Abderahmane Mendir un des otages libérés du MV Blida raconte son CAUCHEMAR

Depuis son retour à la maison, Abderahmane Mendir a du mal à trouver le sommeil.
PUBLIE LE : 01-12-2011 | 0:00

Témoignage recueillis par :  Nadia Kerraz .
Ph. : Nesrine T.

Depuis son retour à la maison, Abderahmane Mendir a du mal à trouver le sommeil. Chaque nuit son cauchemar revient le hanter au point où il en perd le sommeil. Il crie les noms de ceux qui ont été pendant près de 11 mois, 10 mois et une semaine plus exactement tient-il à préciser, ses geôliers. Ses  bourreaux ? Certainement. Mais  par pudeur, il se refuse à le dire. D’autres marins otages ont néanmoins affirmé que les pirates exerçaient une torture psychologique.

Entouré de sa femme et de ses enfants, Abderazak et Selma, Abderahmane  Mendir  a encore du mal à réaliser que son calvaire a pris fin « c’est comme dans un film où les scènes défilent dans ma tête. » Car  même s’il veut s’en cacher,  ses grands yeux verts trahissent l’étendue du cauchemar vécu et partagé avec d’autres marins pendant près de 11 mois de captivité. Mais pudique, il se refusera à livrer tous les détails humiliants que les pirates leur ont imposé. Preuve en est, s’il a raconté à son ami Redouane qu’il a été violemment frappé par un pirate à l’épaule avec la crosse d’un kalachnikov et qu’en l’absence de médicaments, il a été massé par ses amis avec de l’huile usagée, il omettra de livrer ce détail lors de notre entrevue. Il « zappera »  aussi cette autre exigence des pirates que les otages devaient satisfaire pour avoir droit à un gobelet de café noir ou un paquet de cigarettes. Il fera semblant d’avoir oublié ce « détail ».  Après que sa femme le lui ait rappelé, il dira : « Oui, les pirates nous imposaient une sorte de troc : une bassine de poissons qu’on devait pêcher pour eux contre un gobelet de café ou un paquet de cigarettes. Parfois ils me donnaient un second paquet lorsque la pêche était bonne. Et d’ajouter « pour vivre il fallait être débrouillard ».  Mais, de façon globale, son témoignage, il le livrera    sans difficulté, comme s’il  tentait d’exorciser des souvenirs enfouis au fond de sa mémoire. Sa femme présente à ses côtés l’encourage à parler, à relater son calvaire. Dans un survêtement aux couleurs de l’Algérie, il se pliera à la demande. D’une voie lente mais régulière, il entamera son témoignage.

l En 20 minutes les pirates étaient à bord
Tout au long de son récit, qui dura plus de deux heures, il donnera cependant souvent  l’impression d’être ailleurs. Dans cette baie des côtes somaliennes, où le MV Blida a été caché par les pirates. Mais une chose est sûre, dans sa tête les événements sont enregistrés avec tous les détails. Détails repensés et revécus sans discontinuité depuis la libération.  Ceux qu’il veillera à taire sont aussi là. Comment peut-il en être autrement tant ils semblent indélébiles. Dahmane se rappelle encore de ce jour où les pirates les ont attaqués. Il était de quart, sur la passerelle. Le navire était à 150 milles de Salalah (Oman). Il transportait du ciment. « Nous étions en route vers le port kenyan de Mombasa. L’attaque est survenue à 14h10 exactement. Les pirates étaient sur un autre bateau Hannibal II, un tanker qui devait transportait du pétrole ». Sans marquer de pause, il poursuivra :   « A l’approche du MV Blida, ils ont jeté leur embarcation, dotée d’un moteur puissant, à la mer. 20 minutes après, ils étaient sur la passerelle du MV Blida. Ils ont stoppé la machine pour immobiliser le navire. Ils s’en sont pris au commandant, à l’officier de quart et à moi-même, car dit-il j’étais sur la passerelle au moment de l’assaut. » Les pirates  qui étaient lourdement armés se sont contentés, dit-il, de menacer le commandant avec leurs armes.  « Il voulait lui faire peur ».  Il est vrai aussi que Dahmane et le commandant, El rais comme il l’appelle, n’ont pas fait de résistance. C’est l’une des consignes qui leur ont été données lors des stages de formations qu’ils ont eus à l’ITFM. « Les formateurs nous ont toujours dit d’éviter de  provoquer les pirates ». Est-ce à dire que les marins étaient préparés à subir ce genre de mésaventure ? Réponse de l’ex-otage : « Lorsque vous sillonnez les mers et les océans, vous êtes nécessairement exposés au risque de tomber entre les mains des pirates. Tous les marins en sont conscients.  Mais lorsque cela tombe sur vous, vous réalisez que vous n’êtes jamais vraiment prêt à vivre ce genre d’épreuve. » C’est dire le choc subit. Du reste, il  avouera d’une voix à peine audible, qu’en son for intérieur, il a fait sa prière pensant que les pirates allaient tous les tuer. « Psychologiquement et physiquement c’est une épreuve difficile à vivre », lâche-t-il au bout d’un moment, comme pour se persuader que lui le behri aux 31 ans de service a juste fait ce qu’il fallait et comme on le lui avait enseigné. La maltraitance dont ils ont été l’objet, il préfère la refouler au fond de sa mémoire. L’aide psychologique dont il bénéficie lui et les 16 autres otages de la part de personnes spécialisées leur sera, à ne pas en douter, d’un précieux concours pour leur reconstruction. « Nous sommes biens suivis  tient-il à insister. On a été traités comme des bébés par le personnel médical algérien dépêché au Kenya ».  Son envie de tourner la page de cette période de sa vie d’otage est évidente. Mais il est rattrapé par ses souvenirs qui remontent inexorablement à la surface, la raison entre autres, est cet exercice que nous lui avons imposé, celui de raconter sa captivité. « C’est bien pour lui qu’il parle, dira sa femme. Il ne peut pas garder ça pour lui ».  Même si au fil des minutes la voix baisse d’intensité et que les phrases sont de plus en plus espacées, il reprendra son récit. L’épreuve de témoigner est éprouvante psychologiquement. Mais il n’y a pas que cela. Redouane, dira ne pas reconnaître son ami d’enfance. « Il a tellement changé. C’était quelqu’un de jovial, qui adorait plaisanter ». Le même constat avait été dressé par le frère de Dahmane. A ses proches il  dira que « nous avons récupéré une carcasse, car que le vrai Dahmane est resté en Somalie. »  

