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Littérature et Guerre de libération : Le récit de la génération d'après

Le Centre culturel algérien à Paris a accueilli jeudi soir la neurologue Soraya Medjeber-Benyellès, venue parler de son père, médecin et moudjahid, et de l'ouvrage qu'elle vient de lui consacrer : "Un médecin d'Oran dans la guerre de libération".

PUBLIE LE : 28-04-2013 | 0:00
D.R

Le Dr Thami Medjeber n'est pas un inconnu pour les Algériens qui ont vécu la guerre de libération nationale. Il s'est fait connaître, d'abord auprès de ses compagnons de combat, en les soignant dans les maquis, et en endurant les affres de l'emprisonnement avec un grand nombre d'entre eux. Puis, homme de devoir, il a entrepris d'accomplir un autre, sans doute plus difficile, le devoir de mémoire, celui de raconter son parcours de moudjahid. Entre son parcours de médecin des maquis et de témoin d'une époque, voire d'une épopée, il a vécu la vie d'un soldat démobilisé, soucieux seulement de retrouver sa famille, et sa vie d'antan. Il aurait pu, auréolé de son prestige, prétendre à de plus hautes et plus gratifiantes destinées, mais il a eu la sagesse et l'humilité d'éviter toute tentation.
Au moment où nombre de ses compagnons se lançaient dans la politique et occupaient les institutions locales et nationales, il s'est retiré sur la pointe des pieds. Il n'avait pas eu à se souvenir qu'il était médecin, puisqu'il ne l'avait jamais oublié, et c'est naturellement qu'il reprendra la blouse blanche, le seul uniforme qui lui allait. La fonction de médecin légiste qu'il a exercée, après l'indépendance, à Oran, ne l'a pas détourné du rôle qu'il pensait devoir jouer dans la cité, celui de transmettre son expérience et sa science aux jeunes générations. À ceux qui n'avaient pas connu la guerre de libération nationale, il a dédié la somme de ses engagements, à travers trois ouvrages, qui sont en quelque sorte son testament (1). "Le fils du fellah" (1961), "Face au mur"(1981) et
"Les jumeaux du maquis"(1983).
A cet édifice, somme toute assez exceptionnel dans un pays où des témoins d'une époque s'en vont, sans laisser de trace visible, Soraya Médjeber-Benyelles, la fille du Dr Médjeber, vient d'apporter sa pierre, avec le récit qu'elle vient de publier (2). C'est de cet homme exceptionnel, né en 1926, et décédé en 2005, que Soraya, sa fille, est venue parler, avec son plus récent témoignage d'amour filial, un livre (1) sur ce père de famille modèle, et patriote exemplaire. Revisitant le passé de Thami Médjeber, l'auteur a évoqué la prise de conscience de ce fils de paysan, devant la paupérisation, et la famine, dans les campagnes. Comment sont nées et ont grandi ses convictions nationalistes, notamment au contact de l'un de ses cousins, Mohamed Sahnoun. Dès le déclenchement de la lutte armée, ce fils de notable choisit son camp, celui de son peuple qui combat pour sa liberté, et pour son indépendance.
Il sillonne alors les maquis et les hôpitaux clandestins de l'A.L.N., soignant des blessés et dispensant les premiers cours de secourisme aux combattants et assimilés. Le réseau dans lequel il active est dirigé alors par un certain Hadj Ben-Alla, l'un des hommes clés de l'Algérie d'après l'indépendance. En 1957, Thami Médjeber est arrêté, en même temps que des dizaines d'autres membres de son réseau. Le colonialisme qu'il avait appris à connaître et à détester à travers la misère et les souffrances de ses compatriotes va lui montrer un visage encore plus hideux, celui de la torture. Outre les exactions physiques, le jeune médecin découvre aussi la torture morale que constitue, pour tous, le départ à l'aube des condamnés à mort, vers la guillotine, ou le peloton d'exécution.
Cette période constitue d'ailleurs la partie centrale du récit que Soraya a construit avec les notes que son père prenait au jour le jour, comme un journal de condamné à mort dans la "cellule 13", baptisée "Al-Kahéra". Elle avouera, en passant, que c'est la partie de son livre qui a été la plus pénible à écrire, en raison des drames et des souffrances, vécues par son père et par ses compagnons de détention. Libéré, au bout de deux ans de détention, Thami Médjeber reprend son métier de médecin, et ses activités clandestines, mais le danger rôde autour de lui. Il se savait surveillé par les ultras, mais ce n'est que plus tard qu'il découvrira qu'il était sur la "liste rouge" des personnes à liquider. Un jour, en jetant un regard discret par la fenêtre de son cabinet, il aperçoit des "pieds noirs", armés attendant sur le trottoir d'en face qu'il sorte de l'immeuble pour l'abattre. Avec deux membres de son réseau, il réussit à quitter les lieux, habillé comme eux d'une kéchabia, et coiffé d'un chèche.
Après cet épisode, quelques voix se sont exprimées dans la salle, sous la forme de témoignage ou d'hommage au Dr Médjeber, telle cette ancienne "pied- noir" d'Alger qui a raconté la vie infernale dans les "quartiers européens", pris en otage par l'O.A.S. Une autre a fait l'éloge du médecin, Thami Médjeber, "qui avait soigné toute sa famille à Oran". L'écrivain  Yasmina Khadra est intervenu, lui aussi, pour raconter comment Thami Médjeber et lui avaient été sollicités pour écrire un livre à deux mains, sur le quartier des condamnés à mort, à l'occasion du 30ème anniversaire de la Révolution. Lors de la première rencontre avec l'écrivain, il avait décidé de s'effacer par modestie, et de laisser à Yasmina Khadra, le soin de rédiger l'ouvrage. C'est ainsi que naquit "El-Kahéra, cellule de la mort", inspiré de l'expérience personnelle de Thami Médjeber, et signé du vrai nom de l'écrivain Mohamed Moulessehoul.
Présente dans la salle en même temps que l'un de leurs deux frères, la grande sœur de Soraya
précisera quant à elle que Thami Médjeber n'avait décidé de quitter Oran que lorsque sa propre maison a été plastiquée. Les ultras s'en étaient d'abord pris à son cabinet, mais il avait quand même continué. Puis un jour, ils avaient déposé un engin piégé sur le rebord extérieur de la fenêtre de la salle de bain, que leur grand-père venait juste de quitter, échappant ainsi à une mort quasi certaine. Les enfants aussi auraient connu un sort funeste s'ils n'avaient pas été mis au lit, plus tôt, à l'étage. "C'est cet attentat contre la maison familiale qui a décidé mon père à partir, a-t-elle dit. Puisqu'ils s'en prennent maintenant à mes enfants, la seule issue c'est de quitter le pays", aurait-il confié à ses proches. C'est sur cette note émouvante, celle de deux sœurs communiant dans le même souvenir que s'est terminée cette soirée, consacrée à l'une des grandes figures, trop peu connues, de la révolution algérienne.
Salah AREZKI

(1) "Le fils du fellah" (1961), "Face au mur" (1981), "Les jumeaux du maquis" (1983).

(2) Soraya Médjeber-Benyelles : "Un médecin d'Oran dans la guerre de libération". Éditions l'Harmattan (2012). Paris.

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