D.R
« Ksar Etir ou le camp de la mort », l’expression n’est pas trop forte pour qualifier, encore moins décrire les affres et la répression sans limite imposée à nos glorieux moudjahidine au cœur de cet espace macabre qui porte encore les stigmates de tous ces sévices imposés à tous ces Algériens durant l’époque coloniale et résonne encore aux cris de « tahia El-Djazaïr », au moment où nos glorieux martyrs tombaient au champ d’honneur, fiers d’avoir accompli jusqu’au bout leur devoir pour la patrie, pour l’indépendance d’une nation que Novembre glorieux acheminait chaque jour un peu plus vers le recouvrement d’une liberté spoliée par l’occupant.
Dans ce camp jeté au cœur d’une nature ingrate entre Sétif et Aïn Oulmène, la torture frappa alors à son paroxysme depuis son ouverture en 1956 à 1962, et bien rares furent ceux qui survirèrent à cet «accueil tragique» que les forces colonialistes leur réservèrent dans ce qu’elles appelaient un «centre de transit» et qui ne fut, en fait, que le dernier transit vers une mort effroyable ou, pour les plus chanceux, un handicap psychologique ou corporel pour le reste de la vie.
Ksar Etir fut alors le centre de la répression sans limite, de l’avilissement de l’être humain, un centre où pas moins de 3.000 combattants de l’Armée de libération nationale vivront, de jour comme de nuit, dans un monde où la répression n’avait pas de nom, de la torture, aux travaux forcés, en passant par toutes ces œuvres basses qui, par le canal d’un travail psychologique, consistaient à faire plier la détermination de tous ces combattants de l’Algérie en marche.
Alors que l’Algérie s’apprête à fêter dans la fierté et la dignité le 57e anniversaire du déclenchement de la glorieuse Révolution de Novembre et à l’heure où des voix encore osent s’élever de l’autre côté de la mer pour «glorifier» la colonisation française en Algérie, il est utile de secouer la mémoire pour sortir tous ces amnésiques de leur oubli profond et leur dire que dans ce camp où les chiens de garde avaient plus de considération que ces combattants de la liberté, «cette œuvre positive» s’appelait le feu et le sang, la mort et le sang, la torture et la répression face à un peuple plus que jamais décidé à ne pas céder un seul pouce de sa dignité et de sa liberté arrachées par ce colonialisme à la force des armes, qu’ils en soit définitivement édifiés.
Comment sinon interpréter ces jours qui ressemblaient à la nuit et toutes ces nuits qui n’étaient que des espaces de cauchemar au cœur de ce bagne duquel se souviennent trois des survivants, S. Baghdadi, B. Belgacem et G. Tayeb, qui replongent dans ces scènes macabres de la torture qui leur était imposée et témoignent dans la douleur, le souvenir leur déchirant la mémoire, du moins ce qu’il en reste, de ce que fut Ksar Etir (le Fort de l’oiseau) qui était organisé en 9 sections, chacune regroupant quatre îlots regroupant plus de 30 prisonniers.
Dans cet immense camp de la mort qui était clôturé par 3 lignes de barbelé parallèles de 6 mètres de hauteur, jalonnées de projecteurs et continuellement parcourues de chiens de garde avec tout le pourtour parsemé de mines, les étés torrides ressemblaient aux hivers intenables de froid. «Qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige nous étions soumis à des travaux intenses», nous indiquent ces survivants qui n’ont pas oublié ces énormes mares d’eau où ils allaient « casser des bouteilles, les y jeter et rentrer pieds nus pour retirer tous ces bouts de verre au moment où les sangsues nous collaient à la peau et aspiraient le peu de sang qui nous animait encore».
«L’horreur était à son comble par ces hivers rigoureux où le froid glacial nous réduisait à notre plus simple expression d’humains. Même les chiens avaient plus de considération que nous, nous gardant sans cesse, nous harcelant, se jetant sur nous au moindre faux geste, lorsque notamment tous ces combattants de l’Algérie étaient réveillés de nuit, les corps sciés de fatigue jusqu’à l’os, pour se tenir debout sur des tessons de bouteilles ou alors conduits nus vers l’oued au cœur de ces nuits blanches pour être soumis à des travaux forcés inhumains.»
Dans cette dynamique de la torture qui leur était imposée, ajoutent-ils, «on nous demandait de creuser nos tombes et d’y élire domicile, le temps de mourir un instant, le moment nous y plonger, avant de revenir à la vie, et quelle vie, remblayer nos tombes, l’espace d’une nuit et gelés à ne plus tenir debout nous préparer aux sévices, exactions et autres manipulations psychologique du jour qui n’en finissaient pas».
Dans ce camp que l’on appelle aujourd’hui Ksar El-Abtal (la forteresse des héros), la mort se confondait alors à la vie et les prisonniers qui se réchauffaient de leur souffle commun dans leurs «baraques» respectives, le temps d’un court répit, quand ils pouvaient en avoir, faisaient état d’une résistance extraordinaire, même lorsqu’ils seront forcés de piocher la terre à l’intérieur du camp, de la pétrir de leurs pieds nus dans ces terribles moments d’intimidation auxquels les soumettaient des geôliers sans foi ni loi.
En été plus qu’en hiver, ces détenus, des moudjahidine, des moussebiline et des militants civils de la cause nationale, arrêtés parfois de façon arbitraire dans toutes les régions du pays, ne craignaient pas d’autres moments que celui à l’issue duquel ils étaient conduits de force vers la grande place centrale pour saluer l’emblème français, chose qui ne leur venait pas un instant à l’esprit, eux qui préféraient être soumis à la traditionnelle taille de la pierre, les mains en sang, supporter même la férocité de ces bergers allemands que d’accepter de mettre en doute l’idéal pour lequel ils étaient là.
Pendant 6 longues années, les détenus étaient contraints à vivre l’enfer de ce camp de torture, d’où il n’y avait aucune possibilité d’évasion, à moins de n’y être livré à une horde de chiens, pas même cette cigogne qui était venue arracher l’emblème français pour l’y ajouter à la confection de son nid et qui se retrouvera elle aussi emprisonnée, ligotée et privée de sa liberté.
Il est clair que la répression battait son plein dans ce camp de torture, ce camp de la mort que la mémoire de la génération actuelle et celles à venir n’oublieront pas de sitôt, au moment où dans cette localité devenue chef-lieu d’une commune, d’importants travaux d’aménagement et de restauration, pour sauvegarder le patrimoine culturel et historique de la Révolution, et lutter à jamais contre l’oubli, face aux atrocités perpétrées contre le peuple algérien par le colonialisme, sont entrepris.
Dans cette commune qui a ainsi pris naissance autour de ce sinistre camp, une stèle commémorative à été dressée et, comme dans les 60 autres communes de la wilaya, un livre du chahid ouvert à toutes les mémoires, comportant les noms de 106 martyrs dont le premier tombera au champ d’honneur le 20 octobre 1956, au moment où le colonialisme français ouvrait déjà les cellules de ce camp de torture de Ksar Etir, baptisé aujourd’hui Ksar El-Abtal.
F. Z.
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