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Cinquante ans de chansons d'exil : Aïchi et Chaou en appellent aux “ancêtres”

Organisée dans le cadre du "Festival au fil des voix", la Journée de l'Algérie, samedi dernier à l'Alhambra, dans le 11e arrondissement de Paris, a fini en un beau feu d'artifice, allumé par Houria Aïchi et Abdelkader Chaou.

PUBLIE LE : 21-02-2013 | 0:00
D.R

Organisée dans le cadre du "Festival au fil des voix", la Journée de l'Algérie, samedi dernier à l'Alhambra, dans le 11e arrondissement de Paris, a fini en un beau feu d'artifice, allumé par Houria Aïchi et Abdelkader Chaou. La soirée musicale avait été précédée, en fin d'après-midi, d'un colloque, "La mélodie de l'exil", consacré à l'évocation de la chanson algérienne, revendiquée comme étant aussi un patrimoine de France. C'était du moins l'objectif initial du colloque, tel que défendu par les organisateurs et les intervenants, tels Samia Chala et Samia Messaoudi. Quelques-uns des invités annoncés se sont excusés, ou faits porter pâles, mais leur absence a été compensée par la présence du poète Benmohamed, qui peut faire oublier plus d'un. Malheureusement, le colloque et ses ambitions n'ont pas eu le succès escompté, contrairement au gala de la soirée qui a fait salle comble, avec des entrées payantes, alors que l'accès au colloque était gratuit. Pour ne pas trop s'attarder sur cette désaffection vis-à-vis du culturel proprement dit, qui tend à devenir chronique, on a donc invoqué la concurrence du "Maghreb des livres". Ce qui était en partie vrai, puisque la manifestation avait lieu juste à trois stations de métro de là. Mais cela ne valait pas absolution pour ceux qui n'étaient ni ici ni là.
Toujours est-il que l'animatrice du colloque, Naïma Yahi (1), historienne spécialisée dans les travaux sur les mémoires de l'immigration, n'a pas perdu pied en découvrant une salle ultra clairsemée, et a réussi à garder ceux qui étaient déjà là. Pour enrichir et engager le débat, rien de mieux que l'exposé des itinéraires personnels des orateurs, qui ont raconté chacun leur découverte de la chanson. Toujours est-il que l'évocation de certaines grandes figures de la chanson exilée a permis de justifier, en totalité ou presque, le classement, pour l'instant arbitraire, de cette chanson au patrimoine de la France, pour ne pas dire français. Benmohamed, poète et parolier, connu pour son érudition en la matière, a rappelé à juste titre que la chanson n'était pas en odeur de sainteté dans nos sociétés, et que le chanteur, décrié, voire renié, était obligé de se bannir lui-même, était obligé de s'exiler au loin. Le constat est encore plus sévère pour les femmes chanteuses, comme Hanifa, Cherifa, ou Meriem Abed, qui avaient eu à peine le temps de pousser un trémolo qu'elles étaient littéralement crucifiées. Pour ceux de la Kabylie, et Benmohamed citera l'exemple de Cherif Kheddam et de Cheikh Nourreddine, Alger était trop proche.
C'est ainsi que ces deux derniers, élèves de l'école coranique et destinés sans doute à des sacerdoces religieux, se sont installés, comme bien d'autres en France, une fois qu'ils ont choisi le défi de chanter. Au reste, a-t-il rappelé, beaucoup de ces chanteurs exilés n'ont pas choisi la carrière, mais ils y ont accédé au gré des circonstances, et souvent par des rencontres fortuites. Ce qui revenait à dire que les vocations naissaient des affres de l'absence, après avoir été sciemment étouffées, pour éviter la confrontation avec la famille, ou la société. C'est ainsi que nos chanteurs exilés sur un chantier de construction ou sur un atelier d'usine ont contribué à faire mentir l'adage qui veut que les grandes douleurs soient muettes. Autre sujet grave, mais passionnant : la place que tient cette "mélodie de l'exil" chez les jeunes générations issues des premiers flux migratoires. Samia Chala (2) qui travaille sur la démarche de ces Français, d'origine algérienne, en vue de retrouver leurs racines musicales, a déjà réalisé un documentaire dans ce sens. Sur un plan personnel, elle est l'archétype de la jeune Algérienne assoiffée de modernité, et surtout intéressée par les musiques occidentales. Comme toutes les jeunes de son âge, elle trouvait que les chansons kabyles ou "chaâbi" qu'écoutait sans arrêt sa mère faisaient un peu ringard, des chansons de vieux. Ce n'est que lorsque l'exil l'a séparée de sa mère qu'elle s'est passionnée pour ces chansons, une manière pour elle de "retrouver sa mère, de lui dire combien elle l'aimait".