l Ils ont pris tous les objets de valeur
Dahmane  lui essaye de s’en libérer mentalement après sa libération physique.  Il  se rappellera qu’« une fois que les pirates   étaient  certains d’avoir maîtrisé le navire,  ils ont demandé au commandant la liste de l’équipage et les clés des cabines qu’ils ont fouillées une à une, à la recherche d’objets précieux. Ils ont pris tout article pouvant représenter une valeur marchande : téléphones, DVD, camescopes… Au bout d’une demi-heure, les pirates au nombre de 16 étaient maîtres du navire. Ils ont fait monter tout l’équipage sur la passerelle. Ils ne donnaient pas l’impression d’être pressés ». Si leur chef, d’une quarantaine d’années — un ancien militaire pense Dahmane en raison de sa démarche et de l’autorité dont il faisait preuve — parlait anglais, les autres pirates, dont certains étaient de jeunes,  âgés entre 16 et 28 ans, ne parlaient que le souahéli, la langue des Somaliens. Leurs noms sont gravés dans ma tête : Grad le chef, Joro ou encore Jeorgeo qui tantôt leur disait qu’il s’appelait Abderachid. « Pour nous faire croire qu’il était musulman comme nous », dira-t-il. Les pirates bien organisés ont remis en marche la machine, au bout d’une heure d’immobilisation, pour se diriger vers la ville de Garigrade en Somalie.  La carte avait été tracée. « Nous étions à 150.000 miles de la Somalie ». Dahmane se souvient qu’ils ont passé 4 jours en mer avant d’arriver à cette première destination. A bord les 27 otages étaient surveillés de près. « Ils ne nous connaissaient pas et ne savaient pas comment on risquait de réagir », fera remarquer l’ex-otage comme pour justifier cette étroite surveillance dont ils ont fait l’objet de la part des pirates. L’équipage était rassemblé sur la passerelle. Les repas étaient préparés par le cuisinier de l’équipage. Le menu était invariable : riz ou spaghettis et de la farine qui servait à faire du pain. De leur côté, les pirates avaient leur propre cuisinier. « Ils n’avaient pas confiance ». Le même sentiment prévalait chez les otages. « On ne dormait pas. C’est  que  lorsque nous tombions de fatigue, que nos yeux se fermaient. On pensait tout le temps à nos familles, à l’Algérie », se souvient encore Dahmane.
La situation a duré deux ou trois mois. En tout il y avait 18 bateaux en rade au niveau de la baie où le MV Blida était caché. Mais il n’y avait aucun contact entre les  otages. Au bout du 4e mois de captivité, les pirates ont quitté leur première cache. « On est parti à Obio. On était de plus en plus fatigués. On ne prenait plus de bain. Il n’y avait plus de diesel à bord du navire et donc plus de lumière. Plus d’eau potable aussi ». Pour tenir le coup, les otages se refugiaient pour certains dans la prière, d’autres dans l’espoir enfoui que leur libération finirait par intervenir. Car, pensaient-ils, les négociations entamées, le 5 ou 6 janvier avec la venue du négociateur,  aboutiraient un jour ou l’autre.  Mais l’attente s’est avérée trop longue.  « Au bout de 6 ou 7 mois, on a commencé à désespérer. Les pirates ont demandé aux otages  de faire pression sur l’armateur pour qu’il accède à leur demande de verser une rançon contre leur libération. « Ils ont fait un véritable travail de sape. A la veille du 27e jour de ramadhan (fin août), les pirates nous ont permis d’appeler individuellement nos familles. Nous avons eu droit à 7 minutes de communication chacun ». Sa femme interviendra pour dire qu’avant cet appel, cela faisait 2 mois et demi que les otages n’avaient donné aucun signe de vie à leurs familles.  Les 7 minutes ont été mises à profit pour donner des nouvelles et en demander. « Nous voulions savoir ce que l’armateur et les autorités algériennes faisaient pour notre libération. Les pirates sont de grands menteurs. Ils ont tout fait pour nous casser psychologiquement ». Il révèlera, dans un des rares moments où il s’est laissé aller,  que ceux qui avaient osé les braver ont été attachés sur le pont ou mis en isolement. Les officiers eux n’étaient pas libres de leurs mouvements.

