lundi 21 mai 2012 07:52:09

BETHIOUA : Ramadhan sous la flamme des torchères

9 heures et déjà un soleil de plomb… Une longue procession de camions-citernes, tracteurs et véhicules en tout genre avance lentement vers l’entrée du poste de contrôle numéro 2, l’une des quatre portes qui gardent l’entrée de la zone industrielle d’Arzew.

PUBLIE LE : 20-08-2011 | 17:04
D.R

9 heures et déjà un soleil de plomb… Une longue procession de camions-citernes, tracteurs et véhicules en tout genre avance lentement vers l’entrée du poste de contrôle numéro 2, l’une des quatre portes qui gardent l’entrée de la zone industrielle d’Arzew. Ce poste est une véritable frontière qui matérialise une séparation visible  entre l’«extérieur» ouvert à tout le monde et au-delà de ce poste que ne franchissent que ceux qui sont muni d’un badge ou d’un laissez-passer. Ce sera notre premier obstacle, l’agent nous indique le parking à  l’extérieur en attendant que les «ordres» et les autorisations viennent pour nous permettre de passer sous cette construction qui ressemble à s’y méprendre à  un  ouvrage  à  péage  sur une autoroute ou un espace tampon donnant sur un pays voisin.

9h  du matin, pratiquement pas de véhicules qui empruntent en sens inverse la route, tous les camions et autres voitures en ce «début» de matinée se dirigent vers l’entrée de la zone… la mécanique est bien huilée, ni klaxons intempestifs, ni bouchons interminables, les chauffeurs de ces engins connaissent  les protocoles de sécurité et exposent de façon très visible leur laissez-passer, les agents de sécurité rompus à ces opérations ne ralentissent pas la cadence… la file avance, lentement mais sans s’arrêter…

Les flammes des torchères
A  l’arrêt dans le parking, l’habitacle de la voiture s’est transformé en quelques secondes en une véritable fournaise, dehors ce n’est pas mieux…, aucun abri, ni arbre pour échapper aux rayons de soleil… heureusement que notre «libérateur» arrive… Je suis autorisé à pénétrer dans l’enceinte de la zone industrielle d’Arzew. Un immense territoire où se côtoient des usines dont un secteur d’activité, majoritairement les hydrocarbures, qui a dessiné aussi bien le profil de la population active du pays entier a  modifié de fond en comble sa structure économique en le basculant d’une économie agraire au début des années 70  à  une industrie pétrolière et gazière, l’une des plus stratégique au monde. La voiture file à vive allure sur la route, une route qui ressemble à toutes les routes que l’on rencontre ailleurs, qui traversent nos villes et villages… Des panneaux rappelant la prudence, d’autres la limitation de vitesse  ou l’interdiction de dépassement… en somme, rien de différent. Sauf que là, ni embouteillage, ni voiture stationnée sur les bas côtés, ni maisons ou cités que l’on traverse ou piétons que l’on… risque de croiser... juste des bâtisses, des usines écrasées sous le soleil et que narguent du haut de leur cheminée les flammes des torchères…, certainement, le drapeau représentant, l’emblème de cette zone industrielle… visibles de loin... Depuis longtemps les habitants de Bethioua, à quelques encablures de la zone, ont pris l’habitude de scruter le sens de la flamme : à la verticale signifie: pas de vent, la mer est donc calme, les pêcheurs peuvent sortir. Si elle vacille,  attention au remous ! on se rapproche des torches… Plus tard on apprendra des techniciens qu’une longue flamme indique que l’usine est en phase de démarrage ou d’arrêt, plus courte, l’usine est en pleine production… souvent, les explications sont plus simples  par rapport à l’idée de départ.
Notre destination ... le complexe GL1Z situé à  une dizaine de kilomètres depuis l’entrée de la zone… comment passe t-on Ramadhan en plein mois d’août dans le voisinage  de ces cheminées dont la flamme rouge danse en permanence ?

