mardi 12 novembre 2019 05:52:03

Vernissage de l’exposition «N’gaoussiette », de Djahida Houadef : Comme dans un jardin de fleurs

Les tableaux de peinture de cette artiste aux doigts de fée sont disposés depuis lundi dernier au Bastion 23, soigneusement encadrant, avec une grâce infinie, le patio de l’ancien palais ottoman.

PUBLIE LE : 20-03-2013 | 0:00
Ph : Billel

 Les tableaux de peinture de cette artiste aux doigts de fée sont disposés depuis lundi dernier au Bastion 23, soigneusement encadrant, avec une grâce infinie, le patio de l’ancien palais ottoman.
Il s’en dégage un parfum d’herbe verte séchée au soleil. Sous la multitude des couleurs, des figures et des signes protégés par un écrin de lumière, on se laisse aller à l’écoute d’une douce musique intérieure qu’exhale cette odeur de pâturages dans les montagnes des Aurès et dont les femmes redessinées comme une broderie délicate se disputent le ciel et la terre dans une formidable alliance entre la palette du peintre et ses sensations enracinées dans la mémoires ancestrale.

Les femmes dans les peintures exécutées suivant une technique mixte sont le sujet principal de cette exposition toute en surface, ombre et lumière. Elles occupent l’espace étrangement vêtues avec leurs corps longilignes qui serpentent le long de la toile. On aurait presque l’impression qu’elles sont montées sur des échasses dont les extrémités plongent comme des racines folles dans les profondeurs abyssales de la terre. Telles des plantes aromatiques aux senteurs envoûtantes, elles couvrent comme à chaque tableau l’étendue et jaillissent comme dans une source pour traverser totalement la toile, dépasser la voûte céleste pour atteindre les étoiles. Elles ne laissent ainsi entrevoir pour le spectateur qu’un visage qui semble perché sur un tronc d’arbre, des yeux mystérieux qui vous fixent derrière une voilette dentelée dans un satin blanc qui suggère l’innocence et la pudeur, mais aussi leur féminité drapée de soie et qui s’insinue comme dans un dialogue incessant entre leur esprit et la terre dans laquelle elles se fendent.

Par moments, ce sont des ombres en gestation qui sont en train de germer sous la terre et à d’autres moments elles se confondent avec les fruits des arbres. Des fruits mûrs que le visiteur conçoit avec l’intensité lumineuse qui émane de leurs regards suspendus, des formes qui poussent en longueur et qui parsèment dans une indicible joie l’espace dans un tourbillon de couleurs de toutes sortes, brunes et claires, chaudes et froides pour en constituer la pièce principale du sujet, une sorte de bouquet de fleurs dont sont habillées ces femmes pensantes. Des femmes dont la présence se matérialise dans toute la surface colorée et aux multiples objets animés de vie entre poissons et croissant de lune, fleurs et verdure qui déambulent dans un songe inouï de beauté et qui font pour ainsi dire parler la toile dans un dérèglement de chuchotements de l’existence. L’univers pictural de Djahida Houadef est peuplé de femmes laborieuses comme celles qui savent labourer la terre lors des moissons ou encore qui se rassemblent lors des mariages ou les fêtes de circoncision pour chanter leur bonheur d’êtres simplement là dans ces champs assises à même le sol avec leur khalkhal autour de la cheville, leur chevelure soyeuse teinte au henné. Elles sont là parmi les arbres et l’herbe fleurie, se couplant avec la création du monde, maternelles, elles portent en elles les racines d’une culture millénaire qu’elles célèbrent dans leur vie quotidienne entre le labeur et l’ornementation.

