dimanche 25 juin 2017 20:06:55

«La production de la bande dessinée en hausse»

Entretien avec Mme Dalila Nadjam, commissaire du Festival international de la bande dessinée d’Alger (FIBDA)

PUBLIE LE : 04-09-2012 | 0:00
Ph. Nesrine

D’un naturel jovial et spontané, Dalila Nadjam qui dirige depuis une dizaine d’années déjà les éditions Dalimen est dotée d’un esprit caustique, c’est une touche à tout et d’une curiosité vive propre aux intellectuels qui savent organiser des événements culturels d’envergure internationale et d’une portée utile pour le pays. Elle nous a accueilli dans ses bureaux à Chéraga où nous avons pu discuter de la tenue, au début du mois prochain, du festival international de la bande dessinée d’Alger dont elle est la commissaire. Ici l’entretien qu’elle a bien voulu nous accorder.

Entretien réalisé par Lynda Graba

Le FIBDA ouvrira prochainement ses portes le 5 octobre et pour cette cinquième édition, il s’inscrira en droite ligne dans la célébration du cinquantenaire. Que comptez-vous mettre en valeur par rapport à l’histoire de notre pays et au concept de liberté ?
Nous voulons à travers cette nouvelle édition fêter les cinquante ans de la bande dessinée algérienne. On sait que depuis les années 1960 et même un peu avant, plusieurs auteurs se sont intéressés à cet art et ont réalisé des planches. Ensuite cette pratique s’est développée jusqu’à une certaine période. Puis, il y a eu la  rupture des années quatre-vingt-dix et enfin une reprise qui a commencé avec l’ouverture de la presse et du champ médiatique puis la mise en place par le ministère de la Culture des différents festivals. Ce que je veux dire au public par le biais de cette édition c’est que depuis les années 60 à nos jours, il y a eu tout un cheminement de la bande dessinée qui suit l’histoire et tous les événements récents qu’a connue l’Algérie. Nous nous sommes interrogés à savoir comment tous ces artistes avaient pu raconter et dessiner, comment ont-ils pu se libérer à travers l’histoire.
Qu’est-ce qui dans le FIBDA 2012 qui aura pour slogan «Algérie, 50 bulles» sera particulièrement mis en avant ?
Ce qui va être mis en avant spécialement pour cette cinquième édition c’est surtout la nouvelle génération. Ces nouveaux artistes au nombre de vingt-deux ont participé à l’atelier de huit sessions durant toute l’année. Nous leur  avons  suggéré de focaliser les travaux sur l’histoire de l’Algérie. Bien sûr la plupart ont fait la grimace en nous disant qu’ils préféraient un autre thème. Par la suite, au cours des différentes discussions, nous sommes arrivés au thème de l’identité et de la résistance. Cette expérience était passionnante car chaque auteur a proposé un vécu familial et personnel de la guerre de libération. Et aujourd’hui, l’aboutissement de ce travail est l’édition de deux albums collectifs ayant pour titre Waratha (les héritiers). Les héritiers de la première génération de Slim, Aider, Haroun et tous les autres artistes pour ne pas les citer tous  et   les héritiers du collectif Monstres de 2011 «Les monstres » par référence à la génération des années 1990, qui a vécu dans la douleur, la peur et le sang et qui a voulu exprimer intérieurement quelque chose de monstrueux qu’elle portait en elle parce qu’elle n’avait rien compris à la décennie noire. Donc, cette formation s’est dévoilée à travers des œuvres collectives où chacun a pu raconter son histoire.  Des artistes encore plus jeunes et qui n’ont jamais réalisé des planches mais qui ont cette fibre artistique, cette envie de dessiner.
En plus des deux albums collectifs, il y aura également l’édition de quatre albums toujours de la nouvelle génération et trop vouloir faire dans l’autosatisfaction, ces auteurs ont un grand avenir devant eux.  C’est là, le point fort de cette édition.
Quels seront les pays hôtes de ce festival ?
Etant une édition Spécial cinquantenaire, les pays invités seront les pays amis de l’Algérie pendant la guerre de libération et qui ont reconnu notre Indépendance. Je peux citer entre autres l’Egypte, le Maroc, la Tunisie, La Libye, ensuite Cuba, Les USA, le Japon puisque nous fêtons cette année les cinquante ans d’amitié avec ce pays. D’autres états sont représentés à travers des auteurs engagés dont la Belgique qui est notre partenaire depuis le lancement  de ce festival, La France bien sur, la Grande-Bretagne, le Benin, etc.  La nouveauté cette année, c’est avec l’Argentine. Nous allons réaliser une performance dessin  spécial en collaboration avec l’ambassade et le festival de BD de Buenos Aires, il y a aussi l’Italie avec laquelle nous avons programmé une très belle exposition. La caractéristique de cette édition, c’est l’Algérie qui est cette année, l’invitée d’honneur du festival. Tous les auteurs algériens des années 50 à nos jours seront rassemblés dans un espace de 1000 m2, pour une  exposition avec une scénographie originale qui restera  pour des visites après le festival. Un ouvrage collectif réunissant tous ces auteurs algériens est en cours de finalisation dont les textes sont de Ameziane Ferrani. Cet ouvrage va retracer les cinquante ans de travail en commun ou individuel de tous ces artistes.