l Un fol espoir…suivi du choc
Pourtant, un jour, au bout du 10e mois de captivité, les pirates leur ont annoncé qu’ils allaient être libérés le 8 octobre.  « On était tellement heureux par cette nouvelle », se souvient-il.  Mais dans la nuit du 7, un fax est tombé. L’opération  avait été annulée et leur libération reportée. Sans le moindre scrupule, les pirates leur ont dit que l’armateur les avait laissés tomber. Et pour enfoncer le clou, ils les ont informés de  l’arrêt des négociations. Un choc que les otages ont eu du mal à supporter. Toudji en a été malade. Il a eu un AVC. Il a été évacué et a quitté le bateau le 11. Il a été transporté par les pirates et remis à un navire de la force internationale qui était à 7.000 miles. « Les pirates sont des gens durs », commentera Dahmane, qui poursuivra en déclarant que l’armateur a repris langue avec le commandant.  « El  rais lui a dit qu’on voulait être sauvés et qu’il devait faire quelque chose ». Les événements allaient par la suite se précipitaient. « Le 15 octobre les négociations ont repris avec les pirates. Le 3 novembre on a appris qu’il allait y avoir du nouveau. Le chef Grad qui était parti le 5 janvier est revenu vers le 25 octobre. Cette deuxième visite, après celle du mois de mai nous avait redonné espoir ». Un espoir confirmé par un pirate qui  a affirmé que le retour de Grad signifiait qu’il y allait y avoir du nouveau pour eux. Mais après son départ le doute s’est une nouvelle fois installé. Cependant, se rappelle Dahmane : « On a vite compris que cette fois c’était différent. » En effet, les pirates qui  ont quitté le navire le 3 novembre, à 13 h 30, ont laissé une carte de navigation.  Là, les otages avaient compris que l’issue tant attendue était enfin venue. L’ambiance est redevenue chaleureuse sur le navire. Au souvenir de cet épisode, Dahmane esquissa un sourire. C’est la seule fois, où on l’a senti libéré du poids qu’il portait. Et pour cause, la route vers la liberté était ouverte, dit-il. « On a navigué pendant 72 h à destination de Mombasa ».  

l La liberté enfin
Sur leur chemin, ils ont croisé le Queen Haro II, un navire grec qui avait été averti par l’armateur de la présence dans les parages du MV Blida. Le navire nous a escorté  et ce, d’autant que son commandant  avait informé l’équipage du signalement  dans les parages d’une embarcation à bord de laquelle se trouvaient des pirates. Il n’en fallait pas plus pour que de nouveau les ex-otages du MV Blida soient assaillis par la crainte de se voir arraisonnés une nouvelle fois. Le navire grec était doté de radar et de GMDSS, matériel dont était dépourvu le MV Blida, devenu après plus de 10 mois d’immobilisation une épave. Mais heureusement qu’il y a eu plus de peur que de mal. L’équipage a été informé qu’à 6 h du matin, il allait entrer en contact avec un bateau espagnol et un hélicoptère qui allaient prendre le relais du navire grec et poursuivre leur escorte jusqu’à se qu’ils arrivent près d’un navire de la force internationale. Cela a duré une nuit. Au bout de ce temps, le MV Blida est arrivé dans les côtes kenyanes.  « On a mis plus de temps que prévu à cause de l’état du bateau ». Il poursuivra en déclarant que « de nouveau  l’armateur a demandé au commandant de se diriger vers un endroit précis d’où on devait être escorté jusqu’à Mombasa. Des civils kenyans armés sont montés à bord pour  sécuriser la  traversée. Mais à 16.000 miles de Mombasa on est tombé en panne par manque de diesel. Le mécanicien a mis 22 heures pour remettre la machine en route. On est arrivé au port kenyan de Malimbé ». Les otages venaient de vivre leur première escale  de  leur retour à la maison.

