendication
Selon le politologue camerounais, Joseph Vincent Ntuda Ebodé, directeur du Centre de Recherche d’Etudes Politiques et Stratégiques (CREPS), coordonnateur du Master en Stratégie, Défense, Sécurité, Gestion des Conflits et des Catastrophes - Université de Yaoundé II -Soa, « le mécontentement et la frustration des populations conscientes de ne tirer aucun profit du pétrole que pompent les entreprises sur leur territoire est instrumentalisé par des groupes qui ont fait de la piraterie une de leur actions la plus spectaculaire et la plus rentable. » Le MEND (Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger), le NDDS, (le Conseil de défense et sécurité du Delta du Niger), le Mouvement de Bakassi pour l'autodétermination d’un territoire disputé entre le Nigeria et le Cameroun pour en faire une République démocratique autonome de Bakassi... revendiquent une répartition « juste » de cette manne pour leur région.
Le MEND se présente, d’ailleurs, comme un mouvement militant nigérian qui lutte contre l'exploitation et l'oppression des peuples du delta du Niger. A peine créé, le MEND s'était illustré en décembre 2005 par le bombardement du pipeline de l'entreprise Shell dans l'Etat du Delta, dans le sud du Nigeria, et la prise d'otage un mois plus tard de quatre employés de l'exploitant Liberty Service. Munis d'armes à feu, les pirates opèrent à l'aide de techniques dont la plus répandue est l'abordage. Un assaut donné d'un navire à un autre permet aux assaillants de prendre le contrôle du bâtiment afin de le piller.
Mohamed Koursi

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Une géographie morcelée
Situé entre les eaux maritimes du Nigeria et de l’Angola, le golfe de Guinée est jalonné d’une série d’îles et de presqu’îles qui baignent dans des gisements pétroliers. Cette région concentre de nombreuses cités portuaires que l’industrie pétrolière a fortement surpeuplée..., Douala, Malabo, Libreville, Pointe-Noire, Lagos, etc. Leur existence est liée à l’or noir. Cette forte concentration des réserves pétrolières et cette forte présence de travailleurs de différentes régions, différentes ethnies est porteuse de tensions. La Guinée est une région de l'Afrique occidentale, qui s'étend sur le littoral de l'Atlantique sur environ 3.300 kilomètres avec des pays tels le Benin, le Togo, le Ghana, le Nigeria, la Côte d’Ivoire ; la Guinée Équatoriale ; Guinée-Bissau ; Liberia ; Sierra Leone… Une sorte d’arc de grand cercle courant du cap des Palmes, au Liberia, jusqu’au cap Lopez, au Gabon. Le golfe, bordé de marais avec des eaux intérieures qui échappent à tout contrôle, est une région stratégique, qui détient la 7e réserve mondiale de pétrole et la 9e réserve mondiale de gaz. Le trafic maritime n’est pas aussi intense que dans les détroits de Malacca ou de Bab el Mandeb, mais une importante activité industrielle (exploitation pétrolière), nécessitant des approvisionnements réguliers (bateaux « supplie »), y est installée. Les plates-formes sont implantées jusqu’à 20 nautiques de la côte : elles peuvent donc être dans les eaux territoriales ou en haute mer. A l’image de la vitesse de circulation des biens, des flux de capitaux et de l’irruption sur la scène de forces émergentes, régionales. La piraterie dans le nord du Golfe de Guinée s’est adaptée à la même vitesse et à la configuration des lieux. Elle ne se cantonne plus à des vols d’objets personnels et de sommes d’argent en espèces, les pirates sont désormais assez équipés et organisés pour saisir des navires de fort tonnage, parfois loin des côtes (à plus de 150 km des côtes), n’hésitant plus à prendre des otages. Les cargaisons les plus recherchées sont les hydrocarbures. Il existe des réseaux criminels en soutien des pirates, avec de véritables filières d’écoulement et de distribution. Les profits tirés de ce trafic peuvent être très importants (500 $ la tonne de pétrole raffiné, soit 10 millions $ pour une cargaison de 20.000 tonnes).
 M. K.

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