Je voudrais souligner que depuis la première édition du festival, une seule maison d’édition publique, l’ENAG était visible. Aujourd’hui dix maisons d’édition dont trois jeunes qui débutent et qui accomplissent un travail exceptionnel seront présentes. La production nationale est en constante augmentation et je suis vraiment émerveillée. C’est la première fois que nous présenterons autant d’ouvrages de bandes dessinées réalisés en Algérie.
Quelles sont les principales caractéristiques de cette édition ?
A la clôture du 4e FIBDA nous avions mis déjà en avant les événements d’octobre 1961 et nous avons pensé que c’était légitime de continuer sur cette lancée et au lendemain de la fermeture nous avions commencé à travailler sur la thématique du cinquantenaire. C’est incroyable, ce que nous avons pu récolter comme anciennes planches datant des 1960-1969. Nous avons pu retrouver ces vieilles planches en faisant pratiquement du bouche à oreille. Des bédéistes versés depuis longtemps dans cet art ont pris attache avec nous et nous avons donc effectué une sélection.
Pouvez-vous nous parler de l’ouverture officielle ?
L’ouverture officielle aura lieu le vendredi 5 octobre à 17 heures avec une cérémonie que je souhaite  grandiose avec son  habituel lâché de  ballons. Plus de cent cinquante invités nationaux et internationaux représentant trente-neuf nationalités seront présents répartis en deux tranches vu que le festival durera cette année sept jours au lieu des quatre jours traditionnels. Trois personnes importantes dont le fondateur de l’édition de la bande dessinée à savoir MM. Madoui et Djilali Beskri seront honorés. Il y aura l’inauguration des neuf expositions dont celle consacrée à tous les artistes algériens. Toutes les  activités notamment 14 conférences, 9 ateliers, cinq tables rondes débuteront le samedi 6 octobre. Nous avons cette année invité deux associations d’enfants dont «Cham’s» qui prône la thérapie par les arts, «la cité des anges» en charge d’enfants orphelins et malades. Ces enfants participeront à toutes les activités du festival durant cinq jours. Le festival se délocalise à Adrar pour réaliser plusieurs  ateliers. Il est prévu également des  «concerts dessinés» tous les jours ainsi que des projections de film dont un offert par l’ambassade du Japon et dont nous serons honorés de la présence du producteur. Et pour finir, mis à part le Ballet national pour l’ouverture il y aura un grand concert avec Cheikh Sidi Bémol. Voilà pour les grandes lignes de la cinquième édition.
Quelles seront les thématiques des tables-rondes ?
Ce sont des thèmes en rapport avec la guerre d’Algérie entre autres ; Comment la nouvelle génération s’est investie sur notre histoire, des auteurs français et américains présenteront  des planches sur ce thème et expliqueront leur engagement. Je pense notamment à un Américain qui nous vient de Kansas City. Ce dernier s’est intéressé à l’histoire de la guerre  en découvrant le livre «La question» d’Henri Alleg. Le thème de l’aide à la création sera discuté et mettra en avant le soutien du ministère de la Culture à la bande dessinée. Il y aura aussi une conférence animée par un grand réalisateur qui traitera des liens entre le cinéma et la bande dessinée.
Combien d’ouvrages avez-vous importé dans l’espace librairie ? Ne trouvez-vous pas qu’ils sont parfois chers?
Nous mettrons à la disposition du public plus d’une centaine de livres dans l’espace «La bulle de lecture». Les amateurs pourront consulter, lire sur place ces ouvrages et dans la librairie plus de 2.000 titres voire plus, seront destinés à la vente. C’est incroyable quand on sait qu’environ 4.000 titres sortent chaque année à l’étranger !  Concernant les prix : la bande dessinée  coûte très cher déjà  à l’international. La BD est un livre d’art ; Les prix varient entre  20, 50 voire 100 euros quand il s’agit d’une intégrale et quand vous convertissez en dinars, cela répond à votre question à savoir que le livre reste cher quand on tient compte du pouvoir d’achat en Algérie. Je pense qu’il est important aujourd’hui d’acheter les droits ou de coéditer mieux  encore de produire localement pour satisfaire une demande qui devient de plus en plus importante parce que les jeunes d’aujourd’hui ont une véritable passion pour cet art.
    L. G.