l Retour au bercail
 La suite ? Elle est 100 % algérienne. « A notre arrivée, les autorités étaient sur place ». Les retrouvailles ont été chaleureuses. « L’ambassadeur, des médecins et des psychologues nous  ont pris en charge, nous avons été embarqués sur des navires en direction de Mombasa. » Sur place toutes les formalités de rapatriement ont été effectuées par le représentant du gouvernement algérien. Avaient-ils réalisé que leur calvaire avait définitivement pris fin ?  « C’est quand on est monté à l’hôtel que nous avons vraiment réalisé que nous étions libres ». Le personnel médical  dépêché par Alger, a vite fait de prendre les choses en main. Les ex-otages ont eu droit à une visite médicale. Le 12 novembre on a pris les bus vers l’aéroport où l’avion militaire à bord duquel on allait être rapatriés nous attendait. « A bord on a pu  vraiment exprimer notre joie ». Devinant à ne pas en douter leur calvaire, le personnel navigant a été d’une grande disponibilité. « Ils veillaient sur nous comme sur des bébés ».   Sur sa lancée il nous fera cette confidence, ô combien révélatrice  de l’état d’esprit de tous les marins otages : « Vous savez lorsque j’étais parmi les pirates, je me disais je veux rentrer à Alger quitte à mourir une heure après, je voulais être entouré des miens ». Et Alger c’est par Boufarik qu’il y reviendra au bout d’un vol qui aura duré 7 heures. A leur descente d’avion, les familles étaient là pour les accueillir. L’accueil qui leur a été réservé leur a fait chaud au cœur. « On  s’est senti revivre » dit humblement Dahmane .  
N. K.


“Empêchez-moi de reprendre la mer”

Pris en otages pendant plusieurs mois, Abderahmane Mendir et les autres marins algériens ont été libérés par les pirates somaliens. Mendir et les autres savent qu’ils doivent leur libération aux autorités algériennes qui ont tout fait pour que le dénouement de cette prise d’otages se fasse sans qu’il y ait la moindre perte humaine. Mais si ces longs mois d’absence, près de 11, ont été difficiles pour les marins, ils l’ont été tout aussi pour leurs familles qui ont œuvré pour que leur cas ne soit pas un simple fait divers. Au plan familial, les retrouvailles ont été chaleureuses mais avec des pincements au cœur pour certains. « Mon fils ne m’a pas reconnu, et  ma fille m’a demandé de ne plus reprendre la mer », dira Abderahmane Mendir.  Mais ce dernier s’empressera d’ajouter « mais je ne sais pas si j’ai vraiment le choix ». L’ex-otage  est sans logement. Avec sa femme et leurs deux enfants, ils vivent dans une chambre louée d’un  immeuble délabré,  à Bologhine.  Une chambre qui sert de chambre à coucher,  de chambre pour enfants, de salle à manger,  de salle de séjour, de cuisine, et de salle de bains. Pour les sanitaires, on n’a pas osé demander où les membres de cette famille faisaient leurs besoins. Certainement dans des toilettes collectives situées sur le palier.  Avant de l’occuper  la famille avait également pour maison  une autre chambre,  située    un étage plus bas dans le même immeuble. Une chambre qu’elle a dû quitter  suite à  un incendie qui a tout ravagé. « Nous avons tout perdu » dit sa femme. « Heureusement que l’incendie s’est déclaré alors que mes enfants et moi étions absents ». Pour le dire à son mari, elle a saisi l’occasion de son hospitalisation à Ain Naâdja. « Il était entouré de psychologues, j’ai pensé que c’était le bon moment. Je voulais qu’il l’apprenne avant son retour à la maison ».  « Comment alors puis-je imaginer de laisser tomber la navigation, s’interroge Abderahmane Mendir alors que ma famille n’habite pas sous  un toit décent ?» Il sait pourtant que son travail qu’il a accompli pendant près de 31 ans n’aura plus le même goût. Quelque chose s’est brisée en lui.  Désormais la mer et les océans ne seront plus synonymes de quiétude.  C’est pourquoi, il espère que son problème de logement puisse être pris en charge. Il attend qu’on fasse pour lui un geste qui contribuera à le libérer de son cauchemar somalien.
N. K.                            


 


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