lundi 21 mai 2012 08:35:30
D.R

Comment expliquez-vous la violence de la police parisienne. Quel sens lui attribuez-vous ?
Le contexte est celui d’une guerre commencée depuis sept ans, donc une tension certaine en France. D’autre part, la police parisienne avait pris l’habitude de tirer sur les cortèges de manifestants algériens. Pas pendant, mais avant la guerre d’indépendance algérienne. Ainsi le 14 juillet 1953, la police française a ouvert le feu sur un cortège de manifestants algériens militants du MTLD, place de la République à Paris. Il y a eu six morts et des dizaines de blessés. Il y avait une culture de l’arbitraire et de l’impunité parmi les forces de l’ordre, que le pouvoir de l’époque n’a pas combattue.

Quel est l’impact des manifestations au niveau de l’opinion publique française ?
Les immigrés algériens de l’époque étaient ghettoïsés, coupés de la société française. Ils étaient des «hommes invisibles», écrasés sur le plan social. L’opinion française a commencé à se «retourner» en faveur de l’indépendance seulement à la fin de la guerre, au moment où s’ouvrent les négociations d’Evian. Les immigrés algériens étaient isolés, et les marques de solidarité restaient mesurées venant de la gauche traditionnelle. C’est pourquoi l’impact de la répression de la manifestation du 17 octobre a été faible dans la société. Ce sont les étudiants de l’UNEF et le jeune PSU, ainsi que les groupes trotskistes qui ont tout de suite manifesté leur solidarité.

Que veut dire le 17 octobre 1961 pour les Français d’origine algérienne ?
C’est devenu un marqueur identitaire puissant, le fait de rester fidèle à la mémoire de son père, tout en combattant pour l’égalité des droits et contre le racisme dans la société française. Le 17 octobre est devenu une sorte de journée-hommage à l’immigration.

Le débat sur la reconnaissance des crimes de l’Etat français lors de ces manifestations vous paraît-il justifié ?
Le débat a commencé depuis quelques années sur le fait de regarder en face le passé colonial comme un système inégalitaire et arbitraire. C’est un débat important, car un pays ne peut pas construire un avenir s’il n’assume pas son passé, dans ses lumières et dans ses ombres.

Vous êtes partisan d’une écriture de l’histoire entre les historiens des deux pays. Pensez-vous que le temps s’y prête ?
Les temps sont difficiles, il ne faut pas se cacher la vérité. Mais les rencontres entre historiens des deux pays, les livres en commun qui se multiplient disent que cette possibilité n’est pas à rejeter dans un avenir proche.
M.B.

* Benjamin Stora est l’auteur de «La guerre d’Algérie vue par les Algériens», avec R. de Rochebrune, à paraître en octobre 2011, Ed. Denoël.
 

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