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Maurice Audin, Mathématicien, mort sous la torture, le 21 juin 1957 : “Tout ce qu’il voulait, nous le voulions aussi”

Le souvenir de Maurice Audin se confond avec ce visage toujours affable, d’un enseignant méticuleux et plein d’attention pour ses jeunes disciples.

PUBLIE LE : 05-07-2012 | 0:00
D.R

 Le souvenir de Maurice Audin se confond avec ce visage toujours affable, d’un enseignant méticuleux et plein d’attention pour ses jeunes disciples. C’est aussi celui d’un militant courageux et engagé pleinement pour l’indépendance de l’Algérie. Son combat illustre parfaitement le noble destin de ces Européens  qui ne voulurent jamais se contenter d’une  vie confortable préférant se ranger du côté des damnés de la terre. Conviction politique et idéologique oblige.

La bataille faisait rage à Alger, en 1957. Le général Massu reçoit, dès le mois de janvier, les pleins pouvoirs des mains de Guy Mollet. Il devient ainsi le chef suprême de la Zone d’Alger. Il s’entoure d’une pléthore d’officiers revenus comme lui, de la guerre du Viet Nam après la cuisante défaite de Dien Bien Phu. Avec ses milliers de parachutistes, il installe la terreur au sein des populations. En service commandé, Massu utilise tous les moyens pour tenter d’étouffer une résistance opiniâtre. Il s’illustra tristement en ouvrant la boîte de Pandore, en systématisant la torture avec des centres de torture disséminés aux quatre coins de la ville en armes.
L’histoire aura consigné pour la postérité, la  sinistre villa Susini, l’école Sarrouy, le restaurant Bellan aux Deux Moulins (actuel Rais Hamidou), l’immeuble d’El Biar, le stade de Saint-Eugène. L’évocation de ces lugubres antres du supplice est loin d’être exhaustive.
 A Paul Cazelles, l’armée française installe  un vaste camp de concentration où les détenus ne sont même pas recensés. Ce fut la bataille d’Alger avec son cortège de drames et de tragédies, son héroïsme au quotidien.
Comme beaucoup de patriotes algériens, Maurice Audin eut à payer le tribut de son engagement. Dans la nuit du 11 juin, les paras l’arrêtèrent en son domicile.
 Le docteur Georges Hadjadj raconte sa rencontre avec Maurice Audin, dans la salle de torture d’El Biar : « C’est au cours de la nuit du 11 au 12 juin. J’étais à ce moment-là au deuxième étage, à l’infirmerie, où j’avais été amené dans l’après-midi à la suite d’une crise titanifère que l’électricité avait provoquée.
 Le capitaine Faulques est venu me chercher pour me faire répéter, devant Audin, dans l’appartement en face, ce que je lui avais dit, c’est-à-dire que j’avais soigné chez lui M. Caballero. Il y avait par terre, une porte sur laquelle étaient fixées des lanières. Sur cette porte, Audin était attaché, nu à part un slip. Etaient fixées, d’une part à son oreille et d’autre part à sa main, des petites pinces reliées à la magnéto par des fils. Il y avait dans la pièce, outre le capitaine Faulques, le capitaine Devis, le lieutenant Irulin, le lieutenant André Charbonnier et un chasseur parachutiste. J’ai ensuite regagné la chambre de l’infirmerie, d’où j’ai pu entendre les cris plus ou moins étouffés d’Audin.
 Une semaine après on nous transféra, Audin et moi, dans une petite villa située à un kilomètre du lieu où nous étions détenus. Elle se trouvait en face du PC du régiment de parachutistes. Audin a pu alors, me raconter les sévices qu’il avait endurés.  Il en portait encore les traces : des petites escarres noires aux points de fixation des électrodes. Il avait subi l’électricité. On lui avait fixé les pinces successivement à l’oreille, au petit doigt de la main, aux pieds, sur le bas-ventre, sur les parties les plus sensibles de son corps meurtri.
On lui infligea le supplice de l’eau. A cette occasion, il avait perdu son tricot parce qu’on s’en était servi pour recouvrir son visage avant de glisser entre ses dents un morceau de bois et un tuyau. Et puis bien sûr, il y avait un parachutiste qui lui sautait sur l’abdomen pour lui faire restituer le liquide  ingurgité… ».
 