Un feu en continu
«GL1 est une usine à feu  continu» Ouahib Bouziane le sous- directeur «Exploitation», le boss, ces jours-çi au complexe en l’absence du directeur parti en congé a une allure imposante qui tranche avec la gentillesse de son regard... son corps se raidit imperceptiblement, son regard change, son talkie walkie grésille, il se détend… le message devait être anodin, il termine ses explications ; en fin pédagogue, il nous explique qu’un «feu continu» signifie que  «l’usine ne s’arrête jamais de fonctionner, Ramadhan ou pas, le travail ne change pas, ni la programmation, ni la cadence, ni le plan de charge»… Juste une légère modification des horaires de travail. L’équipe qui travaille de 18 h à 6 heures du matin mange sur place. Les autres mois de l’année tout le personnel de l’usine se restaure  à la cantine, mais à chaque Ramadhan , celle-ci subit un toilettage et ses équipements une maintenance. Mais alors si la cantine est fermée où se restaurent ceux qui font le travail de quart, les quelque 250 personnes qui rompent le jeûne à chaque fois à l’intérieur du complexe ? Bouadjaj, chargé de la sécurité (dont le lien de parenté avec Cheikh Maazouz Bouadjadj, un des leaders de la chanson chaâbie, qui vient  tout juste d’être  honoré par la wilaya  de Mostaganem à l’occasion de la clôture des «Nuits de la chanson chaâbie», est plus qu’évident)  nous répond par un énigmatique : «Mieux que la cantine, ils mangent en famille !» Quand on sait que le travail de poste ou de quart exige une présence de chaque instant sur le lieu de travail de l’agent en question, surtout quand il s’agit de gaz et de sa liquéfaction cette réponse a  de quoi étonner ! En fait, nous explique t-il, chaque service dispose à proximité immédiate de son lieu de travail d’un espace aménagé, sorte de kitchenette dotée d’un réfrigérateur, d’une plaque chauffante et d’une table suffisamment large pour recevoir l’equipe en poste.

Une seule famille...
Plus que des collègues, le Ramadhan les transforme en une seule famille… Pour s’en rendre compte il suffit de voir comment à l’approche de l’heure de la rupture du jeûne, ils commencent à dresser la table tout en surveillant du coin de l’œil leur console de contrôle. Il faut préciser que les agents du quart qui commencent leur travail à 18 h ramènent avec eux leur couffin. Ils réchauffent sur place leur repas… toutefois, ceux qui habitent à proximité, grâce à un transport assuré par le  complexe, (un  «taxi» qui fait la tournée des habitations des alentours) toute l’équipe a droit à la h’rira… A l’évidence, Ramadhan a une ambiance, une senteur et une sensation à nul autre mois pareil… la direction met aussi la main à la poche en participant à ce repas spécial en  enrichissant la table quotidiennement de l’incontournable datte et des  fruits . Avant c’était chamia et zlabia mais les travailleurs n’en raffolaient pas spécialement et puis ça posait de réels soucis d’hygiène… les fruits sont nettement prisés.

…certifiée  Iso
Gl1 un monstre de canalisations, de  chaudières et de toute une machinerie complexe dont la seule finalité est de transformer le gaz qui arrive des lointains champs de hassi R’mel de sa forme «initiale» à celle liquéfiée… il passe d’une quarantaine  degrés Celsius à moins 164 degrés ! GL1Z, est entrée en production en 1978.

Conçue pour traiter 10.5 milliards de m3 de gaz pour une production de Gaz Naturel liquéfié de 17.500.000 m3 par an et 130.000 tonnes de gazoline (Hydrocarbures lourds).Vers la fin des années 80 et en prévision de la forte demande en énergie dans le monde et en particulier en gaz, et à l’instar des autres complexes, le GL1Z a subi une rénovation complète pour mettre à jour l’usine aux dernières normes et exigences en matière de sécurité notamment un système électronique de contrôle a distance appelé DCS et  augmenter sa capacité de production dans cette filière en pleine expansion. Ce complexe est en passe de décrocher  sa troisième certification. Il a déjà  ISO-9001-2000 relatif au management de la qualité, • ISO-14001-2004 relatif au management de l’environnement, • OHSAS-18001-1999 relatif aux systèmes santé et sécurité au travail. Mais comme une  une certification dure 3 ans, une manière d’imposer le respect des normes en permanence et de subir les audits régulièrement pour s’assurer que cette certification est toujours méritée, ce complexe se prépare pour début septembre à un autre examen qualité.