Samia Messaoudi (3), elle, est née en France, et donc non astreinte à subir, plus qu'à écouter les chansons "ringardes" de sa maman. Mais chez elle, ce sont les chansons occidentales qui ont servi, en quelque sorte, de tremplin pour sa recherche des chansons maternelles. Ces chansons, elle ne les a pas seulement découvertes dans le giron maternel, mais aussi au café où l'emmenait son père, lorsqu'elle était enfant, et qu'elle s'asseyait dans un coin de la salle inondée par les "45 tours" du juke-box.
Changement de décor, deux heures plus tard, dans la même salle, mais avec un programme différent, une salle pleine comme un œuf, et des strapontins déployés comme pour contenir la fureur de danser. Entrent sur scène, Houria Aïchi et ses musiciens sous des applaudissements nourris, les hommes battant la gent féminine d'une coudée. L'artiste, en réel progrès tant dans la voix, avec l'extension de son registre, que dans la gestuelle, où les pas de danse, sans trémoussements excessifs, dévoilent la séductrice. "Elle aguiche", dit une voix féminine dans un fauteuil proche, avec une pointe infime de jalousie, mais pas de cette jalousie assassine que Kadhem Essahar prête aux femmes. D'entrée, Houria Aïchi déploie pour nous la carte géographique de la soirée : l'Algérie d'est en ouest, et du sud au nord, en forme d'hommage aux grands disparus, ou en retraite. On aura droit à l'interprétation des succès de Fadéla Dziria (Ana Touiri), Cherifa (Mabrouk elfarh), Rimitti (Nouar), celle qui fait encore grincer des dents les misanthropes, ou Beggar Hadda (Arouel). Toutefois, la salle se laissera surtout captiver par la chanson de Zulikha, Chech, eu égard au destin tragique de la chanteuse de Khenchela.
Retour programmé à l'Algérois, et au chaâbi, avec le grand maître du genre, Abdelkader Chaou, comme dans les fêtes d'antan, avec un rien de mélancolie et de nostalgie, au souvenir de "qassidate", aujourd'hui menacées d'extinction. Comme dans toute fête qui se respecte, il faut y aller crescendo, jusqu'au final, qui permet aux plus timides et aux inhibés de se lancer sur la "piste" de danse étroite. Abdelkader Chaou, aidé par un excellent groupe de musiciens, excelle dans le genre, notamment dans les changements de rythme, qui permettent de passer sans transition du classique à un genre plus profane. Le répertoire chaâbi, mille fois revisité, tient encore en Chaou, l'un de ses grands prêtres, qui contribuent à entretenir la foi et la ferveur autour du genre. Avec des digressions que l'on peut se permettre face à un public diversifié quand on s'appelle Abdelkader Chaou. Il a pu ainsi dire Ayli, pour nous entraîner sur Alala yellali et Saridj Habibi, sans brûler l'étape obligatoire de Ya ouelfi Meriem. Pour une fois, et Houria Aïchi n'ayant pu contenter tout le monde, Chaou aurait pu se lancer dans quelque "Aha laha lala", comme le fait avec bonheur son benjamin Allaoua. On se serait même consolé avec un Cheikh Amokrane, à l'instar du chant qu'il interprète à la télévision. Mais puisque le maestro du chaâbi avait déjà eu le loisir d'épuiser le chapelet des louanges soufies à Dieu, il n'y avait plus aucune raison d'invoquer ses saints.
Salah AREZKI 

(1) Auteur, notamment d'une thèse de troisième cycle : "L’exil blesse mon cœur : Pour une histoire culturelle de l’immigration algérienne en France de 1962 à 1987", sous la direction de Benjamin Stora, en 2008.
(2) Réalisatrice et scénariste, auteur en 2011 d'un documentaire de 52 minutes remarqué sur "Mouss et Hakim, origines contrôlées", consacré aux deux membres du célèbre groupe "Zebda".
(3) Journaliste et écrivaine a publié en co-auteur avec le sociologue Mustapha Harzoune un livre "Vivons ensemble. Pour répondre aux questions des enfants sur l'immigration".  
 

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