La disparition d’Audin

 
Ce fut à la suite d’un simulacre d’évasion que le sort de ce patriote fut criminellement scellé. Le rapport du lieutenant-colonel Mayer, commandant du 1° RCP, mentionne : « Le dénommé Audin Maurice, détenu au centre de triage d’El Biar, devait subir un interrogatoire par la PJ le 22 juin 1957 au matin.
 Le 21 juin, il fut décidé de l’isoler et de l’emmener dans un local de la villa occupée par le noyau Auto du régiment OP, 5, rue Faidherbe, où devait se dérouler l’interrogatoire.
 Vers 21 heures, le sergent Mire, adjoint de l’officier de renseignement du régiment, partit chercher le détenu en jeep. Le prisonnier, considéré comme non dangereux, fut placé sur le siège arrière du véhicule, le sergent Mire prenant place à l’avant à côté du chauffeur.
 La jeep venait de quitter l’avenue Georges-Clémenceau et était engagée dans un virage accentué. Le chauffeur ayant ralenti, le détenu sauta du véhicule et se jeta dans un repli du terrain où est installé un chantier, à gauche de la route.
 (…) La 2° Compagnie cantonnée à El Biar, fut rapidement avertie, et envoya des patrouilles en direction de Frais-Vallon. Il ne fut pas possible de recueillir le moindre renseignement…
 
 J’accuse !

 Josette Audin, son épouse, refuse de croire à cette version. Evadé, son mari eût fait l’impossible pour rassurer les siens, dit-elle. Aussi, le 4 juillet, elle porte plainte pour homicide contre X et se constitue partie civile.
« Mon mari a été étranglé le 21 juin 1957 au centre de tri de la Bouzaréah, à El Biar, au cours d’un interrogatoire mené par son assassin, le lieutenant Charbonnier, officier du renseignement du 1° RCP…
 Le crime fut commis au su d’officiers supérieurs qui se trouvaient, soit dans la chambre des tortures, soit dans la pièce attenante. Il s’agit du colonel Trinquier, alors adjoint du colonel Godard, du colonel Roux, chef du sous-secteur de la Bouzaréah, du capitaine Devis, officier du renseignement,  attaché au sous-secteur de la Bouzaréah, et qui avait procédé par ailleurs, à l’arrestation de mon mari, du commandant Aussaresses, du commandant de la Bourdonnai.
 Le général Massu a été, peu après, informé personnellement de cet assassinat, baptisé accident, par les officiers qui se sont rendus à son bureau de l’état-major. C’est dans le bureau du général que fut réglée la mise en scène de la prétendue évasion de Maurice Audin. Ce dernier fut immédiatement inhumé à Fort-l’Empereur en présence du colonel Roux et du lieutenant Charbonnier qui l’assistait. Josette Audin n’a cessé de chercher de déterrer la vérité.
 
A la recherche de la dépouille mortelle

Où se trouve le corps du supplicié ? Le général Massu a refusé de dévoiler le secret. Quelque mois avant la mort du général en 2002, le commandant Aussaresses (dit le commandant « O ») lui avait demandé : « Vous ne pensez pas, général, qu’après plus de cinquante ans, il faudrait parler pour Madame Audin. » Le général le rabroua : « Je ne veux plus rien entendre.»
   Le 19 juin 2007, dans une lettre ouverte, Josette Audin écrit au président de la République française pour lui demander « simplement de reconnaître les faits, d’obtenir que ceux qui détiennent le secret, dont certains sont toujours vivants, disent enfin la vérité, de faire en sorte que s’ouvrent sans restriction les archives concernant cet évènement… ». Elle n’a pas reçu de réponse.
Maurice Audin rêvait d’une Algérie libre, d’un monde plus humain, d’une vie meilleure. Communiste convaincu,  promis à un brillant avenir, il consacra sa vie pour détruire l’ordre colonial sanglant, inhumain.
Le Comité Audin, composé d’éminents mathématiciens français, créa, en 1958, un Prix Maurice Audin de recherches en mathématiques.
A partir de l’année 2004, les Algériens concourent à ce Prix dont le jury est présidé par le professeur Pierre-Louis Lions, médaille Filds-1994.
Le 4 juillet 1963, la veille du premier anniversaire de l’Indépendance, la République algérienne a débaptisé la place centrale d’Alger, qui portait le nom du maréchal Lyautey, pour lui donner celui du chahid Maurice Audin.                                                                                             
M. Bouraib                    

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