Dans les entrailles du monstre
Quand on quitte les bureaux techniques dont les cloisons ne laissent passer aucun son de l’extérieur pour se diriger vers les six trains que compte ce  complexe deux choses nous frappent d’emblée : Le bruit !  est assourdissant !  il nous happe,  les turbines fonctionnent sans arrêt à tel point que les explications de mon guide se perdent dans l’air. La seconde remarque : aucun ouvrier, aucun technicien visible… mais où sont-ils ? certes, pour le profane que nous sommes on s’attendait à voir une armée d’ouvriers et de techniciens courant en tout sens, clés à molette, marteaux à la main comme  dans les innombrables usines d’une ère révolue. rien de tout cela ! il faut vraiment plonger à l’interieur du monstre, dans ses dédales et son ventre pour dénicher une vie humaine. Un  technicien, en fait un ingénieur, Zinai Brahim, de la toute nouvelle génération, un jeune là  où on s’attendait a voir sortir de derrière les canalisations un «vieux de la vieille» du genre, graisseur à la combinaison  blindée depuis des lustres par le cambouis,  l’allure renfrogné comme ceux que mettent en scène  généralement les films de serie B... encore raté !  «Notre» ingénieur à l’allure presque BCBG. Il a fait ses études d’ingéniorat à l’USTO  et un doctorat en France es méthode et valorisation de la chimie industrielle. Il est chef de zone, responsable de deux trains, (le complexe en compte six) Sous sa coupe une quarantaine d’agents. Là aussi pas question de déserter son poste quand un agent intervient sur une opération au moment même où ailleurs le muezzin se fait entendre.
Je tente un dernier essai : Cet agent ne peut il rompre le jeûne tout en travaillant sandwich à la main ? «On a besoin de deux mains pour travailler, il s’agit de tâches délicates, importantes ceci sans compter les questions de sécurité et d’hygiène». Sa réponse me donne droit à ma minute de «solitude» que ne  m'épargne même pas le bruit assourdissant des turbos compresseurs. S’il y a une tâche à faire, celle-ci est prioritaire avant toute chose, «bien sûr, une fois l’opération accomplie ou l’alerte passée il peut toujours se faire remplacer par un polyvalent, ces agents formés spécialement pour remplacer au pied levé tout agent absent».

