D.R
«Avec nos diplômes, nous ne ferons pas de meilleurs cadavres... », écrivait alors Lamine Khène, étudiant engagé dans le combat nationaliste, à l’instar de tant d’autres déjà fort instruits des soubressauts de l’histoire... Tandis que Didouche Mourad relevait, pour sa part et dans le même esprit, « si on venait à mourir, préservez nos mémoires... ».
Le rôle de l’élite dans le mouvement nationaliste est indéniable. Malgré quelques frictions intra-muros, soit pour une question de leadership, soit parce que les différentes sensibilités « élitistes » de l’époque n’arrivaient pas, pour ainsi dire à « accorder leurs violons ». Ce qui était, quelque part, de bonne guerre si l’on ose s’exprimer ainsi, dans la mesure où chaque partie « voyait l’Algérie à sa porte ». A défaut de consensus donc au sens plein et entier du terme et une fois notamment « la crise berbériste » de 49 traversée avec quelques encombres, les formations politiques de différentes sensibilités s’attachent alors, mues au fond par le même idéal, à « resserrer les rangs », d’autant plus que l’ennemi commun était identifié pour l’ensemble des acteurs politiques. Dans une première étape et non des moindres par tous les enjeux qu’elle supposait et induisait, il convenait de « s’asseoir autour d’une même table » et discuter, autant se faire que peut, de la manière la plus sereine possible. Et en faisant surtout abstraction des petits egos respectifs qui se devaient de « de fondre dans l’intérêt général ». Celui de s’entourer du fameux principe de précaution de sorte à mettre tous les atouts de son côté et, partant, conférer au mouvement estudiantin qui se profile en filigrane « le maximum de garanties ». Dans une seconde phase complémentaire sinon dialectique, il importait également de ne pas « se tromper de choix » dans l’élection et la désignation des composantes et valeurs réputées affirmées et porteuses donc d’un savoir faire indéniable. Dans cette optique, un rapprochement nécessaire avec feu Abane Ramdane allait de soi. Mais pas seulement lui, puisque d’autres « grosses pointures », à l’instar du regretté Mohamed Seddik Benyahia, une des figures de proue du mouvement nationaliste, ou de Belaïd Abdeslam, qui deviendra plus tard chef de gouvernement de l’Algérie indépendante. Comment dés lors « franchir un cap décisif » sans radicaliser la lutte ?
La grève des huit jours décrétée et largement suivie quoiqu’on dise est arrêtée sur « injonction du Comité exécutif du FLN ». Ensuite et prolongement naturel à ce sursaut patriotique, la création de l’UGEMA (l’Union générale des musulmans algériens), le 28 janvier 1958. Est-il besoin de rappeler que c’est à un brillant étudiant, Lamine Khène pour ne pas le nommer, qu’échoira la lourde responsabilité de rédiger le fameux appel à la grève, mission qu’il accomplira avec brio puisque son texte recueillera quasiment tous les suffrages. Texte ficelé dans sa piaule au lycée Amara-Rachid. Avec les compliments, notamment, de Tayeb Ferhat et Tahar Bouhamidi. Sans omettre le rôle peut-être pas toujours suffisamment mis en évidence d’un certain Taleb Abderrahmane, chimiste de son état et fabricant de bombes à titre principal. Rappelons, entre parenthèse, que le décret portant reconnaissance officielle du 19 mai 1956 comme Journée nationale de l’étudiant n’a été signé qu’en 1993, soit trente ans après l’indépendance. Toujours pour la petite histoire et pour ne pas souiller surtout la mémoire des pionniers du mouvement nationaliste, il n’est pas interdit de rappeler qu’avant la proclamation officielle de l’UGEMA, il y eut l’Association des étudiants musulmans de l’Afrique du Nord créée en 1927 à Paris, au 115, boulevard Saint- Michel. Au titre également des hauts faits d’armes de l’élite, la fameuse grève de la faim du 20 janvier 1956, en accord avec la direction du FLN de l’époque. S’ensuivront une série d’arrestations suivies de torture et de dissolution de l’union. Dont Mohamed Baghli coiffait la présidence. Ceci abstraction faite de tous les valeureux étudiants qui ont rejoint les rangs de l’ALN et déserté l’amphi pour le maquis. Il va de soi que ce rappel historique serait incomplet, sectaire et tronqué, si l’on n’évoquait point — crime de lèse-majesté s’il en est — le rôle exceptionnel de toutes ces belles héroïnes, à l’image des Djamila Boupacha, Bouhired, Malika Gaïd, Jacqueline Guerroudj, Hassiba Benbouali, Henri Maillot, Frantz et Josie Fanon, toutes des femmes courage, belles et rebelles, et dont la bravoure restera à jamais gravée dans la mémoire collective. Car faire partie alors du réseau des poseurs de bombes et aller, sans coup férir, jusqu’au bout de son idéal, avaient de quoi faire fléchir et réfléchir bien des hommes... Honneur et gloire éternels aussi bien aux héroïnes connues qu’à celles qui ont fui les feux de la rampe pour se réfugier dans l’humilité et la discrétion, apanage exclusif des destins d’exception...
Amar Zentar
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