«Red One, l’énigme du mystérieux dessinateur oublié»
Une belle anthologie en images

Un album qui contient des planches entières s’étalant sur plusieurs périodes est sorti, il y a deux ans, aux éditions Dalimen sous la forme d’un bel ouvrage d’art cosigné par Omar Zelig et Redouane Assari. Retraçant le parcours d’un bédéiste de talent qui est trop souvent  resté en marge des publications consacrées au 9e art alors qu’il fut dès l’apparition de cette pratique artistique très peu connue en Algérie, à l’exception de quelques noms formant un groupuscule de férus initiés à la bande dessinée, l’un des principaux fondateurs. Le mérite de faire découvrir au public ce fervent dessinateur qui a pratiqué la chirurgie dentaire comme profession, revient dans cet ouvrage à Omar Zelig qui présente au lecteur cet auteur majeur que fut et demeure Redouane Assari dont l’œuvre intégrale réunie dans une publication qui revisite l’itinéraire d’un artiste qui a su à travers d’intéressantes planches malgré tous les déboires qu’il a connus délaissant une discipline scientifique au profit de sa passion pour le dessin humoristique, raconter l’histoire de la génération algérienne de l’indépendance avec tous ses marasmes d’après guerre, une jeunesse délaissée et oubliée qui pourtant portait en elle malgré le poids de la désillusion et de la non-reconnaissance des espoirs pleins la tête. Et c’est dans ce creuset de la création qui s’est inscrit vaille que vaille dans une édition qui dans les années 70 pensait que la bande dessinée était un sous-produit de la littérature enfantine laissant très peu d’espace à l’éclosion de cet art dont bien des intellectuels sont adeptes, que nous apparait l’objectif premier de la publication de cet album comme l’écrit à juste titre Omar Zelig dans son avertissement : «C’est tout le but de cet ouvrage, d’offrir un itinéraire en dessins qui donne du sens à une vie ignorée, de réparer aussi une injustice, de donner à voir de la belle ouvrage, de raconter une période, de rendre hommage et d’honorer une dette» et de poursuivre «C’est pour toutes ces raisons, et aussi pour d’autres bien moins avouables, que la proposition qui m’a été faite de tirer le portrait de l’ami Red-One à l’occasion du troisième festival de la bande dessinée d’Alger était de celle qui ne se refusent pas, d’autant plus qu’elle était assortie de la promesse d’en faire un bel ouvrage rétrospectif, avec pleins d’images pour en avoir plein les yeux». On découvre ainsi dans cet ouvrage qui présente une pléthore de planches assorties de judicieux commentaires quant aux circonstances de leur élaboration, le fruit d’un travail obstiné malgré les aléas de sa pratique en Algérie, pour un dessinateur qui pendant près d’une quarantaine d’années pratiquait assidument la bande dessinée sans jamais avoir pu publier un seul album, lui qui  s’est laissé séduire dans les années 1969 par les idées alors en vogue à la rédaction de M’Quidèche en illustrant une rubrique pédagogique sur l’éclairage en compagnie de Brahim Guerroui tragiquement disparu. S’inspirant des dessins de Franquin, Assari va alors développer les aventures d’Alilou et Si Grelou : «C’est  la libéralisation de la presse, en 1992, qui lui permettra de revenir à la Une des journaux, avec ses dessins pour le Jeudi d’Algérie, puis pour l’Opinion. Rares seront ceux qui repèreront que derrière le pseudonyme qu’il s’est choisi, Red 1, ou Red One, se cache le Assari des années 70, mais tous seront obligés de reconnaître qu’on tient là, un dessinateur polyvalent et talentueux, au sommet de sa technique». A voire et lire toutes ces images figurant des voitures, des scènes d’accidents comme celui d’Albert Camus ou encore cette célèbre photographie de Marilyne Monroe avec sa robe blanche qui se retrousse sur ses longues jambes et que regarde avec des yeux concupiscents non plus l’acteur que l’on connait mais un arabe avec son chech. Pour tous les fervents amateurs de bandes dessinées qui savent savourer avec un mélange de dérision, d’ironie et d’humour sarcastique tous les calembours et jeux de mots que l’on retrouve dans cet ouvrage aux sujets insolites et parfois déconcertants, à  outre un remarquable entretien avec le dessinateur, à découvrir donc toute l’étendue satyrique contenue  dans ces planches qui donne allègrement matière à réflexion.
L. Graba

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