Big brother vous regarde
Depuis la renovation du complexe, il y a de cela 15 ans, le système de contrôle est passé du pneumatique , du manuel pour faire court au DCS (Data control système) Il s’agit d’un système de contrôle de l’ensemble des activités et des sites du complexe  doté d'une interface homme-machine pour la supervision et d'un réseau de communication numérique… En clair, ce système a permis de centraliser, visualiser et suivre à l’aide de signaux et de graphiques  toutes les activités et le process de production du complexe. Par exemple, à partir de cette  salle centrale un opérateur, le yeux rivés sur des écrans suit en temps réel le processus de liquéfaction, il peut, à tout moment, instantanément intervenir pour modifier n’importe  quel paramètre, ouverture des vannes… température etc. Cette salle véritable PC est, sur le schéma de production, au sommet du tableau. Son responsable, un ingénieur de quart, en vérité «le manitou» , parce que c’est lui qui chaque jour devient le patron quand les autres services, l’administration, le directeur du complexe terminent leur «journée» de travail et ne restent au-delà de 16 h que les agents du quart, ceux qui seront face «au monstre» toute la nuit. Dans cette salle principale de contrôle, c’est l’antre du  «big brother» qui a un œil électronique rivé en permanence aussi bien sur la machinerie complexe de la production du GNL que les structures annexes qui concourent à la production communément appelés les «utilités» etc.
Plusieurs moniteurs installés en demi cercle, face à eux des techniciens tableaux dont la mission est de gérer, surveiller à distance tout un protocole de travail, s’il s’agit, par exemple, de suivre, le process de transformation du gaz en GNL, cet opérateur peurt suivre sur son écran la cadence, les volumes,les températures et ses infimes variations de ce gaz en train de suivre ses étapes de traitement dans les entrailles des trains. A la moindre perturbation ou variation il apporte instantanément des correctifs et ajuste ses paramètres.Le jour de notre passage, Belhadj, pétrolier depuis 29 ans était face à deux moniteurs, Nait Salah dirigeait la salle de contrôle. Pour des raisons qu’on peut deviner aisément et qui tiennent fondamentalement à la nature même des opérations à faire, à surveiller et le cas échéant à ajuster, l’agent qui est appelé a s’asseoir sur la chaise en face de ces moniteurs doit connaître parfaitement ce qui se passe, de «l’autre côté» ; en face, à l’extérieur, dans la fournaise et le bruit assourdissant des compresseurs. Belhadj, 29 ans, la barbe grisonnante bien taillée avec un petit sourire en coin aimerait bien transmettre un « message » à sa hiérarchie par notre entremise. 12 heures face à un écran  sans remplaçant: augmenter les salaires ou alléger la durée de travail.
L’Algérie a été pionnière dans l’industrie du GNL. Le premier terminal d'exportation au monde, a d’ailleurs, été construit ici même à Arzew en 1964. Le procédé utilisé est celui de la société Air-Products & Chemicals Incorporation. Le gaz naturel arrive des champs de Hassi R’mel à une pression de 42 bars et une température de moyenne de 40° Il est dépourvu de gaz carbonique, de l’eau, de mercure, dans la section traitement de gaz. Le gaz traité est ensuite prérefroidi  au propane et séparé des autres hydrocarbures. Il est ensuite liquéfié et refroidi à moins de 149° . A ce stade, Le GNL est détendu à la pression atmosphérique  dans le ballon de flash et envoyé par des pompes vers les bacs de stockage  à la température de moins 161°.

Cap sur le marché mondial
A partir de ces bacs de stockage, trois en tout d’une capacité de 100.000 mètres-cubes chacun, le GNL est prêt à être expédié. Bien évidemment ces terminaux sont situés en bord de mer .Toute une installation et des structures existent pour que ce transfert de gaz se fasse selon les normes réglementaires et techniques en vigueur. Un port, des quais, des bras de chargement, une zone sous douane, un commissariat avec l’ensemble de ses éléments et structures classiques. Dans cette zone terminal, un autre chef d’orchestre, à l’instar de ceux qu’on a rencontré dans les différentes zones en amont, Bekadja Kamel, il a passé une trentaine d’années sur ce site, dans cette zone. Il a commencé tout en bas de l’échelle pour gravir patiemment tous les échelons et se retrouver maintenant Chef de zone. Sa responsabilité transférer le GNL sur les méthaniers qui accostent a quai. Une opération longue, délicate qui nécessite la mise en place de toute une série d’actions et de tâches couplées à un respect strict des normes de sécurité pour remplir les bacs d’un méthanier en… 12 heures environ ! Et un seul à la fois ! A quai, le méthanier est relié à tout un réseau de câbles qui le connectent à différents moniteurs.
Toute perturbation dans le débit ou toute modification a apporté, durant le remplissage des bacs peut se commander aussi bien à partir du méthanier que de la terre ferme a partir de cette zone «terminal». On imagine aisément la tension des agents au moment de cette expédition. On ne pose même pas la question de savoir s’ils désertent leur poste de travail pour la h’rira… Si  l’Algerie  est le 2e plus grand exportateur de GNL dans le monde ce n’est certainement pas par hasard. Une armée de travailleurs sur les champs de production dans le Sud, tout au long des canalisations qui couvrent des centaines de kilomètres  et dans les complexes de production à Skikda et à Arzew notamment, livrent au quotidien une bataille pour maintenir viable la plus value de cette rente sur les marchés mondiaux que tente de phagocyter le gaz de schiste et une concurrence de pays producteurs de GNL  dont le nombre quoique réduit ne cesse d’augmenter
M. K.

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