Les courbes de leur corps s’accordent aux végétaux et à la flore sous-marine, aux espèces animales. Pour l’artiste, elles apparaissent comme des gazelles parcourant dans un mouvement de liberté des distances infinies entre ciel et terre ; comme des vases communicants, elles se transmettent les mots et les couleurs en montant sur les hautes cimes qu’elles atteignent à travers les âges à travers une jolie guirlande de fête.
 Lynda Graba

 Entretien

“Mes tableaux expriment un sentiment de pureté et de beauté”


Pouvez-vous nous parler de ce qui vous a poussé à faire cette exposition ?
En fait, cette exposition n’est pas nouvelle, c’est une collection qui a déjà été exposée en octobre 2012 au musée Ahmed-Zabana d’Oran, et là j’ai voulu la ramener ici pour que les Algérois puissent l’admirer. C’est une exposition en hommage à la femme algérienne, et particulièrement à la femme de ma région natale N’gaoues ; et c’est aussi un hommage à l’occasion de la célébration du cinquantenaire de l’Indépendance à la chahida de cette région qui s’appelle Meriem Bouatoura.

Parlez-nous de votre style de peinture, comment pouvez-vous le qualifier, surtout les titres métaphoriques que vous avez choisis ?
Ce sont des titres qui continuent un peu la créativité de l’image. Si j’ai mis ces titres, ce n’est pas pour canaliser le regard. Quant au style, je dirai que c’est de l’art contemporain et on ne peut pas dire que c’est de l’art naïf comme beaucoup de critiques le soulignent en faisant la comparaison avec le style de Baya. Je pense que l’art naïf a ses caractéristiques, c’est presque un art brut qui vient d’une manière spontanée. Or mon travail comporte une recherche et une réflexion sur la peinture en elle-même.

Et sur quoi se base cette recherche ?
J’ai justement étudié à l’École supérieure des beaux-arts et, forcément, je connais toutes les techniques de l’art et du dessin, entre autres les proportions et le mélange de couleurs. Bien sûr, j’ai développé ce style qui est très personnel à travers des années de travail et toutes les expériences picturales que j’ai vécues depuis mes premières expositions dans les années 1980. Mon style est vraiment à part et n’est pas comparable à celui des autres artistes, c’est mon identité à moi. C’est mon travail qui reflète ma réflexion, mon univers et mon imaginaire, mais aussi mon vécu et mon rapport à la société.

Quels sont les thèmes qui vous ont le plus inspirés dans cette exposition en dehors du thème de la femme ?
C’est vrai que ma peinture s’imprègne beaucoup de la nature, parce que lorsque j’étais petite, je passais souvent mes vacances à N’gaoues, aux environs de Batna, et comme j’étais très proche de la nature, je devenais comme une sauvage qui sort de son appartement pour baigner dans les paysages à la recherche des pierres ; je me promenais tout au long des montagnes, contemplais les arbres et regardeais l’eau s’écouler. Pour moi, tous ces souvenirs sont encore très imprégnés en moi, ils ne disparaîtront d’ailleurs jamais, parce que je pense que la nature influe énormément sur l’être humain et peut apaiser les esprits et guider la conduites des gens en société. Mes peintures sont donc un sentiment de pureté et de beauté, que je veux représenter et que j’essaye de transmettre aux autres pour ouvrir leurs sens, car je pense que la peinture est un état d’âme que je peu communiquer artistiquement aux gens.

Pouvez-vous nous expliquer cette étrange représentation du visage des femmes ?
je n’ai pas conçu ces visages de façon spontanée, du jour au lendemain. J’ai plutôt développé cette manière de voir au fil du temps et, quelque part, ils marquent la présence de l’artiste. On dit souvent des artistes de la peinture universelle que lorsqu’ils peignent un portrait, c’est en réalité leur autoportrait. Les corps de ces femmes sont totalement enfouis dans la nature, car leurs corps sont des éléments de la nature, mais leur visage que j’encadre expriment un regard, l’intériorité de l’être humain et ma présence dans le vécu des femmes que j’ai connues, toutes ces N’gaoussiate — c’est d’ailleurs le titre de mon exposition — de mon village natal.
L. G.

DONNEZ VOTRE AVIS

Il n'y a actuellement aucune réaction à cette information. Soyez le premier à réagir !

S'inscrire
Presedant
Suivent
 

Donnez votre avis

Aidez nous à améliorer votre site en nous envoyant vos commentaires et suggestions